Le roman complet

Ce récit commence au printemps 2012 de l’ancienne ère, quelques semaines avant le début des évènements que nous connaissons tous, ou que nous croyons connaître.

Il s’attache aux pas de quelques personnages, alors anonymes, dont la renommée devait croître, dans la suite des siècles, au-delà de toute mesure.

Il imagine l’enchaînement d’évènements, et les préoccupations de cœurs, qui n’étaient jusqu’ici connus que par les distorsions de la légende.

PREMIERE PARTIE

I

Des poissons crevés, des organismes puants… Marthe observe avec une infinie répugnance les tongues qui s’entassent dans le bac à soldes, à l’entrée du H & M. Les mains des clientes qui tournent et retournent le monticule, gros crabes affolés à la recherche de charognes… Au-dessus du bac, deux mannequins dorés habillés en paréos et collants fluos sont figés dans leur démonstration de gym, façon Las Végas ou Pyongyang. C’est glauque tout ça mais c’est bientôt l’été et j’ai besoin d’un maillot de bain, se dit Marthe pour se donner du courage.

Sur le visage des autres femmes elle n’a pas trop de mal à lire ce qu’elles cherchent à camoufler, parce que cela trotte aussi dans sa tête à elle. Les vies de plus en plus incertaines, les budgets de plus en plus serrés, les belles surprises de plus en plus comptées. Le travail que l’on n’a pas, que l’on n’aura bientôt plus, que l’on ne supporte plus (au fond tout ça revient au même). Elle déchiffre très bien les regards fixes, les regards rêveurs, les sourires qui n’existent que par réflexe machinal, les gestes trop peu voulus pour être menés jusqu’au bout, vers un tee-shirt en strass, un bracelet de coquillages. Marthe comprend pourtant qu’elles veulent dissimuler leur lassitude, continuer de faire semblant de trouver le jeu cool et de n’avoir jamais envisagé qu’elles étaient, en fait, en train de jouer perdant. Elle trouve cela idiot et suicidaire, même si elle sait qu’au fond, la plupart du temps, elle fait exactement la même chose, le sourire apprivoisé en moins.

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 « Es-tu capable d’inspirer les autres ? Et tu ne nous as pas encore rejoints ? » En surplomb de la caisse ce message écarlate la fait frémir. Elle peut sentir, de façon palpable, les armées qui avancent. Tout à l’heure sur le boulevard Haussmann, un magasin d’informatique annonçait en lettres géantes : « Tout doit disparaître.» Ne vous en faites pas. Tout va disparaître. Très probablement dans une mare de sang.

 A côté de Marthe une grande fille blonde déborde d’énergie et la fascine. Il y a ne serait-ce que quelques mois, ce genre de princesse hautaine pullulait encore ; capable d’évaluer en trois gestes rapides et sûrs si telle robe aux couleurs vives, fabriquée en Asie pour un salaire ridicule, saurait accentuer son élégance. Aujourd’hui elle semble isolée, l’une des rares de son espèce dans la faune désormais assez fatiguée des grands magasins. L’espace d’un instant Marthe se surprend à regretter cette disparition, à espérer une simple hibernation, une migration saisonnière. La créature éthérée colle la robe contre elle, grimace un peu, en choisit une autre. Elle la plaque plus attentivement sur elle et son visage se détend. Cette robe lui ira, elle seule sait pourquoi, mais cela ne fait aucun doute. Maintenant c’est une pulsion agressive qui envahit Marthe, comme si son corps avait reconnu un ennemi familier dans l’apparition qui évolue devant elle. Juste au moment que choisit la fille pour se tourner vers elle, et lancer un cri de joie : « Marthe ! Ca alors ! Quelle surprise… Tu me reconnais ? C’est incroyable ! »

 Non, Marthe ne la reconnaît pas – ou plutôt en effet elle ne peut pas croire tout de suite l’hypothèse effarante qui est en train de naître sous son crâne. Hypothèse que lui confirme pourtant la blonde, avec une profusion de détails grotesques et malheureusement impossibles à inventer (« la Chouquette, le lycée Blaise-Cendrars. Le père Bizouarn et sa morve qui pendait, la nuit porte conseil !  »). Une bourrasque de vieux souvenirs vient fouetter Marthe au visage. Il y a bien eu ça, dans un passé lointain. Un prof de maths rouge pivoine, empestant le Cinzano et le chewing-gum à la fraise, une glaire émeraude toujours au bout du nez. Et qui répétait sans cesse cette phrase, « la nuit porte conseil », à ses bourricots d’élèves. Personne n’a jamais su pourquoi avec certitude, l’explication la plus plausible étant qu’il souhaitait ainsi que les règles de la trigonométrie se propagent dans leur cervelle pendant leur sommeil. Mais ce faisant, il donnait aussi à un essaim d’adolescents vibrionnant d’hormones occupés à se construire un univers et à sécréter leurs mythes (et probablement qu’il s’en doutait un peu) une réplique décisive et cultissime, un mot de passe pour l’existence, le slogan en or de leurs soirées les plus perchées. Car « la nuit portait conseil », en effet, et aussi tous les rêves du monde, quand à trois heures du matin ils se retrouvaient, transis de froid, à fumer un joint dans un champ de maïs, les yeux dans la poésie divine et le nez dans le dégueulis de bière, les doigts frôlant lèvres et cœurs étonnés, la mémoire amputée au-delà du dernier quart d’heure.

 Il y a bien eu un lycée Blaise-Cendrars coincé entre une forêt de pins et les vagues de l’Atlantique, dans une petite station balnéaire abandonnée, surpeuplée en été et vide le reste du temps. Il y a bien eu des cours de gym bercés par le vent sur un terrain de foot râpé et gris, et de longues heures d’hiver à tromper son ennui sur un front de mer seulement peuplé de mouettes. Il y a bien eu, dans ce lycée lointain, une jolie frimousse que des garçons admiratifs et pressants – la part masculine de l’essaim – avaient surnommée «la  Chouquette ». Une jolie frimousse, très jolie même, mais dont les traits encore un peu flous avaient pu s’affermir et s’ordonner jusqu’à produire ce parfait modèle-type de parisienne de trente ans qui se tenait maintenant juste devant Marthe, surexcitée, l’air pressée de refaire connaissance. Avec ce que le regard pétillant de la fille lui rappelle, Marthe ressuscite le visage doré et gourmand d’où le surnom de « Chouquette » avait tiré sa chair, et apparaissent aussitôt autour de lui, avec une précision folle, d’autres visages depuis longtemps laissés dans un coin d’ombre. Visages de filles dures et sûres d’elles, de garçons banals et apathiques, de dandys bavards et vaniteux : une bande de lycéens protéiforme, mouvante, qui parfois accueillait Marthe en son sein, parfois la rejetait durement, et dont la Chouquette était la tête, l’orgueil et l’objet du désir. Cette bande a traversé les années de lycée comme une longue plaisanterie, parfois bonne, souvent vacharde, dont Marthe a eu à plusieurs reprises le privilège de faire les frais.

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 La joie et le plaisir que Marthe lit sur le visage d’Isabelle (puisque c’est ainsi que s’appelait réellement la Chouquette, comme elle vient de lui rappeler, ou peut-être même de lui apprendre) ne cadre donc pas vraiment avec ses souvenirs. Cette fille est-elle totalement incohérente, ou bien Marthe injuste et insensible ? « Tu avais tellement de caractère, Marthe, tu m’impressionnais, tu fascinais tout le monde. Ton exposé sur Rimbaud… Ca nous avait bluffé tu sais ! C’était si profond, ça avait l’air si réel, la façon dont tu nous parlais de lui. Et ce que tu as dit à Virginie quand ses parents ont divorcé, c’était si juste, ça m’a tellement touché ! » Marthe ne se souvient d’aucun exposé sur Rimbaud qui ait été apprécié par qui que ce soit, pas plus qu’elle ne se souvient de ce qu’elle pensait du divorce des parents de Virginie, ni même de qui était Virginie. Elle offre donc un bref sourire à Isabelle, parade universelle à toutes les choses dont elle n’a pas la moindre idée. Non, vraiment, ses souvenirs du lycée sont tout autres. Par exemple, elle se souvient assez bien d’y avoir été longtemps la pestiférée, devant qui se dissolvaient les discussions les plus chaleureuses quand elle arrivait le matin. Ils se méfiaient tous d’elle, sans doute parce qu’elle n’a jamais pu s’empêcher d’être taquine. Par exemple quand ces connards se mettaient à cuisiner de la géopolitique à partir de rogatons ramassés dans Entrevue ou Nulle Part Ailleurs : ça ne manquait jamais, une fois atteint un certain degré d’autorité et de crédibilité au sein du groupe, acquises pour des raisons qui restaient toujours à Marthe très mystérieuses mais qui semblaient néanmoins les autoriser à l’ouvrir sur quelque sujet que ce soit, ils jouaient aux fines lames détentrices de secrets cachés sur la marche du monde. Tous : le joueur de rugby téléguidé par sa bite, le surfeur au cerveau d’amibe, l’intello vaniteux en manteau long.  Le joueur de rugby téléguidé par sa bite : « Ceausescu, la securitate lui organisait des partouzes tous les jours avec des filles vierges. » Marthe : « En même temps t’as pas grand-chose pour t’amuser, à Bucarest ». Le surfeur au cerveau d’amibe : « Si tu regardes bien les paquets de Marlboro, tu retrouve les initiales du Ku Klux Klan. » Marthe : « Ou bien Kronenbourg Kalimutxo Karambar, on sait pas. » L’intello vaniteux en manteau long : « C’est difficile, très difficile d’avoir une vision juste de la guerre en Yougoslavie. » Marthe : « Mais non, c’est simple, d’un côté tu as les républicains catholiques, de l’autre les Palestiniens. » Or les groupes les plus cools du monde n’ont rien à envier aux meutes de loups quand on se met à les taquiner un peu. Ils font payer cher les marques d’ironie, les sourcils levés, les sourires en coin devant leurs mâles dominants. Un matin, dans un couloir, Marthe avait surpris une nana de la bande dire à Isabelle à son sujet qu’elle était superconne et superflippante, à « regarder les autres comme si elle était une alien en train de se dire que le mieux serait d’anéantir cette planète dégénérée». Et Isabelle avait accueilli la vanne d’un rire clair et ravi, l’air de la trouver bien bonne. Le reste du temps d’ailleurs, la princesse entourée de ses demoiselles d’honneur et de ses prétendants se contentait de n’accorder à Marthe, depuis les hautes fenêtres de son gracieux palais, que de brèves paroles, et des regards gênés.

 Mais il semblerait que le Temps en passant ait su modifier l’Histoire, et que Marthe vient d’être admise, à titre posthume et honorifique, dans le club des inséparables qui lui avait toujours été fermé. Après tout elle s’en fiche, l’âge des rancunes éternelles est passée, et elle avait oublié toutes ces histoires minuscules. Et elle se souvient même qu’au fond elle n’en a jamais voulu à la Chouquette, qui avait à l’époque cette spontanéité naïve qui emportait toujours la sympathie, même de celles, comme elle, à qui elle refusait la sienne sans que l’on sache vraiment pourquoi. Marthe allait jusqu’à s’accuser, parfois, certains jours plus tristes ou plus fragiles que les autres, d’être celle qui ne savait pas faire sa moitié du chemin. Alors maintenant que c’est Isabelle, quinze ans plus tard, qui court vers elle à grandes enjambées, elle se sent un peu curieuse, un peu amusée, un peu soulagée. Peut-être même un peu fière, va savoir les choses honteuses qui peuvent se passer au fond d’un cœur.

 « On va prendre un verre ? Il faut que tu me racontes ce que tu deviens – depuis le temps… » Marthe ne devient rien de spécial : deux stages après la sortie de la fac elle se plaisait encore à se définir comme une intello précaire, puis après une si longue série de jobs alimentaires et de bilans de compétence (sept ans, presque une décennie, la même durée qui s’était écoulée entre l’entrée en sixième et les résultats au bac, c’est-à-dire toute une vie, comme on croyait alors) juste comme une chômeuse de plus, une précaire tout court. L’avantage de la situation c’est que quand elle le souhaite elle a du temps à elle. « Oui, si tu veux, allons prendre un verre. Trouvons notre came et cassons-nous vite d’ici. »

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Au moment de payer Marthe pose une question à la caissière et celle-ci lui répond par une moue d’incompréhension paniquée. Pourtant ce n’est pas compliqué, merde, ce que Marthe lui demande. Quelles sont les modalités pour le retour de l’article au cas où celui-ci ne convienne pas ? Regard angoissé de la fille vers Isabelle, implorant son secours. « – En fait, on voudrait savoir si vous reprenez les articles. – Ah ok, oui, sous quinzaine avec le ticket de caisse. » Marthe sent la moutarde lui monter au nez, convaincue que la fille se paie sa tête, mais un sourire apaisant d’Isabelle suffit à désamorcer sa colère. Elle se contente de hausser les épaules, de saluer sèchement la fille et de quitter le magasin dans le sillage parfumé de la Chouquette, le cœur plutôt léger.

II

« Et si on allait là-bas  pour le week-end ? »

 Isabelle glisse l’idée à l’oreille de Marthe dans l’air frais du matin.

 Elle n’est pas sûre de bien interpréter la réponse de celle-ci. . (« Tu veux aller réveiller des fantômes ? Déjà qu’ils n’étaient pas gâtés à l’époque, tes copains, ça va vraiment être l’épouvante. ») Son ton sarcastique : est-il là pour relever de façon piquante son enthousiasme, ou pour signifier un refus sans appel ? Au lycée Isabelle aurait opté pour l’interprétation 2, la plus vraisemblable, et elle en aurait tenue Marthe quitte. Mais ce matin elle a sacrément envie de la prendre par la main pour l’emmener là où elle veut qu’elles aillent ensemble, alors elle adopte avec conviction l’interprétation 1.

Réveiller des fantômes… Ce n’est pas vraiment ce qu’Isabelle a en tête. Pour « la Chouquette », la plupart des prétendants du lycée ont été emportés par des années d’indifférence, sans un espoir de résurrection. Quant au lien qu’elle a su conserver avec son grand amour d’alors – il s’appelle Jalil –, il est au contraire bien trop vivace pour avoir besoin de tables tournantes, ou de cérémonies spirites comme celles qui s’inventaient pendant ces soirées gavées d’Adelscott et de séries Z. Non, pas de fantômes. En éveillant l’amour de Marthe, si bêtement négligé autrefois, elle chercherait même plutôt à fuir les fantômes de Paris, les démons maussades des petits renoncements, des grandes désillusions. Ceux qui, invariablement, rendent cette ville insupportable aux premières chaleurs du printemps.

 Il n’y a aucun besoin réel qu’elle reste en ville pour son travail, si elle bosse par mail cela sera amplement suffisant, au moins pour une semaine ou deux. L’agence de publicité pour laquelle elle s’est donnée sans compter ces dix dernières années, jours et nuits, semaines et week-end, avec pour seul et indiscutable résultat d’être devenue la responsable de projets stratégiques pour les plus gros clients de la boîte, et de toucher pour cela un salaire à peu près correct, cette boîte si exigeante, ce boulot adoré, ont perdu pour elle beaucoup de leur importance ces derniers temps. Peut-être simplement à cause de la crise, parce que les campagnes se font rares, leurs ambitions plus modestes. Mais peut-être aussi parce qu’il y a en elle moins d’excitation et de désir, le poids accumulé de trop de calculs mesquins (l’essence de la vie professionnelle) et de trop de fatigue. Trop de sacrifices et en même temps trop peu d’amour.

 Marthe lui raconte qu’il lui arrive aussi de descendre à la station, l’hiver, quand il n’y a personne. Elle va boire un verre à l’Hippocampe, elle se balade sur la plage, elle passe voir un concert au Side-Car. « Mais c’était pas trop ton truc, le punk-rock, à toi… » Isabelle sourit. Quand elles se croisaient quelque part, à 17 ans, elles faisaient semblant de ne pas se voir, et de toute façon elles se croisaient peu. Elle embrasse la peau marquée et un peu sèche de Marthe, ses seins au contraire si soyeux. Ce sera marrant de retourner là-bas dans ces circonstances inédites. Et puis ce sera une joie de revoir Jalil, comme toujours…

 « C’était un signe, de tomber sur elle le jour où je fais l’effort incroyable d’acheter un maillot de bain, ironise Marthe en son for intérieur, alors qu’elles sortent de Paris par la porte d’Orléans, en direction de l’Atlantique. En tout cas c’est l’occasion inespérée de s’en servir ! J’espère juste qu’elle ne me fera pas de coup de pute. » Chacun sait ce qu’on raconte sur les chats échaudés, mais en réalité Marthe, malgré tous les coups reçus, n’a jamais vraiment perdu l’envie de plonger la tête la première dans l’eau glaciale. Même si Isabelle doit lui faire du mal, même si ça l’angoisse, ça n’enlèvera pas les bouffées d’extase d’hier soir, et ce sentiment de fierté jamais ressenti depuis… combien de temps déjà ? Dans cette vie de bête pouilleuse, de toutes façons bien trop longtemps. Au feu, avant l’entrée sur le périphérique, des gamins de dix ans à peine ont entrepris de laver le pare-brise de la voiture d’Isa avec un jus noirâtre. Sur l’immeuble en face quelqu’un a taggué « Ce monde est une prison. » Marthe est bien d’accord. Et le propre d’une prison, c’est de n’offrir d’autre échappatoire que celle que l’on se créé.

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III

La migraine héritée de la nuit précédente fait son boulot sans état d’âme, accentue lentement mais sûrement la pression. Les vagues grondent, les gamins sur la plage lancent des exclamations de joie qui se fondent aux cris des mouettes sous le soleil léger de dix heures et demie. L’ensemble compose l’arrière-plan idéal d’une gueule de bois. Le serveur vient de lui apporter un Perrier-tranche, et le vieux Folio qu’il parcourt pour tromper sa nervosité ne lui offre qu’une mince protection contre le vrombissement sourd du monde. Sans qu’il s’en soit rendu compte la fille est arrivée, elle l’a identifié sans l’ombre d’une hésitation et elle lui sourit déjà. Apparition venue jusqu’à lui et sa fatigue dans une brise de parfum frais et un léger cliquetis de bracelets. Ils s’embrassent et elle s’assoit en face sans le quitter des yeux, sans cesser de sourire. Son sourire va bien avec ses cheveux auburn, sa jupe beige et ses bijoux colorés : le sourire d’une fille ouverte à la nouveauté, qui sait aller à l’essentiel, bien décidée à faire de cette rencontre un succès, comme du reste de sa vie. Jalil le pige tout de suite, et il pige aussi que c’est la raison pour laquelle c’est foutu d’avance.

« Tu sais comment j’ai su que c’était toi ? A ta façon d’être absorbé par ta lecture. On a l’impression que si le monde s’écroulait ça ne te gênerait pas du tout. Mais tu écris aussi, je crois ? »

Les trois autres personnes qui lisent sur la terrasse se concentrent sur France Football, l’Echo de l’Atlantique – dont le cahier local du jour s’ouvre sur un papier de Jalil – et Katherine Pancol et ses écureuils maniaco-dépressifs. Rien qui fasse le poids face à Stig Dagerman choisi par Jalil comme étendard de la passion dévorante pour la littérature décrite sur sa fiche Meetic.

 « – Oui, j’ai deux trois projets en cours. Mais je fais plein d’autres choses. Je flâne, j’essaie d’attraper tout ce que ce bled peut offrir. J’écris le matin, je sors le soir, je vais un peu en boîte. Et toi tu fais quoi de tes journées ?

– Oh tu sais bien, ici quand la saison arrive c’est difficile de ne pas trouver l’occasion de s’amuser, même si on le voulait ! Mais ça va, j’aime prendre du bon temps avec les amis, profiter de la vie… Sans abuser, bien sûr.

 – Tu vas au casino ? »

 Légère hésitation de la fille, le temps de trouver la réponse insignifiante qui convienne à une première rencontre. Trouver l’équilibre. Donner l’impression d’être cool, mais pas déraisonnable.

« – De temps en temps. Je joue plutôt de petites sommes. Et toi ?

– Ah, moi aussi. Il me semblait t’avoir déjà vue quelque part. La semaine dernière tu étais trois soirs de suite aux tables. Tu jouais pas si petit que ça… »

 Désarçonnée, elle choisit d’en rire.

«  – Ok, je suis démasquée ! J’aime jouer, c’est vrai … Mais « jouer gros », ça dépend de tes standards !

 – Moi aussi, j’aime jouer… »

 Il lui sourit avec l’air malin. Encouragée elle avance d’une case.

« – On va au resto tout à l’heure ? Après on peut passer l’après-midi ensemble, si ça te dit, on peut aller chez moi. »

Alors là, non, aujourd’hui, ça n’est pas possible pour lui. Il a plein de choses à faire, ça n’était pas prévu, il veut disposer de son temps à sa guise. Il le lui dit. Elle comprend. Elle est juste un peu surprise.

 « – Dis-moi… Excuse-moi de te poser la question de façon si directe mais… est-ce que je te plais ?

 – En fait, tu n’es pas vraiment mon type. »

 Et voilà, ça y est, c’est la fin du voyage. Où et quand as-tu pris le sale pli d’être exact quand tu causes, Jalil ? Tu n’étais pas comme ça, avant, c’est pas bon du tout pour les filles. Il y a peut-être encore moyen de rattraper le coup, mais tu n’y crois pas. Tu sens qu’elle lutte héroïquement pour conserver la bonne impression que tu lui avais faite. 

« Enfin pourquoi pas, d’accord, on peut toujours essayer après tout… » Tu enchaînes avec ces quelques mots stupides qui n’arrangent rien. L’enthousiasme qui flottait encore se fracasse sur la table, comme un oiseau touché en plein vol. Pile entre les deux verres qu’on vient de servir. La détonation a dû s’entendre à trois kilomètre à la ronde. Elle retire nerveusement un de ses bracelets.

«  – Hmm on verra… Tu fais quoi dans la vie, alors ?

 – Je suis journaliste.

 – Tu es correspondant de presse ?

 – Pas tout à fait. Un peu mieux quand même. Pigiste de ville à l’Echo de l’Atlantique. Je ne m’occupe que des sujets culturels de la côte, je ne vais jamais dans les terres.

– Et ça gagne bien, ça ?

– Pas mal. Ca complète bien le RSA. »

 L’étincelle qui résistait encore dans les yeux de la fille vient de filer pour de bon, et il n’ose pas nommer ce qu’il découvre à la place. Il sait que ce qu’il vient de dire ne cadre pas avec la case « De 20 000 à 40 000 euros par an » qu’il avait cochée sur internet. Il peut abréger, maintenant, c’est sans espoir.

 «  – Il faut que je passe au journal, en parlant de ça. Allez, salut, excuse-moi, enchanté d’avoir fait ta connaissance. »

 Il se lève pour partir et, gêné, interrompt son mouvement. Il se rend compte qu’il a oublié quelque chose.

 « – Ah, pour la conso…

– T’en fais pas, va, je m’en occupe. Allez, va faire ton devoir. Moi je reste un peu, je vais prendre le soleil. »

 Mais elle le rappelle alors qu’il s’éloigne.

 « – Au fait… Je ne devrais surtout pas te dire ça, après ce qui vient de se passer. Je me fais violence, tu peux pas savoir. Mais tant pis, tu ne me laisses pas le choix. Sache que toi tu me plais, et que j’aimerais bien te revoir. Alors tu as mon mail, surtout tu n’hésites pas. »

 Il la salue sans répondre, s’empêchant de toutes ses forces de réagir à l’imprévu extraordinaire de la situation.

Il passe au journal où on lui dit d’aller jeter un œil au vernissage de la nouvelle expo d’une artiste locale un peu dingue, à la galerie du front de mer. Les gars de l’agence se marrent parce qu’il a tenu le pari de parler de Robert Bresson dans son article d’aujourd’hui sur le concours de tee-shirts mouillés du Sunset. Ils vont manger une pizza tous ensemble, et l’après-midi il essaye d’écrire un peu avant d’aller au vernissage. La peintre lui dit, comme à chaque fois, qu’elle adore ses articles, qu’il est le seul dans cette ville à comprendre son travail. Un verre succède à un autre, elle rigole elle aussi de la blague sur Bresson, elle s’accroche un peu à lui au moment où il part. Il est au degré d’alcoolémie idéal pour écrire l’article, planant légèrement devant son écran entre deux références ronflantes. Il va au casino, reste longtemps aux machines à sous, et ne la voit nulle part. Il n’ose pas aller aux tables, pas plus que consulter sa messagerie Meetic quand il rentre.

 Dans la journée il aura remis à jour deux fois son statut Facebook. Jalil « est une pute à deux euros cinquante », Jalil « a écrit une nouvelle page blanche de la grande aventure moderne », comprenne qui pourra.

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IV

Il est 17 heures et Isabelle allume le flash de France Inter, réflexe hérité de l’étudiante qu’elle fut, fière à la fois d’être à gauche et concernée par le monde. Le journaliste annonce qu’un groupe de députés UMP vient de réclamer officiellement le rétablissement de la peine de mort : on entend l’un des députés s’insurger contre « les violeurs d’enfants et les assassins de policiers » puis le président, interrogé sur le sujet lors d’un déplacement en région, affirme d’une voix rassurante que « quelque soit le choix retenu, il sera hors de question d’appliquer ce châtiment pour d’autres motifs que les crimes de sang. Les défenseurs habituels des subversifs et déviants en tous genres devront trouver d’autres raisons de s’indigner. »

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« Change, s’il te plait, il me rend malade », demande Marthe à Isabelle, qui acquiesce et met un disque de Léonard Cohen. Est-ce alors la musique, ou bien ce qu’elles viennent d’entendre, qui provoque en elles une sorte de somnolence, qui les fait regarder défiler la route sans oser prononcer un mot ? Marthe a déjà remarqué ce phénomène, en d’autres occasions : aux discussions enflammées, aux promesses de résistance acharnée qui étaient les lieux communs des soirées entre amis lorsque la dérive autoritaire du régime n’était encore qu’une menace, a succédé après le coup d’état un sentiment généralisé de malaise et de honte, à la place de la révolte que l’on pensait avoir en soi. Comme si chacun avait fait le choix de regarder sombrer la liberté depuis sa cabine de troisième classe en bornant ses réactions à une curiosité distante et sans même penser à monter dans un canot de sauvetage. Plus personne ne parle politique depuis que cela a tourné exactement comme on prédisait que cela tournerait dans les grands discours d’avant. Etrangement on a préféré réduire l’horizon au « monde du travail », qui s’écroule lui-aussi. Et aux destinées individuelles, pas plus réjouissantes.

 La voiture vient de traverser le village où se trouvait l’épicerie de la plus jeune des tantes de Marthe, à une vingtaine de kilomètres de la ferme. Jusqu’à ses quinze ans le silo à grains au bout du village, qu’elle voyait depuis la cour quand elle allait chez sa tante, marquait pour Marthe la frontière extrême du monde connu. On va bientôt voir apparaître les roses trémières au pied des églises, les vignes mêlées aux champs de blé, puis quelques kilomètres plus loin encore le sable qui commence à mordre sur le bord des routes, les pavillons de vacances, les frontons de pala. On sera arrivé à la station et comme à chaque fois elle ne se sentira pas tout à fait à sa place, pas tout à fait tranquille, malgré les trois ans passés à Blaise-Cendrars, les marques vives de l’adolescence et les innombrables retours qu’elle y fit dès les années suivantes. La faute peut-être à la demi-heure de bus qu’il lui fallait faire pour arriver au lycée. A la honte qui l’accompagnait toujours d’avoir eu à nourrir les bêtes juste avant de prendre son café et de s’habiller – en noir essentiellement, du mascara aux docs Martens. Elle était la seule paysanne cold-wave sur terre, avec PJ Harvey peut-être, dans les brumes de son Dorset. Elle avait continuellement peur de sentir le purin (elle devait plutôt empester le déodorant et le gel douche, vues les quantités qu’elle utilisait) parce qu’on avait dû le lui dire à l’école primaire, et que c’était resté.

Ce week-end elles ne passeront pas par la ferme de ses parents. La relation si délicate qu’elle a avec eux, elle la garde pour elle. Quand Isabelle lui a demandé comment ils allaient, elle a dû la rabrouer, « comment tu veux que ça aille des éleveurs qui ne s’en sortent pas depuis trente ans » ou quelque chose comme ça. Elle s’en est voulu,  une nouvelle fois. Difficile d’apprendre à changer de ton si vite. (Difficile de se faire à l’idée qu’elle est aimée par une femme, et que cette femme c’est Isabelle.) Lors de son dernier séjour chez ses parents, son père était complètement à côté de ses pompes, des pans entiers de sa vie semblaient s’effondrer en lui. Une heure pour boire son café au lait le matin, les yeux fixant le vide, elle ne l’avait jamais vu comme ça. Il a passé sa vie à se tuer à un travail qui ne lui rapporte plus rien, elle passe la sienne à chercher un boulot qui ne lui rapportera pas plus : elle ne voit pas quel est le progrès. « Travaille, étudie, tu ne seras pas agricultrice ». Voilà ce qu’elle a entendu toute son enfance. Alors, parce qu’elle y croyait si fort, les versions jusqu’à deux heures du matin, le travail soutenu à la fac, la licence d’anglais, et le troisième cycle qui tourne court à cause des jobs au Mac Donald. Dès le lycée elle avait eu l’impression que quelque chose clochait : elle était très bonne élève, mais elle pouvait toujours mieux faire, si loin, dans l’esprit des profs, des brillantissimes têtes de classe, Jalil et quelques autres, eux-mêmes fils de profs, ou de pharmaciens, habitant les villas des Allées Douces – celles-ci même vers où court à présent la Fiesta d’Isabelle. Elle avait comparé ses bulletins aux leurs, c’était pratiquement les mêmes notes – et quand il y avait un avantage de quelques points, il était en sa faveur. Elle n’avait pas manqué de leur faire remarquer pendant un interclasse, et s’était attiré leurs fins sourires. Tu plaisantes, tu es vraiment trop mesquine, tu es vraiment trop grave, tu n’es pas sérieuse rassures-nous ?

 A vingt heures Isabelle arrive à la villa de ses parents. Elle coupe le contact, elle n’a pas le temps de dire un mot que Marthe se jette sur elle. Elle éclate de rire pendant que Marthe la couvre de baisers, avant de la tirer hors de la voiture. Elles claquent les portières et vont courir sur la plage, cent mètres en contrebas de la villa, retrouver le vent familier, leur océan familier. Abandonner les fringues sur le chemin et prendre un bain de minuit. Entamer ce week-end où tout peut commencer.

V

Il fait froid quand elles reviennent à la villa, qui n’a pas été habitée depuis l’été dernier. Après une douche elles font un feu pour se sécher devant l’âtre, et elles allument des bougies dans les coins sombres de la salle à manger où ne va pas la lumière des flammes. Puis elles s’allongent sur le canapé, Isabelle donne à Marthe la première caresse d’un long échange, et elles se déshabillent doucement. Peau contre peau, souffles mêlés, leurs caresses et leurs baisers se parlent longtemps, puis la main d’Isabelle remonte vers le sexe de son amie à mesure qu’elle l’encourage et lui ouvre le chemin. Marthe observe le mouvement de son corps, déterminé par une volonté autonome, mystérieuse, qui n’est pas celle de son esprit. Elle est étonnée par ces longues jambes, ses propres jambes, qui s’offrent à son regard, frissonnantes – pour la première fois de sa vie elle les trouve belles. Pour la première fois elle aime jusqu’au grain de beauté écrasé à l’intérieur de sa cuisse, à l’orée du pubis, qui lui a toujours fait horreur ; jusqu’au surcroît léger de chair autour de sa taille. Elle les trouve sexy, désirables. Elle se met à cabrer son bassin, à appeler Isabelle, plus près, plus profond. Elle regarde le feu qui danse, ses reflets qui scintillent dans les coupes de champagne qu’elles se sont servies tout à l’heure. Son ironie vigilante la taquine, lui demande comment elle s’est retrouvée dans un téléfilm de seconde partie de soirée sur le câble, mais elle l’ignore superbement, n’en revient pas que cela soit si bon. Puis le plaisir reflue, sa tête tombe en arrière, un étourdissement la saisit. La fatigue s’empare d’elle. Elle a merveilleusement dormi la nuit dernière, mais très peu – brèves plongées dans des oasis de ténèbres, entre deux étreintes –  et pratiquement pas les deux semaines précédentes. Elle veut fumer, boire une autre coupe de champagne, garder à tout prix les yeux ouverts sur ce nouveau monde où elles sont deux astres dans la nuit, mais la cigarette n’a que l’effet d’accentuer le tournis. Enfin, presque uniquement cet effet-là : comme toujours le tabac lui occasionne aussi une brève montée d’angoisse (mais que suis-je en train de faire ? Qu’est-ce que je sais de cette fille ?) avant d’achever de détendre chacun de ses muscles. Puis, elle sombre dans le sommeil.

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 Le froid  les réveille quand le feu est éteint, et elles montent se coucher à l’étage, dans la chambre d’Isabelle.

*       *       *       *

 Isabelle sirote un café, inspire par la fenêtre ouverte l’air clair et léger du matin. Marthe se retourne dans le lit en dormant, offrant un visage apaisé, même si, parfois, parcouru de frémissements minuscules, de brises soudaines. Isabelle sait que leur histoire ne durera pas (trop de différences à surmonter et de toutes façons elle ne cherche jamais, avec les filles, à ce que les choses durent) mais elle s’avoue surprise, elle n’aurait jamais imaginé être à ce point émue par leurs caresses, par leurs étreintes. Dans le grand magasin, vendredi soir, elle avait simplement eu la curiosité, tombant nez à nez avec la boule de négativité qui l’intriguait tant à Blaise-Cendrars (qui l’intriguait et qui l’attirait, c’était indéniable), de s’approcher d’elle et d’engager la conversation, puisque Marthe lui avait semblé ce soir-là beaucoup plus avenante, beaucoup plus accessible que dans son souvenir. C’était une impulsion irréfléchie, une occasion à saisir (une occasion qu’à son habitude elle avait saisie), et ensuite son envie de séduire et de jouer les avait entraînées toutes les deux un peu plus que prévu sur une pente à l’ampleur insoupçonnée, jusqu’à ce qu’elles se retrouvent le cul par terre, au bout de la descente, les cheveux emmêlés, secouées de spasmes de surprise et de joie. Et Isabelle sentait, à présent que le calme était revenu, qu’autre chose s’était peut-être aussi ajouté à tout ça, quelque chose de plus intense, de plus plein, qui se serait faufilé en elle sans faire de bruit en même temps que leurs rires. Hier matin les mains de Marthe sur son corps, où qu’elles se posaient révolutionnaient ses entrailles. Peut-être parce que c’étaient les mains de la réprouvée du lycée, de la galeuse, de l’intellectuelle, de la paysanne. Ces mains rêches aux doigts rongés… Peut-être qu’elle les a aimées, qu’elle les a désirées en secret pendant vingt ans. Si c’est le cas ce qui s’est passé entre elles ne doit pas durer, se dit-elle en cessant de s’attendrir. Si ça renait, il faudra le réenfouir.

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 Elle prend connaissance du message de Jalil sur son portable. Il lui dit de passer tout à l’heure au Neptune, à 10 heures, il y sera sans doute. Elle préfère de loin penser à Jalil. Ils ont tellement analysé ensemble, parcouru en tout sens les ressorts de leur relation, et lui-même se prête si bien au jeu, que ça ne peut en aucun cas prêter à conséquence. Les zones d’ombres sont balisées, répertoriées, et ne présentent pas plus de risque qu’enfant, dans la maison où l’on vit, les placards où l’on fait semblant de croire que se cachent des monstres. Alors, elle peut se laisser aller au tracas rassurant des questions habituelles : Est-ce qu’elle aime encore Jalil, est-ce que ça s’appelle de l’amour le sentiment de gratitude qui l’étreint à chaque fois qu’elle le retrouve et qu’elle retrouve avec lui quelque chose de leur histoire d’autrefois ? Et si c’est de l’amour est-ce que c’est grave ou pas ? Puis Marthe, en se réveillant, lui rappelle sa présence. Elle lui dit quelques mots.

 «  – Tu es marrante quand tu dors… Tu souris et puis tout à coup tu fronces les sourcils, tu fais un peu la gueule… Tu savais, ça ?

– Non… Ca doit être parce qu’une sale idée me passe par la tête, par exemple que tu vas en avoir marre de moi, ou qu’on rentre à Paris demain. Mais je me suis rendormie il y a dix minutes non ?

– Un peu plus ma chérie… Ca fait une heure que je les regarde ces vagues, et je t’assure, elles sont les plus belles de la côte… »

Le cœur de Marthe roule sur les paroles de son amie et, à nouveau, des vaguelettes de plaisir déferlent en effet sur ses traits. Malgré cette nuit réparatrice elle se sent toujours fatiguée, épuisée, mais aussi à deux doigts d’être heureuse. Bientôt peut-être au bout du voyage, à la frontière extrême de l’attente du bonheur – arrivée au point où un seul sourire, une seule caresse de la part d’Isabelle le fera éclater enfin, se répandre au plus profond d’elle-même. Epuisée mais heureuse, heureuse aussi en partie, elle le sait, parce qu’elle est épuisée. Quand on est fatiguée on a moins peur, on perd ce putain de désir de contrôle, ce putain de regard permanent sur soi-même, on se laisse aller. Aimer vous échappe. Cette nuit c’est aussi l’épuisement qui a permis d’abattre les murs, de les submerger de tendresse. Marthe sait que la fatigue est sa drogue, plus désinhibante que le champagne, plus libératrice que le shit. Au quotidien aussi à Paris elle lui est d’une grande aide, elle lui permet de mieux supporter l’absurdité révoltante de sa vie, cette quête incessante d’un emploi qui n’aura aucun autre intérêt que de lui permettre de rester dans la course des droits au chômage, de retrouver, après les trois mois de contrat, jamais renouvelés, passés à faire semblant, une indemnité royale de moins de mille euros mensuels. Elle préfère de loin s’abrutir de fatigue plutôt que de discours de managers de fast-foods, de conseillers de Pôle Emploi, arriver déjà vannée au boulot plutôt que laisser le boulot la vaincre : c’est ce qui ressemble encore le plus à de la résistance. Opposer la dignité de son épuisement à l’humiliation infinie de ces choses : nettoyer des sols, noter des rendez-vous, porter un badge avec son nom. Se saouler de nuits blanches, être complètement abrutie le matin mais au moins choisir son abrutissement. Avale Ulysses dans le texte avant de prendre une caisse à neuf heures à Lidl, tu peux être sûre qu’il y aura du mou dans la cadence. Bien sûr à ce compte-là on ne donne pas entière satisfaction, on tangue dangereusement dans les tableaux d’évaluation. C’est aussi le but, ça et endormir la paranoïa, la haine, le dégoût que l’on a de soi.

Pour être tout à fait honnête la stratégie de la fatigue a aussi de gros inconvénients. C’est dans un de ces états d’extrême faiblesse qu’elle a connu la chose la plus dégueulasse qui lui soit arrivée dans un environnement « professionnel ». Le type était adjoint à la culture dans une mairie socialiste de banlieue où Marthe faisait un CDD de secrétariat parmi tant d’autres, mal payé et confondant d’ennui. Fidèle à sa ligne elle passait ses nuits à lire, à tenter de rattraper la nuit la vie qu’on lui volait le jour, et pendant les heures de bureau il lui arrivait souvent de renverser son café, d’oublier les messages qu’il ne fallait surtout pas oublier. La standardiste et les abrutis du service de com pouffaient sur son passage, comme l’avaient fait les autres cons avant eux à Blaise-Cendrars. L’adjoint à la culture passait son temps à la draguer d’une façon insistante et malsaine, comme si ses paroles, aussi pesantes que des gestes, avaient la faculté de la coincer contre une armoire, et de poser des pattes grasses sur son cul. Elle ne lui répondait jamais, regardait ailleurs, préférait abandonner sa chair aux compliments et aux regards de ce porc, pour s’évader en esprit loin de cette vulgarité infinie… Et c’est arrivé un jour d’été, lourd et glauque comme on l’imagine. Le type lui a demandé de venir corriger un tableau Excel sur son ordinateur, c’était son supérieur, elle n’était pas en mesure de refuser. Pendant qu’il lui montrait l’écran, il essaya évidemment de tirer parti de cette proximité forcée, de l’engluer dans le flot de ses plaisanteries grasses. Comme Marthe lui résistait, silencieusement, de sa résistance exténuée et têtue qui donne parfois à ceux qui ne la connaissent pas l’impression qu’elle est sur le point de céder, il lui dit qu’il savait que ça ne se passait pas bien dans le service, que son contrat ne serait pas renouvelé. Il ajouta que si elle voulait bien être gentille, il aurait sans doute le pouvoir de changer les choses. Avant qu’elle comprenne là où il voulait en venir, il avait sorti sa bite et il lui tordait l’avant-bras pour qu’elle la saisisse. C’était la fin d’après-midi, ils étaient quasiment seuls. Elle s’était arrachée à lui en criant, elle avait renversé son armoire dans sa fuite, personne n’était venu.

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Cet évènement lui fit ouvrir brusquement les yeux et constater que sa vie professionnelle se passait en Enfer. Elle ne dit rien de l’agression, mais elle comprit qu’il était vital de ne plus se laisser faire, d’aller au travail comme on va au combat. Ne plus laisser passer la moindre plaisanterie, ne céder du terrain à aucun prix. Elle arrêta de fumer, peaufina des réparties cinglantes devant son miroir, se mit à se coucher tôt. Elle reprenait la position de snippeuse qui était la sienne au lycée (une balle dans la tête de l’imprudent qui osait une remarque ironique) mais le jeu était devenu encore moins drôle qu’autrefois, et le combat trop inégal. Au premier accrochage on lui dit qu’elle était agressive et paranoïaque, qu’il fallait qu’elle se fasse soigner. L’adjoint à la culture se comportait avec elle comme s’il ne s’était rien passé, si ce n’est qu’il lui jetait à présent des regards de dégoût et de mépris. Elle avait encore la force de trouver ça drôle. Il cessa de la draguer et bien entendu, de lui montrer sa queue. Mais le sursaut de Marthe ne dura pas, elle abandonna bientôt la lutte, reprit la stratégie de l’épuisement. Elle se remit à saboter la seule chose sur laquelle elle avait du pouvoir, la valeur marchande de son organisme. Elle arrêta de manger, de dormir, attrapa du mal, ne le soigna pas. Son contrat ne fut pas renouvelé, mais le dernier jour elle eut la satisfaction de s’entendre dire que depuis deux semaines, le bénéfice que tirait d’elle son employeur était proche de zéro.

*       *       *       *

 «  – Pourquoi tu parles de rentrer à Paris demain ? Tu as des trucs à y faire ?

– Non rien de spécial, je resterais volontiers ici quelques jours. J’avais juste un entretien Pôle Emploi obligatoire pour ne pas être radié du chômage. Mais toi il faut peut-être que tu rentres…

– Non, pour l’instant je peux tout checker à distance… Ca ne craint pas si tu es éjectée de Pôle Emploi ?

– Je crois même que c’est la meilleure chose qui puisse m’arriver, d’être radiée de leurs listes.

– Mais comment tu vas vivre si tu ne touches plus le chômage ?

– Je ne sais pas… et pour tout te dire, aujourd’hui je m’en fous complètement. »

Isabelle regarde Marthe, un peu préoccupée. Cette nana qu’il a fallu tirer par la manche pour sortir de Paris veut maintenant tout plaquer. Qui sait ce qu’elle est en train de se mettre en tête ? Les tocades de ce genre font peur à Isabelle, bien sûr, mais elle les admire aussi un peu. Il va falloir détromper Marthe, et vite, avant de lui faire du mal. Car Isabelle a mis jusqu’ici un point d’honneur, au cours de sa vie sentimentale, à ne pas se conduire en salope, à ne jamais faire souffrir – dans la mesure du possible pour une fille comme elle qui déclenche les passions. Elle attrape sur la commode devant elle un vieux numéro de l’Express laissé par ses parents l’été dernier, et se concentre sur les pages de publicité, retrouvant vite sa faculté à surmonter les problèmes sentimentaux –surtout quand ils ne sont qu’indirectement les siens.  Aux images de parfums et de coupés sport répondent des souvenirs de ces quinze dernières années. Tous ces téléviseurs à écran plasma, absolument semblables, combien de tests clientèle, de réunions produit avaient été nécessaires pour attribuer à chacun la petite différence, l’infime supplément d’âme, la touche de classe unique qui changeait tout. Cette offre internet triple play, combien de nuits blanches passées à la rendre attrayante – et la sensation, quand ils y étaient enfin arrivés, d’avoir réussi un véritable tour de passe-passe, la transmutation de l’eau en vin, de la merde en or. Et tous ces autres produits qui avaient été l’occasion de soirées de lancement homériques, le Cherry Coke Light, les saucisses Herta conditionnées avec la marque du grill, le nouveau Demak’Up qui capturait le maquillage entre ses fils, la Saab 9-5 qui démontrait que la beauté n’était jamais ordinaire. Isabelle ne résiste pas au plaisir de faire partager à Marthe sa nostalgie désenchantée.

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« – Tu vois la pub pour cette marque de vodka, qui casse la baraque aujourd’hui ? Je m’en occupe depuis son lancement, ça a été mon premier boulot à l’agence, j’étais encore stagiaire. La jeune stagiaire typique, mille idées par heure… A l’époque la marque était inconnue évidemment, on était encore très loin des pubs dans l’Express, l’idée était de tout miser sur internet, ce qui était assez culotté à l’époque – et bien moins cher, ça va sans dire. Je me suis retrouvée à concevoir la campagne de A à Z, à intervenir sur les slogans, les formats, les choix d’espaces… Et tu sais comment j’ai été payée ?

– Tu dis comment, et pas combien, ça veut déjà tout dire… Je ne sais pas, ton poids en citrons verts ? Deux entrées en discothèque ?

– Tu y es presque. Une nuit en Finlande dans un igloo, avec un régiment de journalistes et de VRP, pour assister à une aurore boréale. Et puis… c’est tout. Ils ont dû se dire : « Ca va tellement faire plaisir à la jolie stagiaire qui s’est défoncée pour le projet… » »

 Pauvre petite fille riche qui a vécu la galère, ne peut s’empêcher de penser Marthe.

« – Pourquoi c’est toujours comme ça, à ton avis ? continue Isabelle, dont la parole s’anime soudain, bientôt impossible à interrompre. Je veux dire, pourquoi il faut toujours en passer par là, cette humiliation des stagiaires, ces indemnités dérisoires, ce bizutage interminable ? Pourquoi on ne donne pas les plus belles places, les meilleurs fauteuils, à ceux qui, dans les faits, font l’essentiel du boulot ? Ceux dont le cerveau est en parfait état de marche, capable des milliers de connexions qui ont déserté, sans espoir de retour, le crâne de ceux qui les dirigent, qui les manipulent – et qui profitent d’eux. Pourquoi est-ce qu’on crève la dalle à vingt ans, qu’on ne peut pas vivre ses désirs au seul âge où ils comptent vraiment plus que tout, alors qu’à cinquante on a assez pour passer sans problème trois mois au Club Med de la Barbade – avec pour seul projet d’y pourrir sur pieds ? Le pouvoir, l’argent, arrivent toujours trop tard, à ceux qui ont assez de bouteille pour être vidés de leur substance vitale, comme je le serai peut-être un jour – il suffit de vieillir, je devrais y arriver, c’est à la portée de la première imbécile venue. A ce moment-là, j’aurai peut-être vraiment mon mot à dire sur les choix de ma boîte, peut-être (quoique, je suis une femme…) mais alors je ne dirai que des conneries, je ne saurai plus rien. Et ne me parle pas de Zuckerberg, il est américain, ça marche peut-être autrement là-bas, et c’est un mec sur combien de millions, de milliards de galériens ? Cite-moi un Français qui réussisse à vingt-cinq ans, qui soit vraiment maître de ses choix, sans être le fils d’un industriel ou d’une gloire du show-biz. La société ne valorise pas l’énergie des gamins de vingt ans, au contraire, elle voudrait la détruire, parce qu’elle en a une peur bleue. Elle attend qu’elle s’épuise – tout en l’exploitant de toutes les façons imaginables – avant de distribuer les premiers rôles, éventuellement à leurs cadavres… »

 Le discours d’Isabelle touche Marthe, lui dévoile une nouvelle facette de son amie, différente de l’amante déterminée de ces deux derniers jours, qui n’avait déjà que peu à voir avec la starlette du lycée. Elle est étonnée, et ravie, par cette mélancolie acide, qui exprime des choses qu’elle aussi aurait pu dire. D’une façon un peu grandiloquente certes, mais ça ça n’est pas nouveau : la Chouquette avait déjà une propension aux grands discours. Leurs profs pensaient qu’elle deviendrait avocate, Marthe s’en souvient maintenant.

 « – Au fait, dis-moi… Comment tu t’es retrouvée dans ce milieu de la pub, au bout du compte ?

– Un peu par hasard, de la même façon que j’ai fait une prépa HEC après le bac… C’est ce qui me semblait le moins infaisable. Fabriquer du désir me semblait dans mes cordes, un boulot à la fois plaisant et léger… J’aimais ça, que ce soit léger. Et puis Jalil aussi a eu un rôle…

– Ah oui ce connard ? Je me souviens de lui… Quel mec imbuvable… »

 Comme toujours, Marthe rend spontanément son verdict, juste avant de réfléchir. Juste avant de se souvenir, un millième de seconde trop tard, des raisons pour lesquelles elle aurait mieux fait de se taire. Elle se rappelle maintenant la relation d’Isabelle et de Jalil. Elle se souvient du funeste début d’après-midi où, à la stupeur générale, ils avaient surgi tous les deux dans la cour du lycée. Ce crétin vaniteux, triomphant, tenant la Chouquette sous le bras, l’exhibant comme une prise de guerre. Pour une fois capable de surmonter sa couardise – la plupart du temps ce mec donnait à Marthe l’impression de suer autant la prétention que la trouille – il allait clairement chercher dans le regard des autres les hommages des vaincus. Isabelle avait l’air un peu gênée peut-être, mais indéniablement conquise. Cet après-midi là, Marthe avait traîné une nausée et une fatigue encore plus grande que les autres jours. Isabelle tord légèrement ses lèvres, tic nerveux que Marthe a déjà appris à reconnaître. Mais il est trop tard pour s’excuser, de toutes façons.

 « – Tu ne l’aimais pas, répond Isabelle. Ca ne m’étonne pas. Mais il a vraiment été super avec moi, pour m’aider à choisir ma voie, pour que je prenne confiance. Il me disait de me foutre de ce que les profs penseraient. C’est un peu délicat après ce que tu viens de dire, mais j’aimerais bien le voir ce matin. A vrai dire on s’est donné rendez-vous au Neptune, j’allais t’en parler… Mais si tu veux, bien sûr, j’irai seule. »

L’idée qu’Isabelle lui fait là son premier coup tordu traverse l’esprit de Marthe, avant d’être balayée par une bouffée de bonne volonté inhabituelle. Elle s’étire, emplit ses poumons des odeurs conjuguées de café, d’iode, et des sécrétions de leurs deux corps. Désormais, et pour une bonne part du reste de sa vie, chacune de ces odeurs la ramènera à ce matin là.

 « – Mais non, ne t’en fais pas, on ira le voir ton Jalil… Qu’est-ce qu’il devient, d’ailleurs, ce grand penseur ?

– Jalil ? C’est une pute à deux euros cinquante.

– Hein ? Tu peux répéter ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

– J’en sais fichtre rien. C’est ce qu’il a mis hier sur Facebook. Il travaille à l’Echo de l’Atlantique, il dit qu’il s’y plait bien…

– Ah, ceci explique cela alors !

– Non, je ne suis pas sûre qu’il y ait un rapport. Il poste toujours des statuts un peu étranges sur Facebook. Mais viens avec moi, ma chérie, viens. Tu verras, il a changé, on a tous changé de toutes façons. Regarde, j’ai bien fait d’aller vers toi au H & M, tu ne crois pas ? »

 Elle ne sait pas. Elle ne sait vraiment pas. Mais ce dont elle est sûre à présent, c’est qu’elle ne laissera plus rien ni personne l’empêcher d’être heureuse. Elle l’a décidé il y a trois minutes, pendant qu’elle contemplait Isabelle, en l’écoutant d’une oreille. Heureuse. Elle voudrait pouvoir le crier, l’inscrire d’une façon haute et claire dans l’espace infini qui s’ouvre, HEUREUSE ou quelque chose comme ça. Heureuse dans cette vie-là, dans cette seule vie-là.

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VI

Lorsqu’elles arrivent à la terrasse du Neptune, Jalil est plongé dans Moins que Zéro en 10/18. Le même exemplaire qu’autrefois, un peu usé et jauni désormais. Il suffirait qu’Etienne Daho passe sur la sono du bar, « en ce mai de fous messages j’ai un rendez-vous dans l’air », et Isabelle se croirait revenue quinze années plus tôt.

Bordeaux

Jalil a les traits plus amollis, l’allure moins altière que dans les souvenirs de Marthe. Le héros n’a pas été épargné par l’usure du temps. Sa place dans le cadre, par contre, est remarquablement intacte. Même bar, même table sur la même terrasse. Il a l’air très content de les voir, leur offre un sourire doté de toutes les apparences de la sincérité, verse dans l’embrassade chaleureuse. Petit miracle, il se souvient même du prénom de Marthe.

«  – Je n’oublierai jamais ton exposé sur la Commune. « Ca branle dans le manche, les mauvais jours finiront… » »

Raté. Les miracles sont faits pour ne pas durer.

«  – Mon exposé était sur Rimbaud, en fait, si tu veux être exact. »

Isabelle s’interpose avec l’énergie d’une institutrice défendant son élève préféré.

« – Non, Jalil a raison, Marthe, je t’assure. Il y a eu l’exposé sur Rimbaud en Français, mais tu as aussi fait un truc sur la Commune de Paris en Histoire. »

Putain, mais ils n’ont retenu d’elle que ces exercices scolaires assommants ? En même temps, pourquoi auraient-ils retenu autre chose ? Travailler et être désagréable étaient bien les seuls modes de fonctionnement qu’elle maîtrisait, ses seules façons d’être présente au monde. Pourtant, ce truc sur la Commune ne lui dit vraiment rien…

« – J’étais allé te voir après le cours pour te demander les paroles de la Semaine Sanglante, renchérit Jalil. Je l’ai apprise par cœur, je m’en souviens encore, je peux te la chanter. « Sans pain, sans travail et sans armes, nous allons être gouvernés par des mouchards et des gendarmes, des sabre-peuple et des curés. » Tu avais mis un tee-shirt Sandinista, tu étais tendue, on aurait dit Lénine à la prise du Palais d’Hiver. C’était grandiose, c’était admirable… »

Tout cela est très agaçant, maugréé Marthe. Vite, crétin, passe à autre chose, avant de m’émouvoir. Comment ce playboy peut-il avoir conservé de tels souvenirs ? Comment cet égoïste prétentieux peut-il ramener, du fond de l’oubli, ces jolis moments inattendus ? Car à présent, en effet, Marthe revoit l’ombre effacée d’une discussion agréable avec Jalil, dans un couloir saturé de bruits, après ce cours d’histoire qui lui avait coûté un mois de préparation anxieuse et une nuit sans sommeil… Isabelle sent grandir le malaise de Marthe et demande au garçon comment ça se passe, le boulot, le journalisme, tout ça, qu’est-ce qu’il fait donc dans ce canard, tel qu’elle le connaît ça doit être passionnant ?

Jalil comprend, à la chape de plomb et de honte qui déferle sur lui en même temps que les paroles admiratives de son ex, que le moment est venu de sortir les bobards habituels sur son taf.

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Il va s’y résigner, de très mauvaise grâce, quand une grosse dame déboule dans son champ de vision : gilet de laine rouge, chemisier fleuri et pantalon de jogging, fonçant vers lui à grande vitesse, le regard troublé et un chaton entre les mains. Jalil est traversé d’un immense soulagement en la reconnaissant. Il comprend que c’est foutu pour les bobards mais aussi, surtout, que le dévoilement imminent de la vérité va le libérer, bien plus qu’il n’augmentera sa honte.

 « – Ah monsieur Jalil ! Bonjour, monsieur Jalil. Monsieur Jalil, il faut absolument faire un article dans votre journal pour Titus, je vous l’ai apporté. C’est Titus. Bonjour Titus ! Bonjour monsieur Jalil ! »

Les présentations ainsi expédiées, la nouvelle venue tend à Jalil, par-dessus la table, le chaton roux de quelques semaines, famélique et effaré, qui pousse des miaulements à fendre l’âme. Ses petites pattes moulinent dans le vide tandis que se forment sur les visages des expressions diverses : la jubilation chez la dame, l’ébahissement pour Marthe et Isabelle, le consentement au destin chez le garçon.

  « – Marthe, Isabelle, je vous présente madame Mouillotte. Madame Mouillotte est présidente de l’Association des Amis des Chats. En tant que telle, comme vous vous en doutez, elle aime beaucoup les chats…

– Bonjour mesdames. Ah, vous êtes des amies de monsieur Jalil ! ah si vous saviez ce bel article qu’il a fait sur moi et mes chats. Et ces belles photos ! Il vous en a pas parlé monsieur Jalil ? Monsieur Jalil ! Il faut faire un article sur Titus ! Il faut qu’on l’adopte cette pauvre bête qui n’a pas de maman ! »

Le visage de madame Mouillotte se rembrunit brusquement. Elle ponctue son discours en secouant Titus, qui émet une nouvelle plainte apeurée.

 « – Eh bien madame Mouillotte comme je vous l’ai déjà dit, le mieux c’est encore d’envoyer une photo de Titus au journal, avec un petit texte… Ils feront paraître quelque chose… Sans doute…

– Ah non hein ! Ca va pas du tout ça ! Il faut faire comme la dernière fois, que votre photographe il prenne des photos. Il fait de belles photos votre photographe !

 – Mais je vous ai dit que la dernière fois c’était exceptionnel… On a fait un long article sur vous, sur vos chats, pour présenter l’association et tous les chats à adopter, mais on ne peut pas refaire ça à chaque fois…

 – Mais des chats c’est toujours qu’il y en a de ces petites bêtes à adopter ! C’est pas une fois ! C’est toujours ! Ah monsieur Jalil arrêtez de dire des bêtises… »

Jalil doit maintenant s’appliquer à parler très doucement pour apaiser madame Mouillotte, devenue plus rouge que son gilet, et qui risque fort d’étrangler son chaton. Isabelle, perplexe, reconsidère ce que signifie avoir un job aux pages culturelles de l’Echo de l’Atlantique. Marthe, qui a failli le recracher deux fois, sirote son jus d’orange en se tenant les côtes. Malgré les efforts de Jalil, un blocage s’est déclaré quelque part dans le système nerveux de madame Mouillotte. Elle agite frénétiquement Titus au-dessus de leurs têtes (« Miaou ! Miaou ! Miaou ! ») tandis qu’une lueur étrange se fige dans son regard.

« – Madame Mouillotte, soyez assurée que je comprends bien l’urgence de la situation…

– Rien du tout ! Je vais y aller moi à votre journal et vous allez voir qu’ils vont le prendre en photo Titus. »

Et voilà qu’un ressort se décoince, propulsant madame Mouillotte et Titus vers l’agence de l’Echo, à l’autre bout de la plage. En moins d’une minute, ils ont dépassé un bon nombre des immeubles de béton bariolés du front de mer et, bientôt, on n’entend plus qu’un très faible « Meoor » qui se lamente dans le lointain.

Alors à présent que pourrais-tu tenter pour ne pas perdre contenance, Jalil ? Bah, rien qui ne marchera vraiment, tu le sais, alors tu peux tenter de leur sortir cette blague-là, pour la forme, d’un air ironique et supérieur. « Il faut comprendre culture au sens large d’environnement socio-culturel. Je fais aussi les foires aux célibataires et les centres de remise en forme… » A ta place, quand même, je passerais sous silence le concours de tee-shirts mouillés du Sunset.

Marthe n’avait pas autant ri depuis des années. Dans ses rêves les plus fous elle n’aurait jamais imaginé retrouver ce mec sinistre dans un rôle aussi marrant.

Isabelle n’ose pas regarder Jalil. Elle cherche un bout de paysage familier pour y dissiper son trouble, mais elle réalise alors que toutes les vues qu’elle connaît ont perdu un peu de leurs couleurs. Le rose de l’Hôtel-Plage est devenu grisâtre, et, sur la longue barre de béton qui occupe la partie nord du front de mer, de l’autre côté, les terrasses perdent le vermillon qui flambait dans sa mémoire. Elle allume une cigarette pour que tout soit de nouveau neuf et clair, comme quand elle sortait du lycée, mais elle n’accroche que cette idée, qui la console alors moyennement (avant de s’imposer à elle, quelques heures plus tard, à la suite des évènements atroces de l’après-midi) : Jalil est plus généreux, plus attentionné qu’elle ne le pensait et que la majorité des hommes. Jalil est quelqu’un pour qui ce n’est pas grave de gâcher son talent, de rater sa vie, de passer du temps à consoler une vieille folle. Un exemple à suivre en ces temps de plomb et de larmes, peut-être, qui sait ? Quelqu’un en tout cas qu’elle ne cessera jamais, quoi qu’il arrive, et sans relâche, de défendre et de protéger.

VII

Ils eurent du mal à décider où déjeuner. Isabelle aurait voulu leur offrir le meilleur resto de poissons de la ville, mais elle se retenait, pour ne pas passer une nouvelle fois pour la bourge prodigue – assignation qui lui faisait horreur, bien plus qu’aux deux autres. Faute d’oser suggérer autre chose, ils se rabattirent sur la carte du Neptune. Marthe et Jalil avaient le budget pour la formule Pizza Plus. Ce fut donc la formule Pizza Plus. C’était vraiment médiocre, pas du tout à la hauteur des retrouvailles du trio, en conséquence de quoi Isabelle annonça au moment du café qu’ils dîneraient à l’Ecailler, sur le boulevard Foch, et qu’elle n’acceptait aucune objection. Jalil, qui n’avait pas encore dégusté de plateau de fruits de mer cette année, n’avait de toutes façons aucune envie d’en faire.

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Marthe non plus, et elle ne se l’expliquait pas, car en temps normal elle aurait protesté avec virulence. Elle aurait ressenti l’initiative d’Isabelle comme un jet d’alcool sur son orgueil à vif, une tentative pour l’attacher à elle, vulgaire et dégradante. Là, non, pas de réaction, si ce n’est une bouffée d’excitation à la perspective de la soirée au restaurant. C’est à peine si sa méfiance naturelle, en disgrâce depuis quelques jours, parvient à lui glisser quelques mots à l’oreille. Marthe, Marthe, ma pauvre petite Marthe. Ne serais-tu pas en train de perdre pied, dans des eaux vénéneuses ? Cette sensation que tu éprouves, d’être à la fois invincible et infiniment  fragile, est-elle bien  normale, habituelle en de telles circonstances, vraiment ?  Lui vient à présent un souvenir étrange : cette bande dessinée qui traînait à la ferme, dans la grange (elle n’a jamais su à qui elle appartenait) et qui parlait de ces  personnes, des femmes pour l’essentiel, qui prétendaient avoir été enlevées par des extra-terrestres. Aujourd’hui, elle a pas mal de points communs avec ces rescapées, que personne ne croyait jamais. Se retrouver au Neptune, prise entre les feux ardents de l’icône sexuelle du lycée et les sourires de sympathie de l’ex-champion du monde des connards (et par ailleurs ancien détenteur jaloux de l’icône en question) cela avait autant de chances de lui arriver qu’une téléportation sur la planète du même nom. A en croire la bédé de son enfance, ce qu’elle vit en ce moment présente le même symptôme qu’une fécondation par un être venu de l’espace : la sensation de partir pour un voyage astral, métamorphosée en déesse invulnérable et surhumaine, chaque fois qu’Isabelle est près d’elle ou lui apparaît en pensée. Elle éprouve à nouveau ce que lui inspiraient ces histoires de femmes kidnappées par les martiens : une envie folle de croire ce qu’elles racontent, mêlée à la certitude absolue qu’elles étaient victimes de rêves provoqués par leurs désirs, après lesquels elles se réveilleraient en sueur, et dont il ne leur resterait rien, rien d’autre que des regrets inguérissables. Alors dans ce cas, et pour elle aussi, peut-être que le mieux serait encore de se réveiller le plus tôt possible.

Formeto+Formento

*       *       *       *

Le casino au bout de la grande plage, la salle des machines à sous, sonnantes et colorées comme des jouets d’enfants. C’est Jalil qui eût l’idée d’aller y faire un tour après déjeuner, il aimait à nouveau y flâner ces jours-ci. Marthe n’y avait pas mis les pieds depuis quinze ans – et ça ne lui manquait vraiment pas – mais elle se laissa convaincre. Isabelle et Jalil s’amusèrent comme des gosses, gavèrent les machines de seaux remplis de jetons payés par Isabellle. Marthe consentit à en actionner une, une seule fois, et en fit tomber une belle somme, avec laquelle elle leur offrit coupes glacées et boissons au bar. Ivres de leurs rires, de leur complicité d’enfants, Isabelle et Jalil plongèrent bientôt au cœur de sofas moelleux, et entreprirent de faire une razzia sur la carte des cocktails, de se dévorer des yeux et de se payer la tête des autres clients. Restée assise au bar, défaisant, cuillère après cuillère, le manteau de chantilly de sa dame blanche, Marthe les regarde. Il lui semble que son rêve de bonheur s’efface déjà à vue d’œil, un peu comme un manuscrit à l’écriture très serrée oublié dehors par une petite fille, un soir d’orage où la pluie tombe à torrents. Elle repense maintenant au présage de la vieille bande dessinée : les feux ardents se sont détournés d’elle, le faisceau de lumière de l’engin volant vient de recracher l’intruse – sans plus de raisons qu’il l’avait avalée auparavant. C’est normal. C’était prévisible. Elle les rejoint dans la salle. Isabelle lui lance un regard hostile. Marthe ne lui en veut pas. C’est normal. C’était prévisible.

VIII

L’excitation du jeu, le vent du large, le panorama de la grande plage, les façades Belle-Epoque ont pour effet d’animer en eux, à leur sortie du casino, le sentiment inavouable d’appartenir à une caste de privilégiés, en dépit de tout. Sentiment enfoui, venu de loin, sentiment tribal d’enfants européens qui a survécu à tout : aux déconvenues économiques, à leurs pannes sentimentales, au fait qu’à trente ans passés leur vie n’est pas commencée, à leur échec dans bien des domaines.

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Sur le parking, entre le front de mer et la jetée, une voiture allemande, dédaigneuse et racée, impeccablement lustrée, trompe son ennui en reflétant les rayons du soleil. Sur son flanc gauche, des bestioles disgracieuses s’agitent. Trois d’entre elles portent un uniforme et une casquette bleue, semblent très nerveuses, tandis qu’une autre, masse ovale coulée dans un imper marron, éructe et fait de grands gestes. Le chef de la meute, sans aucun doute. Les créatures hostiles font cercle autour d’un autre animal, à l’allure plus harmonieuse. Trente ans, le regard serti dans un visage aux angles vifs surmonté de boucles noires, des muscles qui roulent sous une peau dorée et un tee-shirt blanc. Le corps en alerte, la peur à fleur de peau, et pourtant, une aura de volupté et de luxe plus grande encore que celle de la Mercedes dans laquelle il s’apprêtait à monter.

 Le chef de la meute a cessé de crier mais il s’agite toujours. Il menace maintenant d’une voix mielleuse.

 « – C’est une belle voiture que tu as là, Djamel. Tellement belle qu’on la surveille depuis ce matin, on avait vraiment hâte de faire connaissance… Tu me diras on a du temps à perdre. Mais peut-être pas tant que ça, après tout ! Parce que je t’assure, des Classe E Cabriolet bichonnées comme ça, on en voit pas beaucoup dans le coin, et ceux qui peuvent se les payer, tu peux me croire, on sait qui c’est. Alors quand j’ai vu la tienne je me suis dit, moi, bêtement, que j’allais voir sortir du casino quelqu’un que je connais, un gros bonnet du Rotary qui viendrait me serrer la pince et me dire quelque chose du genre : « Bonjour, commissaire, vous admirez mon petit bijou ? » Et à la place de ça qui est-ce qui se pointe ? Ce sacré blédard de Djamel ! Et malpoli en plus, le Djamel… Pas un bonjour, pas un sourire… Ni rien, ni merde. Alors moi je me dis… qu’il y a une erreur de casting, tu comprends ? »

 A vingt mètres de la scène, le trio est instantanément dégrisé par les propos du flic. Les veines d’Isabelle et Jalil se glacent et Marthe se dit qu’ils ont devant eux des emmerdes monumentales – et que c’est bien comme ça.

« – Tu sais ce que tu vas faire, mon prince ? Tu vas me passer les papiers de cette bagnole et puis tu vas me passer les tiens par la même occasion, pour dissiper les malentendus. »

 Mais il n’y a pas de malentendu. Le jeune homme, dont le prénom est Ephraïm, pourrait fournir sans aucun problème l’assurance et la carte grise de la bagnole, un cadeau de son père à l’élégance encombrante comme la sienne (les cadeaux ressemblent souvent à ceux qui les font), mais il ne pourrait présenter, comme pièce d’identité, qu’un permis de conduire suisse. Dans ce pays, une voiture a beaucoup moins de mal à être en règle qu’un être humain. Par le passé Ephraïm a pu profiter, sans fierté et sans état d’âme excessif non plus, du fait de ne pas être un Arabe totalement comme les autres, mais même cet échappatoire plus possible à présent. Pourtant, parmi les types qui lui font face, il doit y en avoir à tous les coups un ou deux qui sont en train de lui trouver un air familier – conscients ou non que c’est en raison de sa ressemblance avec son père, Noam Ben Slema, l’intellectuel algérien bien connu. (C’est effectivement le cas d’Antonin, l’un des trois flics du rang, extrêmement mal à l’aise sous son uniforme, policier stagiaire depuis six mois mais étudiant en sociologie, entre autres choses, l’an dernier encore.) Ephraïm se sait être un Arabe hors-normes, une sorte de monstre, que les gens qui le croisent, tout comme les flics, ne savent pas dans quelle case ranger. Trop de pistes divergent, trop d’attaches se devinent en lui et ne se laissent pas saisir. Son prénom et ses origines mêlées, juive, arabe et espagnole, sa diction traînante héritée de ses années de lycée à Lausanne… Tout cela ne lui apportera plus aucun privilège. Il fut un temps où c’était le cas, il fut un temps où il valait mieux, à couleur de peau égale, porter des vêtements bien coupés, avoir un père qui passe à la télévision et débarquer d’un avion en provenance de Berlin, de Stockholm plutôt que de Nouakchott. Depuis l’emballement xénophobe du régime, cet avantage n’est plus d’actualité. A présent, ce qui le rapproche d’un sans-papiers misérable raflé dans la rue est bien plus important que ce qui l’en distingue, compose leur essence commune de paria. C’est beaucoup plus clair comme ça.

GillesCaron

A ce titre, le comportement du flic qui l’humilie et l’insulte depuis tout à l’heure est exemplaire : le commissaire Bertrand Picquet, fonctionnaire extrêmement bien noté, applique avec une vigueur et une conscience professionnelle remarquables (par ailleurs admirablement soutenues par des désordres psychiques personnels) les orientations du ministère. Orientations selon lesquelles il convient, devant un individu de type oriental ou africain, de le faire rentrer par tous les moyens dans les statistiques de la délinquance, ou des reconduites aux frontières – voire, si cela est possible, dans les deux à la fois.

*       *       *       *

 « – Laissez-le tranquille. Vous n’avez pas le droit de le contrôler comme ça. La loi indique qu’il faut qu’il y ait un risque d’atteinte à l’ordre public. »

Cinq mâles tournent leurs regards : Isabelle, flanquée de Marthe et Jalil, vient de réussir son entrée.

Le premier surpris, EphraIm investit sur le champ d’un espoir intense cette intervention de Barbie redresseuse de torts et de ses deux acolytes : un petit intello à lunettes et veste en daim et une espèce de punkette à chien, sans chien, l’air très mal luné – genre Daria sur le point de sauter sur les agents de sécurité lors d’une sortie scolaire à Eurodisney. Puis il reprend ses esprits … Qu’attendre de ces Quatre Fantastiques en version snob, sans la Chose, qui manquait certainement trop de sophistication pour intégrer l’équipe ? Rien, sans doute, quelques millisecondes de répit qu’Ephraïm met à profit pour admirer la magnifique paire de seins de Zorro – cette vision radieuse, et rien de plus.

Les flics, à l’exception notable de leur chef, trouvent eux aussi l’apparition culottée, rigolote et bandante. Marthe a la conviction de plus en plus ancrée qu’elle et ses amis viennent de plonger la main dans un nid  de vipères, et qu’ils vont en crever, au terme de très longues souffrances.

« – Qu’est-ce que c’est que cette salope-là ? Du balai, ou je te coffre pour racolage ! Traînée ! Roulure ! Salope ! »

Le commissaire gueule sur Isabelle dont l’intervention l’a mis dans un état indistinct, quelque part entre la joie, la fureur, l’épilepsie et la jouissance – ô qu’elle est répugnante, qu’elle est vile, cette petite punaise qui a le front de venir lui faire la leçon… Il s’arrête de crier, souffle très fort, puis sa lèvre supérieure se contracte dans une grimace, signe qu’il ne contrôlera bientôt plus grand-chose.

*       *       *       *

Coincé entre la jeune femme et ce taré qui vitupère, face au sosie de Noam Ben Slema qui le fixe, l’esprit d’Antonin a quitté la scène, s’est enfui ailleurs.

Ailleurs dans une petite salle de concert où trempé de sueur, épuisé, mais fier, épuisé mais heureux, il lève son regard vers la rampe des projecteurs, aveuglante, avant de le baisser pour saluer le public qui l’applaudit à tout rompre.

Ailleurs chez lui, au milieu de la nuit, courbé sur sa guitare, nimbé par la lumière discrète de l’électronique, capturant dans un enchaînement d’accords sa part de la beauté du monde.

Et hélas, ailleurs un matin de février, devant un jury immobile, à égrainer un chapelet d’arguments nazes, de motivations absurdes – et dans un éclair de panique avoir l’intuition qu’il est en train de réussir le concours d’adjoint de sécurité du ministère de l’Intérieur, et en être mortifié, car avant d’en arriver là il aura résisté le plus longtemps qu’il pouvait. Pendant des mois il aura retourné le fond des poches, vécu de kebabs et du surimi de Leader Price, il aura encaissé les chèques, tous les chèques (les chèques affectueux et maigres des grands-parents, les chèques retors mais plus conséquents des parents), il aura tenu tout le temps qu’il était humainement possible de tenir, il aura attendu que s’épuisent tous les droits, tous les recours, espéré jusqu’au bout que quelque chose vienne avec la grâce des concerts, avec la musique (la poignée de mains d’un manager, le coup de fil d’une maison de disques) mais rien n’est venu, rien d’autre que la grâce, disparaissant chaque matin, renaissant chaque soir, dans l’intervalle le laissant dans le noir, seul avec la nécessité de payer le loyer et la bouffe – et c’est pour ça qu’il a passé ce concours, et c’est pour ça qu’il a réussi ce putain de concours.

A la fin de chaque concert le groupe jouait « Creep » : quand Antonin cessait de chanter, que les vagues sonores de la chanson refluaient, que les musiciens recueillaient le silence captivé du public, juste avant les applaudissements, ils n’espéraient rien, ils n’attendaient rien, ils n’avaient plus besoin de rien.

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De rien, et surtout pas de ces choses, ces petites choses concrètes et payantes, obstinées à faire sentir qu’on a besoin d’elles et qu’il faut les satisfaire, de gré ou de force – ces choses qui n’abdiquent jamais et qui font qu’un beau jour on se retrouve en uniforme devant un gros dingue, qui braille et terrorise un groupe de jeunes à l’air sympa, et qu’on  est du côté du gros dingue.

 *       *       *       *

Pendant que le commissaire insulte Isabelle et qu’Antonin visionne la vidéo claustro de ces derniers mois, la première réaction de Jalil est d’en n’avoir aucune, la seconde de voler au secours de son ex. En temps normal, quand les choses vont leur train habituel, il accuse souvent sur elles un léger retard : quelques secondes de décalage qui sont le prix à payer pour trouver la répartie (parfois) ou la pose (le plus souvent) qui lui permettent d’être en accord avec la belle idée qu’il a de lui. Sa réaction habituelle est d’évaluer la scène, en retrait, de tirer une longue taffe de cigarette, les yeux plissés. Parfois, c’est vrai, jaillit au bout des quelques secondes une réplique sarcastique et drôle. Le plus souvent c’est un simple haussement de sourcils. Mais quand il a un peu bu, comme à présent, c’est encore autre chose : l’alcool a l’effet ambivalent de booster son courage, son envie de partir à l’assaut, mais d’émousser d’autant son à-propos. Là par exemple, ses protestations contre Picquet ont le tranchant d’un exposé de quatrième :

 « – Monsieur je vous en prie… Pas possible, ce sexisme de bas étage… Et Isabelle a raison, ce mépris des procédures légales… Tout ceci constitue une atteinte gravissime à la déclaration universelle des droits de l’homme, qui… »

Bim ! La baffe part, lourde et sauvage, envoie Jalil au sol et soude le groupe en un petit amas de stupeur. Au contraire de la patrouille de flics qui, mis à part Antonin, s’habitue sans heurts à ce que leur chef devienne de jour en jour un vrai psychotique, Jalil, pas plus que ses copines, ne pouvait deviner que les mots de « déclaration universelle des droits de l’homme » agiraient sur le commissaire comme la pression d’un doigt sur un bouton de pus, faisant gicler de lui toute sa haine. Isabelle pousse un cri, un cri de révolte et de peur, que le flic prend à la rigolade (« Glousse, glousse, ma petite dinde ! ») avant de crier, à son tour, un ordre – qu’on vérifie sur le champ l’identité de tous ces jean-foutre.

 *       *       *       *

 Avec tristesse, dans un flot de tristesse sans nom qui l’étonne, car il pensait que dans des circonstances pareilles viendraient d’abord du fond de lui la rage et le mépris, Ephraïm se rend compte qu’il avait vu juste. Il n’y avait rien à attendre de ces deux nanas et de ce mec, pas là, pas maintenant, plus maintenant, dans ce pays fasciste. Il y a de cela quoi, cinq ans, deux ans encore ?, ils se seraient tirés d’affaire ensemble, ils auraient peut-être passé ensuite une nuit marrante à se foutre de la gueule des flics, sur la plage, autour d’un pack de bières, et il aurait essayé de se faire la blonde. Mais plus maintenant. Plus dans ce pays, dans ce qu’en ont fait le racisme d’état, l’escalade répressive, la bride lâchée sur le cou des pires des flics. Maintenant la bonne conscience, la sympathie des petits blancs, ça ne sert à rien. Maintenant je suis tout seul. Maintenant je compte sur mes jambes. Maintenant les muscles, l’explosivité de la course, le primitif qui s’échappe à travers la brousse. Puisque c’est comme ça qu’ils me voient, ces porcs en face, puisque c’est ce qu’ils font de moi. Puisque c’est tout ce qu’il me reste.

  *       *       *       *

Antonin, terrifié, regarde le commissaire vociférer et il sait qu’il est arrivé là, précisément, où il espérait qu’il n’arriverait jamais. Le public de son groupe, les soixante personnes qui remplissaient la salle quand ils passaient au Side-car, l’an dernier encore, c’étaient de vieux étudiants, comme ceux-là. Des intellos fauchés comme le mec que son chef vient de cogner, ou comme sa copine, la brunette qui arbore ce look étrange, entre le gothique et une variante old school de l’émocore, qui lui rappelle un peu le sien il y a longtemps, au tout début du groupe – bien avant ce putain d’uniforme. Et dans le public, il y avait aussi de petits bourges férus de bonne musique, du genre du flambeur en Mercedes qu’ils sont en train de harceler ou de la nana que Picquet vient de traiter de salope. C’étaient eux qui achetaient les disques et qui se lâchaient le plus sur les consos, bénis des dieux soient-ils. Maintenant il va devoir les contrôler, tous les quatre, probablement les embarquer si ça continue sur cette pente, et pour cela il va croiser leur regard, et une peur effroyable le prend à cette idée.

SebastienVanMalleghemPolice

Les trois policiers se dirigent lentement vers les trois amis. Marthe est la plus proche d’eux, mais son front bouillant, ses lèvres serrées dégagent une telle charge de colère qu’ils passent à son large pour s’occuper de Jalil, toujours au sol, sonné, qui parvient mal à se relever. Les deux collègues d’Antonin le soulèvent sans ménagements. « Allez, à toi de jouer » lui indiquent-ils ensuite en fourguant Jalil sous son nez, vaguement conscients d’être cruels, et Antonin est bien obligé, les yeux de Jalil bien en face, de lui dire « Papiers s’il vous plaît » en butant sur les mots, et de recevoir de lui le coup de hache dans le cœur qu’il redoutait tant.

 Depuis sa saloperie de traversée du miroir, depuis que ce virus, être flic, l’a infesté, a fait de lui, à son corps défendant, un soldat de mort, un ennemi du monde qu’il aime, Antonin a dû apprendre à supporter le regard que le monde lui renvoie : regards durs comme celui de la brunette, regards méprisants et hautains dont le gratifiera, ça ne manquera pas, la blonde tout à l’heure. Mais il y aurait pire, un type de regard qu’il ne supporterait pas, il le sait, face auquel il ne s’est encore jamais trouvé mais dont la crainte le tétanise à chaque contrôle.

Et le voilà, ce regard, dans les beaux yeux en face de lui, les beaux yeux bleus de Jalil, yeux perdus, insoutenables de candeur, poussés à leur intensité maximale par la violence et la peur. Regard d’enfant brimé, regard qui interroge et qui ne comprend pas, regard qui ne se plaint même pas.

Il n’y aura pas échappé. Ce regard qui sans lui reprocher quoi que ce soit, peut-être même sans le vouloir, renverse à grand fracas tout ce qu’Antonin croyait, au fond de lui, encore posséder de précieux. Regard sauvage qui le pénètre et le dévaste, et pour cet acte barbare, Antonin déteste Jalil, immédiatement, et pour toujours.

Jalil, au milieu de sa propre débâcle, à la recherche désespérée d’un appui, croit voir un allié dans ce flic à l’air si peu flic qui lui demande ses papiers en bégayant.

   *       *       *       *

Antonin se ressaisit un peu. Il vérifie les papiers de Jalil puis se tourne vers Isabelle. Il n’est plus en mesure d’interpréter le regard de la fille, mais s’il le pouvait, il verrait qu’il n’est ni méprisant, ni hautain. Elle voit sa peur, elle n’a pas la force de le haïr.

Elle regarde les étés lointains.

Les étés lointains où il arrivait qu’ils aient à faire à la police. Mais c’était sans conséquence, des histoires tellement peu graves, des plants de cannabis un peu trop voyants sur les terrasses, des boulettes jetées sous les bancs quand les cops arrivaient, des mobylettes trafiquées qu’on conduisait sans casque. C’était facile de les calmer, un air contrit et trois mots de regret, ils sermonnaient en élevant la voix et laissaient filer. Depuis le monde a dérivé, s’est enlaidi d’une façon inimaginable, et elle pas plus que quiconque n’a rien fait pour l’en empêcher.

   *       *       *       *

 C’est à ce moment-là qu’Ephraïm décide de piquer un sprint, profitant que plus personne ne s’occupe de lui. Il s’élance sur la chaussée, devant une voiture, manque de peu de provoquer un carambolage et de se faire écraser, puis s’engouffre dans le premier passage vers le centre-ville, cent mètres plus haut, entre deux immeubles.

Picquet, voulant le poursuivre mais stoppé par la circulation, hurle un tombereau d’injures, dégaine son arme, tire. Il entame la course quand la voie se libère, aussitôt imité par l’un des flics.

Les autres restent sans bouger, absolument sans bouger, puis Marthe et Isabelle s’assoient sur un banc. Puis Isabelle demande à Antonin :

 « – Est-ce qu’on nous reproche quelque chose ? Ou bien est-ce qu’on peut partir ? »

Et Antonin répond :

 «  – Non, vous êtes en règle. Nous n’avons pas de raison de vous retenir. Nous n’avons pas reçu d’ordre en ce sens.

– Donc on peut y aller ?

– Je suppose, oui, vous pouvez y aller. »

 L’autre flic ne dit rien. Le trio s’en va lentement, dans le soleil qui décline, dont la voiture d’Ephraïm ne reflète plus l’éclat.

William Eckersley

IX

Un jour de son enfance le père d’Ephraïm – qui se disait pourtant totalement opposé au concept de zoo – l’emmena visiter celui de Servion, près de Lausanne. A l’époque Ephraïm et son père ne vivaient pas encore en Suisse mais ils y faisaient des séjours fréquents. Le jour de leur visite, à l’occasion d’un changement d’enclos, une petite vigogne du Pérou réussit à échapper à ses gardiens. Elle entama une course qui, après avoir provoqué un début de panique parmi les visiteurs, la mena devant le grillage séparant les allées du parc de la forêt voisine. L’animal le gravit aisément, avant de disparaître dans les sous-bois. Ephraïm et son père, qui avaient été aux premières loges de l’évasion, s’intéressèrent ensuite, pendant toute la semaine, aux comptes-rendus de la presse locale concernant la traque, à l’échelle du canton. Puis la vigogne disparut des pages des journaux aussi discrètement et facilement qu’elle s’était, a première vue, évanouie dans les profondeurs de la forêt.

Ephraïm avait douze ans, il imitait son père en tout. En famille, il adopta donc d’abord le ton habituel de celui-ci, badin et ironique, d’une légèreté surjouée, pour se réjouir de la liberté retrouvée du petit animal. Pourtant, la nuit, pendant de longues semaines, un cauchemar le hanta : il y voyait la fugitive, hagarde, traquée, ne surgissant des profondeurs obscures de la forêt que pour se retrouver sur une étendue aride et inconnue, en plein soleil, écrasée par l’angoisse – sur la Cordillère des Andes ou dans le Jura suisse, mais toujours sans repères, sans assurance et sans repos.

William Eckersley2

* * *

Ephraïm s’effondre sur une pelouse, les bras en croix comme un putain de Christ défoncé. Tout près de lui, les oscillations d’un arroseur automatique harmonisent un univers de paix qu’il ne pourra plus jamais rejoindre. Lilas blancs, façades blanches, histoires simples de bourgeois blancs. Le décor où il vient d’échouer ressemble comme un frère à celui de son enfance. Les maisons cossues dissimulées sous les massifs de fleurs accueilleraient sans problème la maison où il fêtait ses anniversaires, et les voitures de luxe garées paresseusement sur les trottoirs sympathiseraient volontiers avec celle qui était la sienne il y a deux heures encore. Ses pas têtus l’ont ramené dans un ghetto de riches comme s’ils refusaient le destin de clandestin traqué qu’on est en train de lui faire, comme s’ils clamaient avec force qu’il y a erreur sur la personne. Mais non, mon gars, se dit Ephraïm, il n’y a pas erreur sur la personne. Tu te vois comme un gosse de riche qui a étudié dans les meilleures écoles, mais pour un type qui veut t’emmerder et qui porte une tenue bleue marine et un flingue, tu restes un arabe, un noir, un gitan ou un juif, selon ses humeurs et tant qu’il lui plaira.

Regarde, ils t’ont pris la bagnole que t’avait offerte ton père, cette jolie bagnole avec laquelle, depuis six mois, un an, tu parcours la France de bar en bar, d’hôtel miteux en camping, de féria en fest-noz…. Une tournée qui n’en finissait pas, jusqu’à aujourd’hui… Il y a peu de temps encore ton terrain de jeux était même plus large encore, aux dimensions de l’Europe, jusqu’à ce qu’il devienne dangereux pour toi de passer les frontières. Au volant de ta voiture, poussé par le son de Death in Vegas, par un vieux Prodigy, tu pouvais, un jour de juin, aller à Stockholm claquer la bise à ton père entre deux conférences, et faire le plein de matins blêmes et de blondes déboîtées à la sortie des discothèques de la ville. Ensuite tu descendais à Berlin voir les amis, vous partiez tout l’été pour les festivals en Europe de l’Est, ou pour n’importe quelle aventure, puis tu allais chez ta mère, à Carthagène, au fond de l’Espagne, essayer de faire tiédir ta vie brûlante dans la mer originelle. Mais à partir de 2005 quand l’Etat policier s’est mis en place en France, tu as compris que tu ne pouvais plus prétendre à la nationalité du pays. Tu as choisi d’y rester, pour limiter les risques d’être retenu de l’autre côté d’une frontière, de ne plus pouvoir rentrer, mais le choc a été rude. C’était la France, le pays qui ressemblait le plus pour toi à une mère patrie : tu t’en es souvenu soudain. Au lycée tu t’étais passionné pour son histoire, ses valeurs était les tiennes (non tu n’étais pas qu’un branleur, bien sapé, amateur de Jack Daniels, tombeur de filles, non tu n’étais pas qu’un arabe pété de thunes) comme étaient tiens ses paysages, son climat au sud de la Loire, les accents qui chantaient, la place de Verdun à Tarbes écrasée de soleil. Tu lisais, tu rêvais en Français, tu tchatchais les filles en Français, passionnément, orgueilleusement. Presque absurdement d’ailleurs, car le délabrement profond du pays se devinait en effet de plus en plus clairement.

Au moment de ton inscription à la fac tu as eu besoin de refaire tes papiers et tu as appris les nouvelles règles. Tu as compté et recompté les années mais rien n’y faisait : il fallait, pour être reconnu français, être né dans le pays ou y avoir passé au moins dix ans avant sa majorité, et le nombre n’y était pas. Tu es né à Barcelone en 1980. Ton père était un journaliste algérien, un intellectuel judéo-arabe qui fuyait son pays natal où il sentait que les choses iraient de pire en pire. De passage aux Baléares, il rencontra ta mère dans une discothèque, l’unique fois où il alla en discothèque. Elle illuminait la piste de danse : fille venue d’Andalousie, belle, divinement belle, elle dansait là toutes les nuits, monopolisant le regard d’hommes dont, avant de rencontrer ton père, elle n’avait pas grand-chose à faire. Elle étudiait à Barcelone où s’était établi son papa, négociant en fruits et légumes, très occupé à gagner de l’argent.

De cinq à treize ans tu as vécu à Paris, c’était les années fastes de la famille, ses années heureuses avant qu’elle n’éclate, ton père était désormais un romancier reconnu dans l’hexagone, avec table attitrée aux Deux-Magots, appartement rue de Bellechasse et résidence au Vésinet d’où il tirait de noirs constats, vendus à des centaines de milliers d’exemplaires, sur la misère du monde et le désespoir de la société algérienne. Il était le dieu de ta mère et tu étais leur petit dieu. Gatsby en culottes courtes, tu invitais des foules de copains d’école à la maison pour tes goûters. Puis tes parents se séparèrent brutalement, tu n’as jamais réussi à tirer au clair les raisons. Ton père quitta Paris pour Genève et pour Béatrice, sa nouvelle compagne. Ta mère repartit en Andalousie et rencontra quelqu’un là-bas.

Elle ne souhaita pas te garder avec elle. Tu suivis donc ton père et vécus à Genève jusqu’à ta dix-huitième année. Dans les boîtes et les fêtes de la jeunesse dorée, tu voulus vivre une vie qui ressemble à celle qu’avait vécue ta mère. Tu excellas à conduire des voitures de sport, ivre, bien avant d’avoir le permis. L’alcool, les fêtes, les nuits sans dormir glissaient sur toi et les heures du jour, au lycée, tu les consumais à lire Montesquieu, Rousseau et Montaigne. La France où tu ne vivais plus devint pour toi un monument de concepts et de lois, une forteresse de hauts remparts contre la barbarie et l’arbitraire – au moment même où, en Algérie, les massacres succédaient aux massacres. C’était aussi l’époque où en France comme en Suisse, on parlait de plus en plus de restriction de l’immigration, de durcissement des conditions d’accueil. La tension entre la France que tu rêvais et la France réelle devint plus forte, et tu eus parfois du mal à trouver le sommeil. Il t’arrivait le soir de repenser à la vigogne et tu imaginais sans mal, à quelques années de là, les sans-papiers d’Europe traités comme des bêtes exotiques échappées des zoos, chassées par des braconniers de toutes espèces. Ces années de cauchemar sont celles où tu vis à présent.

Te revient en mémoire le choc provoqué par cet épisode de ton enfance. C’est à ce moment-là, tu t’en souviens, que tu as cessé de prendre modèle sur ton père, poussé par un sentiment d’urgence absolue. Il t’est soudain apparu très clairement que la distance ironique, souveraine, qu’il mettait en toutes choses et qui lui réussissait tant – cette distance que le gardien intraitable de la démocratie et de la morale qu’il était dans ses livres supportait très bien ; qui lui permettait même de faire taire ses hésitations et ses scrupules à jouer son rôle – ne te mènerait, toi, qu’au mensonge, à la panique et à la dépression. Ce ne sont pas là tes mots d’enfant, mais aujourd’hui tu sais que c’est ça qui rendait la différence entre vous à ce point insupportable. A l’époque tu savais juste qu’il fallait que tu prennes ce qui arrivait à cet animal avec le plus grand sérieux, sans la moindre distance, que dépendait de cela une part extraordinairement importante de ce que tu étais. Si tu avais pris à la légère, comme ton père, l’évasion de cette vigogne, ta voix, ton regard en auraient été changés, alourdis, souillés. Non seulement tu n’aurais pas pu te regarder en face, mais tu n’aurais simplement pas pu continuer d’exister. Bien sûr c’est peut-être excessif, enfantin justement, de tirer tant de choses d’un décalage entre des perceptions d’adulte et d’enfant au sujet d’un animal enfui d’un zoo, mais c’est pourtant ce que tu décidas alors : ne jamais prendre les choses comme les prenait ton père. Et ça ne devait pas être si idiot, puisque ça signifie encore beaucoup de choses pour toi.

Sala au rocher de la vierge, Biarritz, 1927

Ton père : un joueur d’échecs, un illusionniste, un manipulateur de cartes. Toi : un bandit, un lutteur, un boxeur, peu doué dans l’art de l’esquive, toujours prêt à prendre des coups. Pour n’importe quoi. Pour décrocher l’amour de la belle. Défendre l’orphelin. Mendier le chèque qui te permettra de poursuivre l’aventure, un mois, une semaine, quelques heures encore. Voilà comment tu vois les choses aujourd’hui : le monde n’est pas un kaleïdoscope de formes élégantes et magiques, il est plutôt habité de réalités rugueuses et de corps qui s’y accrochent et qui saignent – comme toi en ce moment, transpercé sous l’omoplate par l’arme d’un cinglé qui a décidé de lyncher un Arabe… Même la jouissance ne vient jamais sans douleur, et la paix ne vient jamais sans la jouissance. Tu n’aurais pas survivre sur l’échiquier de ton père, glaçant d’aisance et de maîtrise ; tu survivras peut-être en plongeant dans la douleur… Tu seras fixé assez vite, avec ce qui t’arrive.

En 1998, l’espace de quelques semaines, ton père semble perdre de son assurance, comme si incertain de savoir quel coup jouer maintenant, il agitait de façon bizarre sa pièce au-dessus du jeu d’échecs. Sa célébrité vient de franchir un cap : il est désormais connu dans toute l’Europe, invité sur les plateaux de télévision dès qu’il est question d’intégration, d’Islam et de modernité, des rapports culturels entre les pays arabes et l’occident. En rentrant un matin tu le découvres avachi dans le salon, encore plus saoul que toi, et tu comprends que cette situation nouvelle lui fait légèrement péter les plombs. Quelques semaines plus tard il apprend qu’il est condamné à mort par un émir du GIA. Tu es là quand on lui annonce la nouvelle par téléphone, et tu vois renaître à l’instant sa fierté et son assurance. Il quitte la Suisse pour la Suède, se sépare de Béatrice et rentre pour quelques temps dans une semi-clandestinité. La fatwa, lancée par un chef de second ordre, se révèle cependant très vite sans conséquence. Il obtient un poste à l’université de Stockholm, multiplie livres, conférences, interventions publiques et devient un symbole de la résistance à l’obscurantisme. Cette même année, après avoir obtenu ton bac, tu t’inscris à Nanterre en Lettres, Allemand et Arabe. Tu te rends compte alors que la France a changé et tu vas la détester de toute la force d’un amour déçu. Pays tiède, hostile aux vivants, pourrissant sur pied. Tu pars pour Berlin : la fac de théâtre, l’expérience d’une vie sans nouvelle de ton père et surtout sans un centime venant de lui. Il accepte sans difficulté ces deux règles que tu imposes. C’est à Berlin que s’épanouissent ce qu’une petite amie appellera une nuit « tes belles manières de lascar turc ». C’est aussi à Berlin, puis dans les gares routières de toute l’Europe quand tu commenceras ta bohème, qu’à travers la lecture de journaux froissés, parfois datés de la quinzaine précédente, tu apprends l’installation d’un pouvoir autoritaire en France. Cela te remplit de rage et la violence physique de ta réaction te fait comprendre à quel point ce pays compte encore pour toi. En 2002 Jacques Chirac est réélu président face à Jean-Marie Le Pen et nomme au poste de premier ministre Nicolas Sarkozy, jeune politicien ultra-droitier et ultra-ambitieux, qui s’applique aussitôt à mettre en œuvre la politique du vaincu de l’élection. Les lois concernant la sécurité et l’immigration sont durcies, l’Etat-Providence est démantelé, une politique incroyable de ségrégation anti-roms et anti-étrangers se met en place tandis que les médias appartenant à des amis de Sarkozy diffusent la propagande du pouvoir. Une succession de bavures policières rythme l’ensemble. En 2005 l’embrasement généralisé des banlieues amène une répression féroce -38 morts- qui, combinée à la révélation d’un grave alzheimer du président donne à Sarkozy un prétexte pour « suspendre les institutions afin de sauver ce qui peut encore l’être » et exercer de fait les fonctions de chef de l’Etat doté de pouvoirs exceptionnels. Les protestations vigoureuses de l’Union Européenne amènent la France à quitter les structures continentales, ce qui met fin rapidement à la monnaie unique. Faisant face à une « situation extraordinaire » Sarkozy annule les élections présidentielles de 2007. Les législatives sont cependant maintenues et voient la victoire de l’UMP face à une opposition molle et complaisante. En 2010 la disparition de Jean-Marie Le Pen donne lieu à des obsèques nationales. Jusqu’à il y a peu, le retour à la légalité républicaine était promis pour 2012 avec l’organisation des présidentielles conformément au calendrier interrompu mais les conséquences de la crise économique (qui a durement touché la France, nullement protégée par sa sortie de l’Euro) amènent Sarkozy à « reconsidérer cette perspective, peut-être prématurée étant données les circonstances actuelles ». La décision finale du président devrait être connue prochainement.

Voilà le pays où tu campes, voilà le pays où tu fais la bringue – où tu glanes malgré tout ça, nuit après nuit, des visages extasiés, grands ouverts. Ton père avec qui tu as renoué au bout de deux années de brouille avait d’abord voulu te dissuader d’y remettre les pieds. Il sentait la violence monter là-bas, comme il l’avait sentie en Algérie, il disait que ça allait finir en bain de sang. Il t’a offert la Mercedes pour que tu traces la route en Europe et t’a conseillé d’éviter la France, il sera toujours temps d’y revenir plus tard, quand ces cinglés seront partis, en espérant qu’ils ne détruisent pas trop de choses. Mais toi tu as fait le pari inverse, tu as voulu y aller voir, chercher les visages extasiés – certain qu’il y en a et que tu les rencontrerais, malgré les hommes au pouvoir. Parce que ce pays est avant tout le tien, le vôtre, parce qu’il faut les narguer, être le gibier qui les fera courir. Tu as pris la décision de revenir pour de bon quand ça a commencé à vraiment merder, en 2005, juste avant que le pays ne se referme. Précisément à ce moment-là.

Dans la maison d’en face un enfant travaille son piano et reprend pour la quinzième fois un passage délicat. Tu te rappelles la confiance qu’il faut avoir quand on est enfant, et que l’on a, pour se laisser fondre dans l’univers d’attention et d’oubli de l’apprentissage. Confiance en la vie et en ses parents, en l’ordre bienveillant des choses, en ses futurs succès, inévitables, en sa protection sacrée. Tu sais pourtant à quel point ce sentiment de confiance est trompeur. Car un enfant qui apprend le piano ou qui lit un livre, bien au chaud dans le cocon familial ça peut très bien être sorti en cinq secondes pour être égorgé dehors, mis dans un train pour Auschwitz ou envoyé au diable par le premier avion. Cela s’est vu si souvent.

* * *

Tout ça bien sûr ne pouvait pas durer comme ça. Un Arabe (et encore, un Arabe, quand on te regardait en face, et c’est bien ce qui était intolérable, on ne pouvait pas être sûr que tu en étais un, trop de signes qui s’emmêlaient sur ton visage, de quoi crisper des doigts de flic sur un flingue, te plaquer contre un mur et te demander des comptes, que ce soit pour ton regard venu d’Espagne, ardent, féminin, ou pour ceux parmi tes ancêtres qui dorment au cimetière juif de Constantine et qui courent encore dans le flot arabe de tes veines, dans le flow de tes pensées, libre-penseur, apostat, impur…), un Arabe mais dans une grosse voiture allemande, un Arabe mais des intonations suisses qui traînent dans la voix, pour les flics c’était insupportable, c’est sûr, c’est ton côté germanique qui t’a perdu, c’est ça qui n’est vraiment pas passé pour ce cinglé de flic, et tu te souviens maintenant que tu le pressentais déjà hier soir, au bar, en parlant avec ce type (voilà, ça y est, tu te souviens de ce que tu as fait hier soir, tu t’es soulé comme un Polonais, remarque c’est un peu ce que tu fais tous les soirs mais à présent tu te souviens avec qui) car des métèques, des rastacouères, des sans-papiers, seuls ou en famille, des crèvent-la-dalle, des untermenschs, les flics de ce pays en voient passer des wagons, il doit même arriver que par lassitude ils les laissent tranquilles, mais des rastacouères avec l’accent suisse ça non, ça n’est vraiment pas possible et c’est sans doute ce qui t’a valu, finalement, la jolie course-poursuite qui vient de te vider de tout ton espoir, hier soir tu disais que ça finirait bien par arriver un jour (eh bien tu vois, ça y est) et ce type ricanait, cette superbe outre à whisky que tu as trouvée hier dans ta quête de visages extasiés (tu parles Charles d’une extase, un beauf aux yeux luisants d’alcool, l’air faux et lâche avec ça, en ce moment tu ne te ramasses que ce genre de types ça doit être un signe) en tout cas ça la faisait marrer tes histoires la grosse outre à whisky, elle se contrefichait de ce que tu pouvais dire, elle attendait juste que tu payes le prochain verre, et si elle avait pu, si elle avait eu les couilles, tu lisais dans ses yeux qu’elle t’aurait cassé la gueule et piqué ton fric, pas d’illusions à avoir, tu ne crois plus aux hommes, tu ne crois pas à la fraternité des hommes, tu ne crois qu’aux femmes, seul le jus des chattes est capable d’électriser le monde, tu penses à la blonde qui tout à l’heure t’a finalement tiré d’affaire, et voilà que ton cœur fait un bond, et que te frôlent sa peau lisse, son odeur chaude et ses cheveux blonds, tu banderais si tu n’étais pas au bout de ta fatigue, au bout de tout, et tu es sûr que sa peau a exactement la texture que tu imagines en ce moment, que sa chatte a l’odeur que tu sens maintenant, et pourtant tu sais que c’est un rêve et que lorsque tu la caresseras réellement la sensation ne sera pas la même, l’odeur vraie de sa chatte ne sera pas tout à fait celle que tu imagines et c’est toujours comme ça, c’est la différence entre la vie et les rêves (qui pousse à ne pas se contenter des rêves) par exemple là, à présent, pour faire renaître l’espoir tu te souviens du nuancier infini des peaux caressées autrefois, tu revis les battements de cœur nés de ces caresses, et tu sais bien que ce n’est qu’aux secondes suspendues entre les battements et les caresses que tu as jamais pu cesser d’être seul, et tu les revis alors que tu es seul comme jamais, exténué, humilié, gravement blessé, poursuivi par les flics, seul comme jamais mais toujours moins seul que tous ces tocards, car cette fille a qui tu penses tu es absolument certain qu’elle pense aussi à toi, et qu’elle t’aime déjà, qu’elle t’aime bien plus que ne seront jamais aimés ceux qui te méprisent, tiens, ton copain de beuverie d’hier soir par exemple, est-ce que tu imagines une nana tomber raide dingue de lui, de son regard, de sa voix, de ses discours, lui et ses phrases cireuses qui te reviennent soudainement en mémoire, mais lâche l’affaire il te disait, le jour où ils le voudront t’expulser ils le feront, c’est comme ça ici c’est eux qui font la loi et il n’y aura rien à dire, rien à répondre, alors en attendant bourrons-nous la gueule, allons sur la plage pour gueuler et pour chanter et pour niquer, et toi tu étais tellement bourré que pendant quelques heures et peut-être même davantage (probablement toute la nuit à vrai dire) tu t’es dit que ce type avait raison, ce putain d’enfoiré uniquement intéressé par les meufs que vous pourriez choper avec ta bagnole allemande tu t’es dit qu’il avait raison, mais maintenant que les choses, aujourd’hui, se sont passées comme elles se sont passées, que tu es étendu sur cette pelouse en train de perdre ton sang, tu sais à quel point il avait tort , à quel point les petits malins dans son genre ont toujours tort.

Car bien sûr que si, il va y en avoir, des choses à répondre.

* * *

Ephraïm écoute encore une minute les arpèges délicates éclore dans la maison d’en face. Il contemple encore un peu sa vie d’avant qui s’en va. Puis il faut faire quelque chose. Il essaie de se lever en prenant appui sur un bras et sent instantanément la douleur intense du thorax envahir tout son corps. Il arrive cependant à se mettre debout. Il perçoit vaguement que l’éclat du soleil est trop fort et, de façon bien plus précise, qu’un vide immense et triste a pris place partout en lui, dans sa tête, dans ses jambes, dans son ventre. Il retombe. Un sanglot sonore sort de sa gorge. Il faut qu’il se reprenne. Il se relève. Autour de lui tout est calme et suspendu à la petite mélodie. Personne n’est sorti pour faire dégager l’Arabe qui pisse le sang et pleure sur la pelouse : cela veut peut-être dire que la villa est vide. Ce n’est peut-être pas le cas des autres maisons, possiblement farcies de voisins scrutant la scène, mais au point où il en est ça n’a pas d’importance. Il a besoin de trouver de quoi se soigner, il a besoin de se reposer. S’il a de la chance les habitants sont partis en week-end et, en face, la maman du pianiste est absorbée par sa tarte aux pommes. Et s’il n’a pas de chance, eh bien, qu’ils aillent tous se faire foutre. Entre deux nausées il gravit le plus silencieusement possible les marches du perron.

Le pot de fleur, dissimulé derrière la statue de lion chinois, lui livre les clés le plus simplement du monde.

X

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« – Lifetime in a candybox, ou un nom comme ça. Je suis à peu près sure que c’était lui. J’étais indignée d’entendre ce genre de soupe prog-rock au Side-Car, mais j’admets qu’ils attiraient plus de monde que, disons, Killers in your cum ou ENEMY ALIEN.

– Un chanteur membre de cette milice ? Après tout pourquoi pas, le cauchemar n’aurait pas pu être plus complet…

 – Si, il aurait pu l’être…

 –  ?

 –  Il aurait pu se mettre à chanter pendant le contrôle, par exemple.

 –   Ah ! »

Elles essaient de rire ensemble des évènements de l’après-midi. Ce n’est pas facile, mais le rhum agricole soutient leur effort. Leur premier réflexe après le drame fut de rentrer chez Isabelle avec Jalil et d’aller chercher refuge sur la petite plage de la crique, en contrebas de la villa. Elles s’y enlacèrent longuement, gravement. Parce que le moment était grave et leur âme endolorie, mais aussi parce que ces baisers étaient peut-être parmi les derniers qu’elles se donnaient dans cette vie-là. Marthe le pressentait, et Isabelle le savait. Le face-à-face avec… comment au juste nommer ce à quoi ils avaient été mêlés tout à l’heure ? le fascisme ? la folie ? la terreur ? la guerre ? la réalité ?… cet évènement brutal avait brutalement coupé pour Isabelle tout désir de prolonger leur aventure, qui lui paraissait à présent déplacée, grotesque et vaguement nauséeuse. Bien sûr, l’état de fragilité extrême dans lequel elle se trouvait lui commandait, dans l’immédiat, de se fondre dans la chaleur d’un corps, et c’est pourquoi elles se donnaient encore cette longue étreinte. Mais ce même état exigeait aussi qu’elle s’en dégage dès qu’elle le pourrait, pour aller retrouver les seuls bras qui vaillent avec ceux de son père, la seule étreinte qui lui ouvre réellement un havre de sécurité sur cette terre. C’était avec Jalil qu’elle devait être. Lui seul à présent pouvait la consoler. Bien sûr, cela lui ferait également beaucoup de bien de voir réapparaître sans tarder le type qu’ils avaient essayé de sauver et, elle s’en rendait compte avec étonnement, elle aurait sans doute envie de l’étreindre lui aussi. Mais il avait disparu avec les flics aux trousses, ils n’avaient rien pu faire, et c’était horrible. Jalil seul serait là pour elle, pour lui permettre d’effacer ses peurs, pour lui redonner confiance. Elle serait toujours là pour Jalil, et Jalil serait toujours là pour elle.

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Jalil ne prêtait aucune attention aux filles et il ne s’aperçut pas du tout qu’elles s’embrassaient. Il s’était assis pratiquement à la lisière des vagues, les laissant une trentaine de mètres en arrière, et il n’avait ni l’idée ni la force de se retourner. La trace laissée par la main du commissaire avait disparue de sa joue, mais ses yeux étaient toujours rouges de honte et de douleur.

Tout en embrassant Marthe, en se laissant caresser par elle, Isabelle ne quittait pas Jalil du regard, partagée entre l’envie de l’appeler pour lui demander de se rapprocher d’elles, et sa volonté de le laisser ignorer sa relation mourante avec Marthe. Elle fixa longtemps son dos arrondi, sa tête qu’elle imaginait se reposer contre les genoux et son bras droit qui jetait un coquillage ou un bout de bois dans l’écume. Puis la nuit tomba sur lui et il ne bougea plus davantage qu’un sac oublié là. Les mains des filles se délièrent, elles se levèrent puis l’appelèrent. Ils rentrèrent dans la maison, s’installèrent dans la cuisine et se mirent à parler sans trêve en vidant les bouteilles.

A présent le choc qu’elles avaient vécu électrisait les deux filles. Elles riaient et pleuraient, elles tremblaient en fumant leurs cigarettes.

 «  – Marrez-vous, mais ça n’est pas fini. Vous pouvez être sûres qu’on va les revoir, ces enculés. Au moins pour venir chercher des témoignages. Ou bien pour nous embarquer pour délit de fuite.

– Ou t’inculper de proxénétisme. Parce que si je racole sur la voie publique, comme disait le flic, il faut bien que j’aie un mac. »

Jalil sourit à Isabelle. Son sourire fait penser Marthe à un pansement posé là pour soustraire aux regards une plaie qui s’infecte. Le genre de truc qui déclenche en elle un réflexe de révolte.

« – Et qu’est-ce qu’on fait alors ? On laisse faire ou on leur rentre dans le lard ? De toutes façons au quotidien ou crève déjà, alors autant mourir debout. »

 Sentence lâchée avec une gravité de guérilléro acculé, lançant à ses camarades un dernier mot d’ordre, puis Marthe descend cul sec un verre de rhum. Elle aussi aurait terriblement besoin qu’on la prenne dans ses bras, mais elle sait qu’Isabelle ne le fera plus. Alors, il faut mettre son énergie à se blinder contre le manque, à se passer des étreintes, à se donner au combat. Cette résolution lui procure l’immense soulagement de se retrouver en territoire connu.

 « – Ok d’accord, Marthe, mourrons debout. Mais concrètement ? Qu’est-ce que tu peux faire contre ces connards qui ont tous les droits ? Comment est-ce que tu luttes ?

– Tu as raison Jalil, on ne fait pas le poids… Ce qu’il aurait fallu c’est venir avec ta copine et son chat. Là il y avait de quoi impressionner ces dingues, on aurait été à peu près à armes égales. »

Bon ça y est, ça repart dans le sarcasme… Ce n’est pas ce qu’ils auraient voulu, mais c’est tout ce qu’ils peuvent, car dans leur monde à eux, le monde où ils ont été élevés, il n’y a pas d’armes brandies, de gifles pour une phrase, de tirs sans sommations. Il n’y en avait pas, jusqu’à cet après-midi. Sous le crâne de Jalil, pour la centième fois au moins, la silhouette du type s’engouffre vers la ville, suivie de près par le gros type brandissant son flingue encore chaud. Dans le même temps lui remontent à la gorge ses silences passés et ses paroles inutiles, ses lâchetés, ses fanfaronnades ridicules, bref tout ce qui le fait depuis toujours tel qu’il est – un être vaniteux essayant de se faire passer pour un autre, et qui ne sert à rien. Et yo-ho, et une bouteille de rhum.

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« Non mais vous vous rendez compte qu’il aurait pu le tuer ? »

Passée une minute de silence, le regard dans le vide, Isabelle a éprouvé le besoin de dire la première connerie qui lui est passée par la tête. Marthe et Jalil la regardent. Ils ne lui en veulent pas. Ils savent bien tous les trois que non seulement il aurait pu mais qu’il voulait le tuer. Et qu’il y est d’ailleurs peut-être arrivé depuis. La bouteille de rhum agricole continue de tourner. Jalil se souvient qu’autrefois il avait une toute autre image de lui-même. Il était fort, il avait confiance en lui et du cœur à l’ouvrage, il savait trouver des solutions. A cette époque, il était capable aussi de vider cul-sec au goulot, une bouteille comme celle-là. C’était d’ailleurs comme ça qu’il parvenait le mieux à cet état où il savait quoi faire.

*       *       *       *

Marthe lève un œil gros de surprise sur Jalil finissant d’assécher la bouteille en quelques gorgées, debout sur la table. Il ne faut pas plus de temps à Isabelle pour retrouver elle aussi les vieux réflexes. Allez arrête tes conneries, descends de cette table et viens, on va monter ensemble, tranquillement, tu vas te coucher tout doucement, un petit câlin et puis dodo.

XI

D’un mouvement d’épaule elle se débarrasse du poids mort sur son dos, qui rebondit sur le lit dans un fracas de lattes du sommier. Elle attend maintenant que s’ouvre une période plus ou moins longue de gémissements et de vomissements mal contrôlés voués à s’achever en ronflements, mais contre toute attente, au terme de quelques minutes de récupération silencieuse, Jalil se dresse sur son séant et présente le visage le plus frais et reposé possible, étant données les circonstances.

« – Tu es sûr que ça va ? lui demande Isabelle, tu tiens le choc ? Après cet alcool à brûler que tu viens de t’enfiler…

– T’en fais pas, je me sens à merveille. Je me sens comme si on avait juste passé une super après-midi au casino. Comme si vous vous étiez juste fait draguer par ce mec en ray-ban… Comme si on l’avait juste pas vu échapper à un lynchage… Comme si la vie était normale… Comme si ce pays n’était pas livré aux dingues… Comme si mon amour-propre et ma joue étaient intacts… Mais ça n’est plus la peine de penser à tout ça, parlons d’autre chose… Elle est sympa, Marthe. Bonne idée de l’avoir amenée avec toi. Mais je crois qu’au lycée on la snobait un peu, non ?

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– Ah tu te souviens de ça, toi aussi ? Oui, je crois, et ça me fait un peu honte. C’est peut-être ce qui a provoqué un déclic entre nous – on ne se lâche plus, depuis vendredi – mais ça me met mal à l’aise. Comme si le passé pipait les dés, quoi qu’on décide de faire.

– En tout cas j’ai l’impression que j’ai marqué des points avec elle. Je l’ai fait rire deux ou trois fois, et pour des choses pas les plus drôles du monde. Ou alors c’est qu’elle était particulièrement de bonne humeur aujourd’hui. Enfin avant le parking, bien sûr.

– Tu l’as peut-être agréablement surprise, mais ne crois pas qu’elle ait oublié le passé. Avant de te retrouver au Neptune on a parlé de toi, et elle avait dans la voix une véhémence, un rejet qui ne disparaîtra pas comme ça. Elle sait pas trop faire le tri dans ses sentiments, Marthe. Encore moins que moi. Encore moins que toi.

 – Non mais attends… J’étais si odieux que ça, au lycée ?

 – Oh, oui, odieux ! Insupportable de prétention et de vanité.

 – Tu plaisantes ?

 – Pas du tout ! La stricte vérité. Mais rassure-toi, tu étais juste un poil juste plus prétentieux que le reste de la troupe. D’ailleurs c’est cette nuance imperceptible, cette supériorité discrète dans la prétention, qui a dû faire que c’est toi dont je suis tombée amoureuse.

– Mais tu aurais un exemple à me donner ?

 – Oh, eh bien tiens, le sempiternel sourire que tu avais, quand tu qu’un trouvais qu’un type te disait un truc pour t’éblouir, pour t’impressionner… Ce sourire qui signifiait « Non, sans blague ? », « Tu as raison mon gars, continue de croire ça si ça te fait plaisir ». Il flottait toujours sur tes lèvres, ce sourire… Moi, cette arrogance, c’est ce qui m’a séduite, mais tu as dû énerver tellement de monde avec ça.

 – C’était autrefois, tout ça, pas mal de choses ont changé, tu sais… »

Jalil veut dire qu’il est sans doute devenu moins vaniteux, et qu’il espère qu’en conséquence Marthe pourra l’apprécier davantage. Mais Isabelle comprend qu’il se trouve plus ordinaire et qu’il craint donc qu’elle, Isabelle, l’apprécie beaucoup moins. Et ce n’est absolument pas le cas.

 Oui, c’est ce qu’il pense, c’est sûr, se répète-t-elle : malgré ses fanfaronnades, son dédain proclamé pour les positions sociales, il vit mal le fait d’être toujours dans sa ville natale, à écrire des piges pour un journal minable. Alors il pense que je le méprise, à la hauteur de son propre dégoût. C’est ça qui a changé, en vérité : il a moins envie de s’approcher de moi parce que c’est moi, désormais, qu’il croit orgueilleuse et lointaine. C’est absurde. Il faut absolument enrayer ça.

Elle lui prend la main.

« Tout n’a pas changé, Jalil, beaucoup de choses sont restées exactement les mêmes. »

Qu’est-ce qui se passe bon Dieu, se dit-il – et il sent qu’il va encore devoir une éternelle reconnaissance aux pouvoirs miraculeux de l’alcool. Qui lui font maintenant doucement fermer les yeux, et se laisser aller happer par la déferlante, oublier les craintes idiotes, fondre sur les lèvres d’Isabelle.

Elle s’entortille autour de lui et leurs langues se mêlent, deux poissons collés l’un contre l’autre dans un tourbillon brûlant. Les mains d’Isabelle parcourent à présent avidement le torse du garçon, reprenant possession de son domaine. Les voilà revenus, en un éclair électrique, à la source première, aux origines de l’histoire. Jalil ouvre les yeux, comme s’il se réveillait d’un long rêve. Autour de lui, la chambre de sa petite amie, identique dans ses moindres détails à ce qu’elle était l’année du bac. Seuls les sacs de Marthe contre le mur, son portable tombé sur le parquet lorsqu’Isabelle s’est délestée de son corps ivre, et quelques vêtements suspendus au paravent signalent l’instant présent. Depuis qu’elle a quitté la maison de ses parents, Isabelle n’a plus dormi dans cette chambre que de passage, pour des vacances ou un week-end. Jalil reconnaît la guitare électrique, manifeste esthétique ajouté au décor, toujours mélancoliquement posée dans un coin. Il retrouve aussi la petite armoire usée de couleur crème à gauche du lit, qui débordait de vêtements. Les contient-elle toujours, quelqu’un les a-t-il remplacé par d’autres, est-elle vide à présent ? Sa tête se met à tourner et cette question prend soudain une énorme importance, comme si sa réponse permettait seule de dissiper le flou, de remettre l’instant qu’ils vivent à sa place sur l’échelle du temps. Il ne l’ouvrira donc pour rien au monde, la petite armoire crème. Posés un peu plus loin sur le bureau blanc, toujours la même micro-chaîne et la même pile de CD et le même disque au-dessus de la pile, Paolo Conte avec « Via Con Me » qu’elle chantonne sans doute encore quand quelque chose suscite son enthousiasme. Et le parquet grincera encore, lorsqu’ils poseront les pieds dessus pour aller dans la salle de bain, après avoir fait l’amour.

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Dans la galerie de ses heures de gloire, l’immense majorité de ses souvenirs ont cette chambre pour décor. « Et c’est là ce que nous avons eu de meilleur ». Flaubert lui revient spontanément en tête, comme pour souligner à quel point le bonheur passait à l’époque par un filtre romanesque. Hormones + Littérature (à 17 ans) = toute son existence. Maintenant que leurs langues, leurs corps ont refait connaissance, constaté qu’ils se complètent de façon toujours aussi naturelle, toujours aussi parfaite, il voudrait passer à l’étape suivante, la rebaiser sans plus attendre. Il sent que de son côté Isabelle temporise, que ses gestes glissent au contraire vers un rythme plus lent et plus serein. Elle veut lui faire comprendre que rien ne presse et que tout va bien, qu’ils ont toute la nuit devant eux et que tout finira bien sûr par arriver. Ces derniers temps, c’est vrai, les filles il se dépêchait de les baiser comme s’il avait peur qu’elles changent d’avis en cours de route. Aucun risque que ça arrive avec Isabelle, absolument aucun.

Son portable se met à sonner, interrompant leurs baisers. Isabelle se penche pour le ramasser et prend la communication avec le plus grand naturel. La surprise de Jalil est si grande qu’elle met un peu de temps à céder de la place à l’indignation. Il finit quand même par adopter le masque de protestation qui lui semble convenir et qu’Isabelle ne peut pas voir, le dos tourné pour répondre. La conversation téléphonique est brève. (« Non, il n’est pas joignable là, il dort. Oui, il dort, à côté de moi. Demain ? Oui, bien sûr, rappelez demain, vous pouvez rappeler demain.»)

 « – Ah tu prends mes appels à présent ? Vas-y, je t’en prie, ne te gêne surtout pas pour moi.

– Je voulais t’économiser cet effort, tu es quand même très bourré.

– Moi ? Mais absolument pas, j’étais parfaitement en mesure de répondre. C’était qui ?

– Une nana qui attend impatiemment de tes nouvelles. Une de tes conquêtes je suppose…

– C’est bien ce que j’aurais aimé apprendre. Elle s’appelle Audrey ?

 – C’est ça.

 – Ok. On a tchatté ensemble toute la semaine et je l’ai rencontrée hier… Quelle belle invention, quand même, Internet… Tu t’inscris sur un site, tu y passes un peu de temps, tu t’organises, le strict minimum, et c’est banco à tous les coups. Tu saurais le nombre de rencontres que j’ai faites depuis l’an dernier, pour un mec comme moi, pas bankable du tout, c’est hallucinant. Si on ajoute les occasions ratées, celles en suspens, remises à plus tard, les liaisons sur le fil, ça devient vraiment… vertigineux. Ca m’arrive de plus en plus, d’ailleurs, des occasions ratées. (Peut-être parce que c’est trop facile, ou alors c’est que je me fais vieux…) Je ne veux pas y aller, je freine, je fais tout foirer… C’est ce qui se passe avec elle… Elle me plait pourtant, mais… Je ne sais pas pourquoi je te raconte tout ça… elle t’a dit qu’elle allait rappeler ?

– Elle n’a pas été très claire, demain peut-être mais à ta place je n’y compterais pas trop. Elle a compris que j’étais ta muse, mon amour, et je crois que ça l’a vraiment contrariée. »

Pour faire passer son invraisemblable culot Isabelle l’enroule dans un rire, comme à son habitude. Jalil ne supporte décidément pas ce comportement : une femme qui cherche à lui dissimuler les autres, à éloigner la concurrence – même si c’est Isabelle et que ça s’accompagne d’un de ses baisers, d’une de ses caresses et de son rire clair. Ca heurte trop frontalement sa rêverie continuelle de les voir toutes auprès de lui, réunies sous le drapeau de la tendresse, sans jalousie et sans tension. Rêverie dont l’aboutissement serait de les baiser toutes, bien sûr, mais aussi de les aimer et d’être aimé d’elles, d’elles toutes, dans l’amour, la paix et l’harmonie. («Very nice, very nice, but maybe in the next world » chante maintenant l’écho lointain.)

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Isabelle n’était pas comme ça autrefois, capable d’afficher ses prétentions avec un tel aplomb, et lui aussi devait être assez différent. Elle a gagné de l’assurance, il a perdu une bonne part de la sienne.

Ou alors si, ils étaient déjà comme ça, très exactement, simplement ils ne s’en rendaient pas compte.

XII

La lune projette sur le jardin sa clarté laiteuse. Marthe reconnait les chaises éparpillées, le sentier qui serpente sur la pelouse, le cerisier sous lequel elle s’abandonnait à de sombres pensées – lorsqu’elle s’ennuyait à mourir, seule, pendant ces rares soirées où ceux de sa classe de terminale l’invitaient quand même, pour obéir à un obscur et primitif sens de la compassion. Les sombres pensées en question lui reviennent par la même occasion : aucune qui ne soit aujourd’hui encore valable de A à Z, et aucune, pourtant, qui vaille la peine d’y repenser. Les autres s’intéressaient si peu à elle (si ce n’est pour poser quelques questions de vague politesse, au début de la fête, avant que vienne l’heure d’aller s’embrasser sur la piste de danse, puis de faire l’amour dans les chambres d’en haut) qu’elle avait le champ libre pour faire à peu près tout ce qui lui passait par la tête, pourvu qu’elle le fasse sans emmerder personne. C’est ainsi qu’une de ces nuits où elle se retrouvait seule, à fumer des cigarettes sur une de ces antiques chaises, elle s’était levée d’un seul coup, mue par une impulsion qu’elle ne comprenait que très peu, et s’était enfoncée dans le noir.

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Elle était allée jusqu’aux haies qui délimitent le fond du jardin. Elle avait sorti de son sac noir en tissu brodé, l’exemplaire du Cantique des Cantiques qu’elle lisait et relisait depuis des mois. Elle avait dévoré ce texte tant de fois pendant ces longues heures de lecture solitaire dans sa chambre, au point de le connaître par cœur, de l’avoir complètement assimilé, qu’elle pensait qu’elle devait maintenant se séparer de sa présence matérielle et que le moment était venu de l’enterrer. C’était la règle, selon ce qu’elle savait de la tradition juive, pour les textes sacrés. Certes c’était une interprétation étrange des lois rituelles du judaïsme, qui étaient sa passion du moment. Mais après tout elle était elle-même très étrange, la plupart du temps. Si n’importe lequel des débiles invités à la fête était venu à ce moment-là pisser sa bière dans les bosquets et l’avait surprise en train d’enfouir un livre dans un trou de terre fraîche, sa réputation de foldingue aurait pris pour l’éternité une dimension formidable. Elle s’en fichait complètement.

Personne n’était venu la rejoindre cette nuit-là. Après quelques hésitations il lui semble qu’elle reconnaît l’endroit, malgré les quinze années passées, et la demi-pénombre. Le livre doit se trouver là, sous ce tas un peu plus gros que les autres, dissimulé par les branchages. L’arbuste voisin a grandi, son feuillage s’est densifié, rendant difficile l’accès. En tendant le bras, on arrive cependant à atteindre une motte de terre. Marthe commence à gratter avec une sorte de gourmandise. Reprendre contact avec ses obsessions anciennes lui procure une excitation certaine. L’ado qu’elle était, blindée à la fois de rationalité et de mysticisme (de tout ce qui pouvait, en fait, tenir éloignés les autres), farcie de tocs et de névroses carabinées (lecture compulsive, crises de panique, agoraphobie), mais qui vouait une passion dévorante au Cantique des Cantiques, cet îlot de sensualité de l’Ancien Testament, lui fait bien sûr un peu pitié ; pourtant, elle éprouve une joie véritable à remettre ainsi le doigt sur sa folie d’antan. Elle se revoit, le psychisme écartelé par des contradictions qu’elle surmontait de justesse – par la grâce d’une énergie surnaturelle – et dont l’extrême tension entre elles produisait des pépites de vie belles et intenses. Aujourd’hui ces contradictions sont toujours là, mais maintenant que la tension est retombée elles ne fabriquent plus que des hésitations fastidieuses, inintéressantes. Il n’y a plus d’espoir qu’elles fassent à nouveau vibrer la vie, de quelque façon que ce soit. A l’époque j’étais au bord du précipice, se souvient Marthe, et j’inventais en permanence. Ca valait vraiment le coup de vivre. Chaque jour était une victoire, de ne pas s’être terminé en désastre. A comparer avec toutes ces journées perdues dans les prolongations, à présent.

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Une moisissure verte rend la couverture illisible, mais Marthe reconnaît le livre aux formes et aux couleurs familières de l’illustration encore visibles en haut à droite, sur la partie épargnée par le champignon. Elle l’ouvre à l’un des rares endroits où les pages ne sont pas collées entre elles, vers le milieu, et elle a un léger mouvement de recul Devant ses yeux viennent d’apparaître les caractères larges et carrés d’un texte en hébreu… Bien entendu, le livre qu’elle avait lu au lycée était une traduction en français (elle s’est si souvent lamenté sur son sort d’inculte crasse ne sachant lire ni l’hébreu, ni le russe, ni le chinois) et elle est bien sûre de n’avoir jamais remarqué, les dizaines et dizaines de fois qu’elle a tourné ses pages, de fac-similés d’éditions anciennes, comme il y en a parfois en illustration dans ce genre de collection de poche, et qui auraient pu comporter le texte en hébreu. L’obscurité et son imagination lui jouent des tours, se dit-elle alors qu’elle approche le texte de son visage pour mieux voir et, probablement, dissiper l’illusion. C’est à ce moment-là qu’elle ressent la présence derrière elle, le bruit léger d’un mouvement sur l’herbe. Elle se retourne et se retrouve face à Lui, serein, magnétique, nimbé d’un halo de lumière, tellement beau.

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Elle n’est pas du tout surprise.

« – Ah tu as réussi à leur échapper ? lui demande-t-elle en le dévisageant, tout sourire. Comme je suis heureuse, comme mes amis vont être heureux aussi ! Ils auraient touché à un cheveu de ta tête, ils l’auraient regretté ces porcs. On aurait fait un truc énorme, on ne savait pas trop quoi encore mais ça aurait été terrible, vraiment. Mais tu es là… Quel bonheur ! Tu es là…

– Non, Marthe (car tu t’appelles Marthe, n’est-ce pas ?) ne rêve pas, je ne leur ai pas échappé. Je suis mort, Marthe, ils m’ont tué. Ils m’ont traqué et ils m’ont tué, deux balles dans le dos, sans sommations. Ils m’ont abattu comme un nègre, comme un arabe, comme un juif, comme un chien. C’est arrivé dix minutes après que je me sois enfui, dans une rue large et fréquentée menant à un grand marché… Je croyais les avoir semés, je n’aurais jamais dû m’engager dans cette rue, c’était une imprudence… Et depuis que je suis mort, Marthe… Mes yeux ne voient plus ce monde, mon souffle ne réchauffe plus cet air… Et c’est un soulagement, Marthe, si tu savais, quel soulagement…

– Enfoirés de connards… C’est pas vrai, il faut faire quelque chose ! Ils n’ont pas pu faire ça ! »

Marthe est révoltée, et pourtant elle se trouve étrangement absente de ce qu’elle ressent. Ce que lui dit Ephraïm ne la surprend pas, la politique menée avec constance depuis 10 ans (Guaino, Buisson, Hortefeux, Guéant et ceux qui les suivent) l’ayant préparée à apprendre un jour qu’on en est arrivé à tuer des gens sans autre raison que leur couleur de peau. Que ce soit le mort lui-même qui le lui annonce est un peu bizarre, mais elle ne s’y arrête pas. Elle est triste, mais sa tristesse est comme vidée de sa substance au profit d’un désir de vengeance qui déferle sur elle comme une vague, à une vitesse folle, et qui l’emporte toute entière. 

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« – Il y a bien des médias libres dans ce pays encore, et s’il n’y en a plus on saisira les instances internationales, les associations, les ONG. Et si ça ne marche pas ça sera la guerre, on prendra les armes. On va leur faire leur Printemps Arabe, à ces assassins. On va leur faire pleurer leur mère ! »

A mesure qu’elle s’anime, le teint d’Ephraïm prend au contraire une pâleur spectrale, presque anormale, qu’elle attribue au clair de lune. Puis il lui répond d’une voix douce et posée.

«  – Ne perds pas ton temps, Marthe. Ces flics ne méritent pas ta colère. Il n’y a que leur chef qui soit coupable de quelque chose, et encore, pas totalement, il est comme… possédé par l’esprit du temps… C’est comme un dibbouk… Voilà, c’est un dibbouk dans lequel s’incarne le pire de l’esprit du temps. Mais ça n’a rien de magique, rien d’extraordinaire en soi… Il y en a plein des êtres comme ça tu sais… Ils reviennent très régulièrement.

– Oh, ça va, arrête ton char, c’est bien d’être peace mais il t’a tué, cet esprit, quand même.

– Crois-moi, où je suis à présent, je sais des choses. Le sort de ce dibbouk doit être déjà scellé, ne t’en fais vraiment pas. Et ne t’occupe pas de ces flics, ils ne sont que la partie la plus visible de ce cirque sinistre. De ce que tu appelles certainement « le système » (d’où je suis je vois bien que c’est un concept est imprécis, qui ne rend pas du tout compte de la dimension organique, animée, évolutive de tout cela, mais c’est le seul que tu puisses comprendre pour l’instant, alors gardons-le). Ces flics ne signifient rien parce que c’est tout le système qui va disparaître, très bientôt. Tout va se casser la gueule… Quel scoop, tu me diras… Mais attention, ce ne sera pas une petite crise économique, hein, ni une guerre, ni une révolution, ni un banal désastre écologique…

– Ah bon, et ce sera quoi, alors ? Et ça sera mieux, après ? Ou pas ?

– Bien sûr, Marthe, ce sera mieux. Ce sera le jour… Mais je vais devoir y aller, tu sais : c’est pas mal là où je suis, mais mes instants de liberté sont comptés… Ah, au fait, tes copains et toi, vous n’avez rien de particulier à faire, pas de mission spéciale à mener, pas de quête sacrée – pour le moment. Vous pouvez provoquer les choses, si vous le souhaitez et si l’occasion se présente, mais ça n’est pas obligatoire. Je vous conseille plutôt d’accompagner le mouvement, d’en profiter à fond, c’est important – mais c’est surtout pour vous que c’est important. Les choses se feront, de toutes façons, et moi, je reviendrai sans doute vous voir. On ne m’a pas demandé de te dire tout ça, on ne m’en a pas empêché non plus, je crois juste que ça me faisait plaisir. Au revoir, Marthe, à bientôt. »

Et il disparaît, ne laissant sur la pelouse que quelques traces de poussière argentée, qui s’effacent bientôt aussi.

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Songeuse, Marthe observe autour d’elle les arbustes de la haie, les chaises du jardin, la lumière allumée à l’étage de la villa. Elle baisse ensuite le regard, intriguée par une légère sensation de vide : le livre, qu’elle tenait tout à l’heure entre ses mains, n’y est plus.

Puis le temps présent reprend ses droits, bimbo en jet-ski massacrant la sérénité d’un lac. La fenêtre ouverte de la chambre déverse les cris de jouissance lancés par Isabelle en direction du cosmos, mais aussi à l’attention particulière de Marthe, elle y mettrait sa main au feu. Cette fille est définitivement une salope, se dit-elle, il n’y a plus de doute à avoir. Elle veut me faire souffrir, mais je ne tarderai pas à lui rendre la monnaie de sa pièce – pour revenir à des considérations claires, sûres et prosaïques.

XIII

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Quand Jalil est entré en elle, Isabelle a retrouvé l’adéquation physique absolue, merveilleuse, qui existe entre leurs deux corps. Cette sensation de parfaite harmonie, comme si le sexe de Jalil était une partie de son être, séparée d’elle et rattachée de façon incongrue à un autre organisme. S’il ne fut pas le tout premier, Jalil fut le premier à lui faire l’amour aussi souvent : peut-être son pénis a-t-il alors fait son nid en elle, modelé sa chatte à son image ? Leurs formes les plus intimes, pendant ces si nombreuses et si intenses premières fois, ne se sont-elles pas épousées pour la vie entière – et tant pis pour les filles suivantes, tant pis pour les garçons suivants ? Elle sait que ce n’est pas possible mais parfois elle aime à se laisser le croire.

 Chaque fois qu’elle fait l’amour avec un garçon, Isabelle s’amuse à attribuer au sexe qui la pénètre les caractéristiques d’une personne qu’elle aurait invitée chez elle. C’est parfois un inconnu ennuyeux et maladroit, laissant des traces de pas partout dans la maison… Parfois un visiteur trop sûr de lui dont l’aplomb gène, effraie même, et dont on a hâte qu’il quitte les lieux sans rien casser et sans coup d’éclat ; ou bien c’est l’ami de longue date que l’on croyait connaître par cœur, mais qui dévoile une force surprenante et des traits de caractère que l’on ne soupçonnait pas ; ou alors le grand timide, qui désoriente par ses absences, et qu’il faut prendre en main pour arriver à quelque chose. Et puis Jalil : le frère jumeau qui revient, que l’on fête toute la nuit, l’inceste douce, secrète, infiniment jouissive, infiniment pure.

Souvent, pendant la première minute où il est en elle, elle se demande comment il va être capable de la faire jouir, tant sa pénétration ne ressemble pas à une intrusion, mais à un comblement naturel ; et soudain, d’une façon d’autant plus forte, d’autant plus fulgurante que ce sexe est le prolongement de son propre corps et qu’elle est trempée jusqu’aux tréfonds, la jouissance s’impose et la vainc, en un éclair.

Quand Isabelle l’a accueilli en elle, Jalil a pensé qu’il retrouvait quelque chose d’extrêmement familier. Comme s’il entrait dans un vieux jean du lycée, ou dans un tee-shirt fétiche, tout usé. Il s’est demandé ce que pouvait penser Isabelle au même moment, et il a supposé qu’en de pareilles circonstances, les filles pensent toujours de bien plus belles choses.

*       *       *       *

Dans ces draps, entre deux plongées vers l’infini, ils revenaient parfois à la surface désolée du monde.

«  – On pourra dire qu’on était aux premières loges, cette fois. Ces salauds ignorent qu’ils ont fait leur chasse à l’homme sous les yeux d’un journaliste, qu’ils ont giflé en plus. Ils vont comprendre leur douleur. Tu vas pouvoir faire un papier retentissant pour ton canard ! »

Mais l’évidence convaincue d’Isabelle n’a pas d’écho dans la réponse du garçon.

 «  – Un papier ? Tu rêves, autant essayer de placer un article sur le droit de manifester dans la Pravda, sous Brejnev. D’abord, les éditoriaux, les grands papiers, la politique, et même les faits divers – signe de distinction dans ce métier, aussi bizarre que ça puisse paraître –  ça n’est pas pour moi, qui suis un pigiste sous-payé, je te le rappelle. Et puis on le connaît ce gars, qu’est-ce que tu crois ? C’est ça aussi qui me rend malade… Le commissaire Picquet. Un type complètement cinglé, tu sais. A la rédaction, il y a plein d’histoires qui circulent. Il serait exhibitionniste, il torturerait des animaux, je sais pas quoi encore…

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– Beurk, c’est dégoûtant. Mais enfin aujourd’hui ce ne sont pas des animaux, c’est un homme qu’il a voulu tuer, et peut-être qu’il y est arrivé, qu’est-ce qu’on en sait. Mais qu’est-ce qui t’empêche de proposer un article ? Ce sont des faits, là, pas des rumeurs.

– Ce qui m’en empêche ? Tu veux que je t’explique ? C’est simple, l’Echo de l’Atlantique – qui est un journal particulièrement pourri, mais pour le coup il fonctionne comme tous les canards – se vend essentiellement sur les faits divers, tu es d’accord ? Et comment est-ce qu’on les apprend, les faits divers, à ton avis, d’où viennent les infos ? Comment on obtient les détails bien croustillants sur le type qui a tué sa femme ou le moniteur qui violait les enfants ?

– Je ne sais pas, des témoins vous appellent, vous faites des enquêtes ?

– Des enquêtes ? Tss, pas d’insultes, s’il te plaît. Non, les faits divers, ça se trouve chez les flics, point final. Tous les jours, le gars qui est en charge des chiens écrasés passe au commissariat. « Alors, les gars, quoi de neuf aujourd’hui ? » De bon usage, de temps en temps, on boit un coup ensemble. Et tu sais qui prend le soin de les recevoir, en personne, les journaleux de l’Echo de l’Atlantique ?

– Te fatigue pas, j’ai compris…

 – Ne pas se brouiller avec les flics, ne jamais dire du mal des flics, c’est la règle de base du journalisme local. Sinon les infos tu les apprends dans le journal d’en face.

 – Rien ne peut jamais sortir alors ? Je ne peux pas croire ça, Jalil. Si c’est le cas il faut prévenir la presse nationale, les télés…

 – Les télés ? Les télés de ce pays ? Ne me fais pas rire, tu sais comme moi aux ordres de qui elles sont… Et c’est encore plus clair avec les nouvelles lois sur la presse et la réforme de la constitution… La police est soumise au président, mais le vrai problème c’est que les médias aussi…

 – Mais que vient faire le président dans cette histoire ? On parle de l’abus de pouvoir d’un flic qui a manifestement une case en moins.

– Tu crois que c’est un hasard s’il a une case en moins ? Laisse-moi te rappeler un truc, tu vas comprendre… Tu te souviens de l’affaire ahurissante des voleurs à la tire, qui avait enflammé la station et l’ensemble du pays il y a deux étés ? Ces quelques gitans qui avaient été accusés de voler les affaires des touristes sur la plage – oui, juste ça, voler des serviettes et des portefeuilles sur une plage… Les médias avaient monté l’histoire en épingle, Sarkozy s’était engouffré à leur suite par démagogie sécuritaire, et on avait eu droit à une campagne délirante contre les roms, dans le style des années 30. Ca te dit quelque chose ? On en avait beaucoup parlé à la station parce que ça s’était passé ici, mais après tout, peut-être moins à Paris…

– Si, si, je me souviens très bien. C’était juste après la polémique sur le port du turban sikh, et les propos de Sarkozy sur la déloyauté des Arabes, des Grecs, des Italiens…

– Oui, toute cette merde… Enfin tout le monde avait marché dans la combine, comme toujours. Le ministre de l’intérieur était venu ici faire des discours martiaux, en amenant dans ses bagages les chaînes infos qui avaient filmé en long et en large les dangereux criminels en question : une douzaine de gamins perdus et apeurés. Les flics, qui avaient dans un premier temps été mis en cause pour leur laxisme, avaient ensuite été louées pour leur efficacité à appréhender et expulser les « parasites », selon les mots du ministre. Or le regain d’efficacité des flics correspond à l’entrée en fonction de Picquet, mis à la tête de la brigade en remplacement du commissaire d’alors, jugé trop « mou », mais surtout trop peu docile. Il me semble même que l’action « vigoureuse » de Picquet (en fait une campagne de harcèlement et de violence contre les roms, qui devait ressembler à ce qu’on a vu cet après-midi) lui a valu des félicitations publiques du président. Bref, depuis qu’il est là il est intouchable : c’est quasiment un héros du régime. Oui mais quand même tu vas me dire, ce n’est pas possible, il est fou à lier. D’accord, mais c’est justement une folie qui s’accorde très bien aux visées politiques actuelles. Elle a juste sur elles… quelques coudées d’avance, et c’est la raison pour laquelle Picquet est promu et protégé. Peut-être que certaines personnes au-dessus de lui ne savent pas, ou ne veulent pas savoir, à quel point il est cinglé ; mais je suis sur que d’autres le savent très bien, et qu’ils l’observent avec gourmandise déblayer leur voie, de tout la force de sa folie – et de son innocence d’une certaine façon. Ils notent ce qui peut être généralisé ou non, ce qui est efficace ou non, ce qui rencontre plus ou moins de résistance. Nous, on a fait ce qu’on pouvait, je trouve même que c’est déjà beaucoup. Davantage, on s’exposerait vraiment : il n’y a plus de loi qui nous protège dans ce pays, plus rien du tout. Et en plus, ça ne servirait à rien. »

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Isabelle l’écoute, mais elle ne peut absolument pas le croire. Il doit exagérer, se faire beaucoup plus pessimiste qu’il n’est réellement. Elle rejette ces paroles désespérantes, elle retrouve là la part de lui qu’elle aime le moins, qui la révolte régulièrement. Et en vérité elle le soupçonne, lorsqu’il lui parle ainsi de façon si glaçante entre deux vagues d’amour, d’essayer d’écouler en douce un stock usé de paroles décevantes, qu’il ne doit pas arriver à retenir mais pour lesquelles il choisit quand même ces moments où elle est complètement sous le charme. Il doit se dire, avec raison, qu’en de tels moments elle ne pourrait jamais lui en vouloir, même s’il se révélait le dernier des lâches. Pourtant se dit-elle, c’est peine perdue mon garçon : d’accord, je ne t’en veux pas, mais même argumentée de ta voix si douce tu ne me feras jamais croire à ta lâcheté.

Et tu ne me feras pas non plus croire à la mienne.

XIV

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Elle a pris un coup sur la cafetière, comme chacun de nous, se dit Jalil. Seulement, elle, ça fait dix ans qu’elle collectionne les galères, d’après ce que raconte Isa. Dix ans de vie de merde et puis ce qui nous est arrivé hier, tu peux comprendre qu’à un moment il y ait un plomb qui saute (tu étais toi-même tout près de craquer hier soir, vois les choses en face). Regarde ses rides marquées autour des lèvres et sur le front, ses ongles qu’elle ronge jusqu’au sang, ses cernes profondes. Regarde ces années inutiles qui essaient de s’incruster sur son beau visage, sur son corps tout à fait désirable.

« – Ce que je ne comprends pas, c’est comment tu sais qu’il s’appelle Ephraïm s’il ne t’a pas donné son nom, s’enquiert Isabelle en se resservant une tasse de café fumant, sur la terrasse baignée de soleil où ils prennent leur petit déjeuner – un vrai classique de la publicité télé, les cigarettes en plus, le chien de la famille en moins.

– Il n’a pas eu besoin de me le dire, je l’ai su, instantanément. Je l’ai vu. Comme je vois que ce briquet Hello Kitty est rose, ou que le ciel est bleu. Comme je sais qu’il ne m’a pas menti au sujet de son assassinat par ces fils de putes.

– Bon ok, admettons. Le fantôme du gars qu’on a vu essayer d’échapper aux flics hier soir est venu te dire qu’ils l’avaient buté, au mépris de toutes les lois. Mais alors ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi il ne crie pas vengeance ? Pourquoi il ne nous demande pas de nous démener pour faire condamner ces types ?

– Parce que les temps vont changer. Il m’a annoncé ça, aussi. Le monde va s’effondrer comme un immeuble insalubre et on trouvera ces types sous les décombres. A mon avis, il veut également qu’on évite de trop se mettre en danger. Car j’ai eu l’impression qu’on aura un rôle à jouer dans tout ça, par la suite.

– Excellent, excellent, lance Jalil, interrompant, en même temps que le flot de ses pensées, sa tentative d’extraction d’un morceau de tartine coincé sous la résistance chauffante du grille-pain – amusé et soulagé de voir que Marthe rêve d’un héroïsme n’impliquant pas d’affronter les flics. Mais si on est engagés comme seconds rôles pour la fin du monde, pourquoi ne pas se mettre au boulot tout de suite ? Donner des coups de marteau dans les cloisons pour que l’ensemble se casse la gueule un peu plus vite ? »

 Marthe est un peu déçue par l’ironie qu’elle perçoit dans ces paroles – assez proche de ce que serait la sienne en temps normal – mais elle poursuit, imperturbable, bien décidée à ne pas se laisser détourner de la tâche apostolique qui s’est imposée à elle au réveil.

« – Bien sûr qu’on peut, résume-t-elle. Ephraïm dit qu’on n’est pas obligés, mais si vous voulez mon avis, je trouve que ce serait dommage de laisser passer ça. »

*       *       *       *

 Tout est allé de mal en pis, depuis les tours qu’on jouait aux flics au lycée, assis sur le banc, à planquer nos boulettes de shit. Depuis hier soir les mêmes images s’incrustent dans l’esprit d’Isabelle, lui donnant l’impression d’être un CD rayé buttant sur une rythmique trop rapide. Le dos, le dos de ce garçon qui court, et cette balle qui a dû passer si près, et l’effroi pur contenu dans le simple fait qu’elle ait pu être tirée. L’horreur de l’interpellation alterne avec des souvenirs de bonheur simple et idiot : au lycée ces cours d’anglais séchés dès que le soleil se montrait un peu, en soirées ces DJ qui semblaient deviner magiquement l’instant où elle avait envie d’entendre son disque fétiche, ou plus tard, vers la fin de la fac, ce vieux monsieur avec qui elle avait pris l’habitude de déjeuner une fois par semaine et qui semblait prendre plaisir à simplement s’intéresser à elle… C’est comme si une bataille faisait rage dans son esprit, dont l’enjeu serait de savoir si la bienveillance, la chance, sont encore des notions de ce monde où si elles appartiennent définitivement au passé. Que ce gars soit mort ou non, que Marthe soit devenue folle ou pas, en tout cas c’est la merde depuis si longtemps, et il serait peut-être temps d’y faire quelque chose.

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Elle allume une cigarette et un peu de cette noirceur part avec le vent. Elle voudrait tant qu’elle parte toute avec le vent.

« – Et toi, Isa, à quoi tu penses ?

– A l’ironie de tout ça. Au fait que selon toi, cet Ephraïm vient nous annoncer la fin de tout alors que mon petit monde à moi est lui aussi en train de s’écrouler un peu. Si j’avais le goût des interprétations égocentriques et mystiques, je trouverais que le message me concerne avant tout. Mais sans vouloir te vexer Marthe, j’ai quand même beaucoup de mal à croire à ta version des choses. Pour moi les deux flics (un peu lourds, tu as remarqué) ont été arrêtés au bout de deux cent mètres de course par un point de côté, et à l’heure qu’il est Ephraïm se réveille dans un coin de forêt, derrière les Criques Sauvages, plein de courbatures et horrifié de cette débauche de folie furieuse – comme nous tous. Sain et sauf. Et le cauchemar est terminé. »

Et mon histoire avec toi, qui te montes la tête et deviens à moitié folle, l’est tout autant. Isabelle ne l’a pas dit dans ces termes, mais pour Marthe ça ne fait plus de doute. Elle est redevenue, dans l’esprit de sa si fausse amie, une grincheuse détraquée dont les avis sont, dans les meilleurs des cas, des données douteuses et négligeables – quand elle a la chance qu’ils ne soient pas des occasions de se moquer d’elle. Te revoilà à ton point de départ, ma fille, après un petit détour au pays de l’arnaque aux sentiments. Ramenant avec toi les productions locales, meurtrissures et regrets.

« – Le moment où ton petit monde est en train de s’écrouler ? »

 Les paroles d’Isabelle ont fini de réveiller Jalil, autant excité par la perspective de confidences d’Isabelle que s’il venait de trouver dans son sac à main la photo d’un inconnu à poil. 

«  – Oui, mon petit monde de tous les jours, ce vivarium où je me nourris de notifications Facebook, de plaisanteries toutes sèches et d’Earl Grey de chez Mariage frères.

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Mais laissez-moi vous expliquer.

Jusqu’à la semaine dernière, on ne peut pas dire que mon travail m’intéressait, ce serait exagéré, mais j’arrivais quand même à me concentrer sur la performance quotidienne qu’on attendait de moi – l’exercice de mon si précieux savoir-faire – et à détourner mon esprit du grand vide que je percevais autour de tout ça, de mon job et de ceux du même genre. Vous voyez, je pense, le type de réflexe de survie dont je veux parler…

Vous devinez à quel point c’est étrange de rester scotchée des années durant devant un ordinateur, par la force de notions sculptées dans un courant d’air, dont le sens s’évapore chaque soir, une fois franchies les portes du bureau. Imagine, Marthe : être compétente en optimisation d’espaces publicitaires ! Et ce qui est très étrange aussi, c’est ce réflexe ténu d’aveuglement et de survie qu’on arrive à avoir, et qui est capable de nous protéger pendant des années, qui permet de se lever chaque matin et d’affronter ce qui se présente, sans y penser, sans y perdre trop de plumes – et la façon dont il disparaît un jour sans préavis, bouclier invincible devenu bulle de savon, désintégré au premier souffle, vous laissant seule et sans défense.

Moi ce bouclier je l’ai senti disparaître il y a deux semaines, à la lecture d’un article sur le net. A l’agence, en ce moment, on ne peut pas dire que l’activité soit frénétique. L’essentiel des jours se passe à participer à des enchères sur des distributeurs Haribo ou des tables en formica sur e-bay, à rechercher des rumeurs sur Rihanna ou des photos effrayantes de pizzas coréennes, à massacrer le temps à grands coups d’internet. La semaine dernière le grand truc c’était les vidéos de hamsters en colère : quand on les taquine ces bestioles se mettent dans une rage folle, tenace, difficilement imaginable pour nous qui en sommes à se mordre les joues pour éviter de périr d’ennui devant un écran. Bref, ce jour-là je naviguais sans but sur internet je suis tombée sur ce papier sur libé.fr, au sujet d’une étude de sociologues de je ne sais quelle université mais dont le principe était plus ou moins le suivant : il s’agissait d’établir un classement des professions selon l’utilité sociale, en se basant sur des critères objectifs et concrets. Par exemple : le caractère indispensable du service délivré, le bénéfice ou le coût de celui-ci pour l’ensemble de la société, l’impact environnemental, le nombre d’interactions générées… Là où l’étude devient marrante, c’est quand on compare le classement obtenu avec la hiérarchie habituelle des rémunérations, car on constate alors que l’ordre obtenu est presque symétriquement inverse : les métiers les mieux payés sont aussi ceux qui ont les conséquences les plus néfastes sur l’harmonie sociale, sur le bien-être de tous. C’est-à-dire les métiers de la finance, de la banque, les patrons des grandes entreprises, les politiques, les sportifs de haut niveau, les journalistes de télé… J’ai donc cherché quelle pouvait être ma place selon de tels critères. Je m’attendais bien à découvrir que mon travail avait une utilité inférieure à celui d’une instit ou d’une infirmière. Au final c’est encore mieux que ça : je suis bien plus mal classée qu’une fleuriste, par exemple. Et vous savez quoi ? D’un côté ça m’afflige, bien sûr, de me dire que je fais un boulot qui ne sert à rien – mais d’un autre côté je suis plutôt d’accord. Si un jour on se mettait à rémunérer les gens de cette façon (on peut toujours rêver, le monde ne va peut-être pas disparaître complètement comme tu nous l’annonces Marthe, ce système et ce régime vont peut-être simplement changer) mon job ne vaudrait plus rien mais je devrais bien admettre que ce serait normal. En fait, je crois même que je souhaite quelque chose de ce genre. »

Pensant avoir pénétré le cœur du raisonnement d’Isabelle, Jalil ne résiste pas au plaisir de le lui montrer.

« – Et après avoir lu cet article tu t’es donc dit qu’il était temps d’arrêter ce boulot à la con.

– Je me suis dit qu’il était temps de faire quelque chose de valable de ma vie, oui. »

Ca y est, c’est reparti. Marthe trouve à nouveau Isabelle émouvante. Putain, elle en a marre de ces montagnes russes sur lesquelles on a attaché son cœur, sans lui demander à aucun moment son opinion.

Isabelle regarde la cime des arbres, au fond du jardin, caressée par le souffle qui continue d’arriver de l’océan. Elle attend, résignée, confiante, les mots que Jalil va dire à présent. Il ne la comprend pas tout à fait, mais elle aime la façon dont il se trompe.

«  – En fait, je crois que j’ai saisi le truc. Le problème, si problème il y a, c’est que tu réagis toujours comme au lycée : tu souhaites rester la meilleure, la mieux notée dans toutes les matières et de toutes les façons. A la fois la première de la classe et la plus jolie de la cour de récré. J’étais exactement comme toi, avant – à l’époque où nous étions ensemble. « Ils se croient plus beaux et plus intelligents que tout le monde » : ce qui se murmurait sur notre passage, tu te souviens… Mais une fois qu’on a quitté l’école il n’y a plus de bulletins de notes. Alors pour continuer de te comparer aux autres tu t’es rabattue sur le critère le plus simple, le plus répandu, même si tu le trouves tellement vulgaire à côté de ceux qui étaient les nôtres autrefois : le fric que tu amasses, le salaire que tu gagnes. Tu n’avais pas le choix, il fallait que tu sois bien placée sur cette échelle-là aussi. Tu y es arrivée. Ca n’a pas été facile puisque, même sous ce rapport-là, les perspectives sont décevantes de nos jours dans une agence de com, les années fastes sont terminées depuis longtemps.

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Alors voilà, tu quittes le lycée, ton bac avec mention en poche… Tu poursuis quelque temps sur ta lancée en prépa, sans autre réelle envie ou objectif que de rester la première, quoi que tu fasses. Puis, parce qu’il le faut bien, tu entres dans le monde du travail, en te bouchant le nez, par la première porte ouverte que tu trouves, un stage dans une agence de com. Là bien sûr tes réflexes, ton efficacité naturelle, le capital scolaire que tu as amassé font merveille. Tu provoques l’admiration, et un peu la jalousie, des gens autour de toi – qui dans une agence de com, ressemblent plus ou moins à la frange cool et désirable d’une population de lycée ; tu as l’impression dans les premiers temps d’être de retour à Blaise-Cendrars. Alors tu restes là, parce que malgré la vulgarité certaine de ces gens cool, déjà clairement perceptible, tu te sens bien parmi eux, tu te sens bien la première d’entre eux. Et provoquer l’envie des autres, avoir la meilleure note et espérer pouvoir assez vite être rétribuée en conséquence, voilà bien tout ce qui compte. Et tu as bien eu raison d’avoir fait ce que tu as fait, à l’époque j’ai dû te conseiller d’y aller à fond, tu avais vraiment envie d’en découdre. Puis le temps passe, l’éclat de la réussite professionnelle se fane vite.

Et voilà qu’après avoir fait l’un après l’autre le compte de tous les sacrifices exorbitants pour rester la meilleure (l’ennui, l’obéissance, les compromis, la bêtise infinie du monde du travail) tu tombes sur ce classement qui te dit que tu es une mauvaise élève. Je sais à quel point ça a pu te scandaliser, te révolter, te donner l’impression que tu t’es faite avoir… Au point de tout envoyer valser, de décider de reprendre à zéro sur de nouvelles bases ? »

 Regard gourmand et interrogateur de Jalil, auquel Isabelle répond par le sourire qu’il attend, ce sourire complice qui signifie : « Bravo, bien joué, tu me connais bien. » Elle sait pourtant que ce n’est pas tout à fait vrai, et que l’affirmation du garçon : « J’étais exactement comme toi » est une coquetterie, un demi-mensonge. Bien sûr ils se ressemblaient à l’époque du lycée mais à la différence d’Isabelle Jalil n’est jamais entré dans le monde adulte, il le fantasme plus qu’il le vit, il ne peut pas connaître les batailles qu’on y mène, les illusions qu’on y perd – et parfois ce chemin qu’on parcourt et qui change radicalement les choses. Très tôt, Jalil a choisi d’esquiver le combat. Elle l’a admiré et méprisé pour ça, selon les moments. Elle se souvient de ce soir, en particulier, trois semaines avant le bac, où il lui avait annoncé, dans les grandes lignes et sans se tromper beaucoup, la couleur des années qui allaient suivre. Lui non plus ne peut l’avoir oublié. Il lui avait confié, déterminé et fier, qu’il renonçait à la marche forcée vers l’Avenir qui s’organisait autour d’eux tous, à coups de places réservées, bien au chaud dans les meilleures classes préparatoires, à la condition expresse qu’ils consentent à brider leur souffle quelques semaines encore, qu’ils jouent une ultime fois, en décrochant la mention du bac, leurs rôles d’élèves modèles, d’exemples de réussite, qu’ils continuent d’ignorer leurs désirs.

Lui ne voulait pas, il voulait au contraire crier à pleins poumons, courir loin des lignes droites, se débarrasser de cette Chance qu’on lui avait collée sur le dos. « La réussite sociale ne me mérite pas » avait été son ultime justification, désinvolte et cabotine. Isabelle avait haussé les épaules. Ils s’étaient séparés deux semaines plus tard. Il n’y avait officiellement pas de rapport entre les deux évènements. Par contre il en existait un, net et clair, entre la décision de Jalil de renoncer, connue d’Isabelle seule, et le fracas qu’avaient provoqué les notes désastreuses obtenues au bac par cet élève dont entre tous on attendait des merveilles. Il était ensuite allé crier sa liberté sur des chemins connus de lui seul, pendant que les autres creusaient leur sillon en fac ou en prépa. De ces cris, nul n’avait perçu l’écho.

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Quelques années plus tard, il se remplissait le ventre un jour sur trois des carpaccios-frites « à volonté » du café de la plage, payés avec les tickets resto qu’on lui donnait en salaire ; elle vivait dans un arrondissement de Paris à un chiffre, et partait recharger ses batteries dans l’autre hémisphère à chaque changement de saison. Pas de déterminisme n’est-ce pas, pas de fatalité : juste un constat, qui prenait la forme d’une mauvaise blague…

 *       *       *       *

«  – Bon alors on fait quelque chose ou pas ? » brusque Marthe du ton pressé d’un ado qui cherche à tirer ses potes du canapé, pour les traîner au concert de son groupe favori.

Isabelle et Jalil ne savent pas trop ce qu’ils pourraient faire. La vie devient insupportable, c’est sûr, et le pouvoir chaque jour plus tyrannique. La violence des flics, la crise économique qui n’en finit pas, la chape de mensonge qui recouvre ceux qui travaillent comme ceux qui ne travaillent pas, l’absence universelle de tendresse. Tout cela est palpable mais pourtant très loin d’eux ce matin, du soleil qui les éblouit et qui chauffe leurs peaux, de la bouteille de Malibu que Jalil vient d’ouvrir, du bruissement d’argent des oiseaux et des insectes.

Ils ne donnent pas tout de suite de réponse à Marthe et le temps passe, la matinée passe. Ils se retirent derrière leurs lunettes de soleil, ils boivent doucement la bouteille et quelques autres, ils parlent moins. Quelqu’un suggère de prendre un supermarché d’assaut, et les deux autres répondent par des rires. Puis ils en reparlent, toujours pour rire, mais en développant davantage l’idée, en en examinant les détails, en prenant le soin de réfuter les objections qui leur viennent. Vers midi ils ne savent plus s’ils trouvent ce projet absurde ou s’ils viennent de décider de le mettre en œuvre. Ils ont faim. Ils vont à la cuisine chercher des conserves, des trucs à passer au micro-ondes et quelque chose chemine en eux pendant ce temps. A la fin du repas, ils savent qu’ils passeront à l’action.

Un peu plus tard leur prend l’envie d’aller marcher dans les environs. Ils prennent le chemin de la porte au fond du jardin, qui mène aux différentes plages.

Isabelle tente, du bout des doigts, une caresse sur le dos de Marthe, en signe d’apaisement. Caresse que Marthe esquive avec vivacité. Jalil a remarqué le geste d’Isabelle, ce qui était à coup sûr, aussi, son intention.

Elle se comporte toujours comme avant, vraiment, se dit-il. Toujours à vouloir démontrer à tous que sa séduction est universelle, que sa beauté l’excuse pour tout, lui donne tous les privilèges. Mais ce qui est imprévu c’est la réaction de Marthe, pas d’accord, vraiment pas d’accord pour se laisser faire. Elle va avoir du fil à retordre, avec cette nana.

Un rire lui échappe, et l’incident fait comprendre aux trois amis que chacun souhaite être seuls, en réalité. Les deux filles partent alors chacune de leur côté, et Jalil prend un sentier à travers un bout de forêt pour rejoindre la Grande Plage. Il va rendre visite à un vieux compagnon.

XV

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Lorsqu’en mars 1942 une directive du IIIème Reich ordonne de renforcer les postes militaires des zones côtières des pays annexés, des milliers de républicains espagnols qui tentaient de se faire oublier dans le sud de la France ou qui y croupissaient dans des camps d’internement sont réquisitionnés par les nazis de l’organisation Todt. Farouches, désespérés, amers ou indifférents (selon l’impact laissé sur chacun par la défaite en Espagne et la trahison par la France) ils vont déposer des mois durant, contraints et forcés, un chapelet de merdes noires de l’embouchure de la Bidassoa jusqu’à Bray-Dunes : la portion française du Mur de l’Atlantique. Beaucoup d’entre eux eurent cependant le réflexe de s’organiser pour saloper au mieux leur ouvrage. En choisissant de mauvais ciments, en crachant dedans avec hargne, en y jetant des clous, en ratant les dosages. Le grand-père de Jalil, la figure la plus lumineuse de son panthéon personnel, était de ceux-là, combattant de l’armée de l’Ebre qui franchit les Pyrénées à la chute de Barcelone pour être aussitôt interné sur la plage d’Argelès. Gamin, Jalil aimait à voir la marque des actes de subversion de son aïeul,  tout symboliques qu’ils aient été, dans l’état de délabrement auquel étaient déjà arrivées au milieu des années 80 ces sombres coquilles guerrières à moitié ensevelies dans la vase, et à l’intérieur desquelles il pouvait passer des après-midis entières en bernard-l’hermite cachottier et nonchalant. Il observait, narquois, les fissures qui s’y creusaient et dans lesquelles il pouvait aisément passer le bras. Il s’exaltait à penser que si les sabotages de son grand-père n’avaient pas suffi à eux seuls à faire perdre la guerre à Hitler, ils avaient par contre permis de mettre des millions de vacanciers de l’après-guerre devant l’évidence que cette histoire de Reich de mille ans n’était vraiment pas basée sur des fondations sérieuses.

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Vingt ans plus tard les trois blockhaus au centre de la grande plage, à la lisière de l’océan, ont toujours cet air de pains de savon noir plongés dans l’eau de vaisselle. Ils ont simplement fondu, se sont désagrégés davantage. Sur les parois se superposent des nappes de petits coquillages, des tapis d’algues vertes et des grafs orange vif, comme si l’ensemble du vivant, quelque soit son niveau de sophistication, avait tenu à participer au délabrement des lieux. Le bunker principal est brisé net au niveau du portique d’entrée, fendu en deux cubes plus petits qui s’enfouissent lentement dans la vase.

Jalil contourne les étendues d’eau stagnante pour arriver au bunker, enfonce ses pas dans des bancs de sable mouillé, voluptueux et mous comme les tapis de gymnastique du lycée. Il passe le porche, se laisse gagner en quelques secondes par l’atmosphère caverneuse qui l’arrache aux vibrations du présent, baisse la tête pour pénétrer dans l’aile gauche du bâtiment. Le voilà au milieu de son adolescence. L’enfance passée il avait continué à venir dans cette grotte humide aux flaques croupissantes, aux relents de marée, dans laquelle la lumière du jour pénétrait vaguement par la meurtrière de la mitrailleuse. Il y venait même très souvent. Le plus souvent seul et dans les périodes fastes en compagnie de ces apparitions magiques, ces fées brunes ou blondes qui venaient se poser pour un temps à ses côtés, avec délicatesse, pendant ces années-là. Isabelle fut parmi elles la plus assidue, la plus amoureuse. Fallait-il que son petit numéro de solitaire-fascinant-orgueilleux-mais-fragile soit au point (ou bien leurs propres hormones si impérieuses) pour qu’elles acceptent de le suivre dans ce cloaque puant…. Lui il aimait bien cet endroit, il aimait par-dessus tout y conduire ces filles. Comme autrefois, les préservatifs parsèment toujours le sol humide, semblent avoir jailli de celui-ci comme des vers de sébum d’une peau d’adolescent. Les vagues qui ont pu se faufiler à l’intérieur brassent lentement un mélange de cadavres de bouteilles et d’organismes marins. Jalil se souvient que voler des baisers dans ce boyau sombre lui chavirait le cœur, mille fois plus que si c’avait été sur la plage, en plein soleil.

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Il plisse le regard pour retrouver les pensées qui étaient les siennes, imaginer celles des filles. Comment le lieu s’accordait-il à ses désirs, à ses états d’âme – à leurs désirs, à leurs états d’âme ? L’attirance spontanée qu’on a à leur âge pour les visites de cimetières, les symboles de destruction, Joy Division et les tables tournantes, est une piste d’explication incomplète, un peu trop évidente, car pour l’essentiel les choses qui se sont déroulées ici étaient joyeuses et relevées, infiniment vivantes. Alors c’est peut-être simplement que la viscosité des murs, les odeurs de marée, la pénombre dans laquelle on était continuellement plongé avait à voir avec ces désirs encore à moitié inconnus dans lesquels on progressait à tâtons, avait à voir avec la viscosité des muqueuses qui y étaient fouillées, explorées, visitées de fond en comble, fébrilement. Là, où le mur maintenant s’effondre, la première étreinte avec Isabelle ; sur ce rocher gluant d’algues le doigt glissé dans cette fille brune ; là, là et là encore Isabelle sous tous les angles, et dans ce recoin d’ombre l’haleine douce d’une de ses amies. Et ici, et là, et ce jour-là, et cet autre jour encore, toutes ces branlettes, seul, quand Isabelle ne venait pas. Bien sûr la prédilection pour ce caveau tenait au besoin qu’il avait de procurer un lieu, un refuge à ces pulsions intimes de solitude et d’échec qui étaient déjà en lui à l’époque, et qu’il prenait pour le spleen éphémère de l’adolescence. Mais ça il ne peut le voir que du poste d’observation de sa vie où il est parvenu à présent, et qui ne lui offre plus ni illusions d’optique ni espoir significatif de changement.

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FIN DE LA PREMIERE PARTIE

DEUXIEME PARTIE

I

«  – Alors Karmapolice, on remonte quand sur scène ? L’autre soir chez Gilles, on me l’a demandé quinze fois, au moins, sans mentir. Tes impros de fins de morceaux deviennent mythiques, il faut qu’on se remette au taf !

– Par pitié, Miko, arrête de m’appeler comme ça. On va avoir trente ans, on a le droit d’arrêter les vannes à deux balles.

– Pourquoi ? Vous m’appelez bien Miko et ça me fait marrer, moi… Maintenant ça me fait drôle quand on m’appelle Mickaël.

– Ca n’a rien à voir. « Miko » c’est un diminutif, c’est pas pareil. Votre surnom à la con, là, ça fait vraiment chier. »

 La mélancolie des guitares, libérée par les enceintes, infiltre les pensées, les échanges. Les lèvres d’Antonin font un plongeon dans la bière glacée, puis elles remontent à la surface.

«  – Pour le groupe ne t’en fais pas, poursuit-il. On va sans doute pouvoir s’y remettre, je vais pas rester flic longtemps. Ils ne valideront jamais mon année de stage. Mon malade mental de chef va me virer : hier, j’ai laissé filer deux filles et un pauvre mec qu’il voulait coller en garde à vue, simplement parce qu’ils s’étaient opposés à un contrôle complètement illégal… Si tu savais comment ça part en vrille au boulot, en ce moment. En les laissant partir, j’ai dû leur sauver la vie. »

And I don’t want to die without shaking up a leg or two/ Yeah I want to do some dancing too… La voix de Christopher Owens bataille avec l’idée que le bonheur soit possible et Miko se remémore l’histoire de son surnom. Non, non, désolé, au début ça n’était pas « juste un diminutif » : il se souvient très bien que ses potes avaient trouvé drôle de le baptiser ainsi la fois où une éruption d’acné virulente avait parsemé sa peau de boutons jaunes, faisant ressembler cette peau à un esquimau glacé nappé d’éclats de noisettes. Ca avait été dur, très dur au début de le supporter, ce surnom, mais avec le temps – et, surtout, la disparition des furoncles qui en révélaient sur le champ le sens – il avait fini par l’accepter, voire par le considérer avec tendresse. Il faut toujours faire preuve d’un peu d’humour envers soi-même : c’est une leçon qui pourrait t’être utile, Antonin… Mais pour ça, en effet, il vaut sans doute mieux ne pas faire partie de la police, surtout la police française, telle qu’elle est en ce moment.

Miko ne sait pas, au juste, si les flics sont devenus aussi dangereux qu’Antonin le raconte, si la situation est aussi terrible et sans espoir, ou s’il faut mettre ces discours sur le compte du talent inné de son vieux pote pour l’exagération. Ce qui est sûr, c’est que le choix baroque qu’il a fait de passer le concours de flic ne l’a pas rendu heureux – ça, Miko peut très bien le comprendre. Ca l’a même rendu très triste, et parfois un peu con – même s’il lui parle de plus en plus souvent d’arrêter les frais, comme ce soir. Et dans ce cas, le mieux que Miko puisse faire pour l’encourager, c’est sans doute de parler d’autre chose. Ca serait un progrès s’ils arrivaient à nouveau à parler musique.

Il saisit donc la perche que lui tend la sono du bar.

«  – Girls… Qu’est-ce qu’ils sont bons ceux-là… Ce mélange de puissance et de fragilité… Tu as écouté leur album, Antonin ?

– Non, j’ai pas écouté. Le spleen des gosses de riches, ça va bien un moment. J’écoute utile, au cas où on reprenne Lifetime : Mogwaï, Mogwaï, Mogwaï… On est censé faire du post-rock, non ? »

Miko pourrait le charrier en lui disant qu’il devient buté comme un flic, mais c’est peut-être exactement la blague à ne pas faire en ce moment.

Et de toutes façons, Antonin revient à ce qui l’obsède.

«  – Le type qui leur a échappé, ils l’auraient buté aussi, ou ils lui auraient fait pire encore… Je t’ai dit que ce malade mental a réuni un vrai arsenal au commissariat ? Des armes de service, des tasers, des tonfas en veux-tu en voilà – mais aussi des trucs pas du tout réglementaires, des armes de guerre, des Famas, des MP5, des poings américains, des lacrymos… Et il n’a pu le faire qu’avec l’appui d’autres cinglés, au-dessus de lui. Ca me fait vraiment flipper… et je n’arrive pas à savoir ce que les autres pensent de tout ça… La plupart doivent bicher de l’entendre faire ses discours néo-nazis… Quelle bande de gravos, je te jure…

– Et tu t’attendais à quoi ? A des hare krishna se mettant en cercle pour conjurer l’énergie négative ?

– A des êtres humains, avec des réactions d’êtres humains…Ca me fout tellement la trouille, son petit numéro, tous les matins… Eux, j’ai l’impression que ça les fait marrer… On est tous au garde-à-vous, obligés de l’écouter délirer… Un délire à base de Mein Kampf, essentiellement, qu’il nous sert en tournant en rond, lui, pour le coup, autour de son bureau et de son affreuse petite collection de bustes. Je t’ai pas dit ? Il collectionne les bustes de dictateurs – Pol-Pot, Saint-Louis, Mussolini, toutes les époques, tous les styles… Et il est là, et il tourne autour, très vite, comme un vrai cinglé, en nous insultant… Il faut le voir pour le croire… Il faut l’entendre… Et il y a ces cons qui ne bougent pas. Et moi qui ne bouge pas non plus.

Psycho-killer, qu’est-ce que c’est ?

–  Pardon ? Qu’est-ce que tu dis ?

–  Psycho-killer, la chanson des Talking Heads, explique Miko, prêt à toutes les digressions pour faire baisser l’angoisse palpable dans la voix d’Antonin – et la sienne, qu’il sent venir aussi un peu. Ton flic me fait penser à cette chanson. »

 Sur la table en bois massif, recouverte de graffitis, d’auréoles de bière et d’autocollants, le batteur de Lifetime in a Candy Box improvise une rythmique enjouée.

« –  Fafafafa fafafa fafafa.

–  Ah oui. Les Talking Heads. Mais c’est pareil ça, c’est trop intello… Ca me fait chier, maintenant, tous ces trucs.

– Trop intello ? Non mais tu délires, Antonin. Qu’est-ce que ça groove. Fafafafa fafafa fafafa. »

Nouveau roulement léger sur table collante.

« – Bon, ok, ça groove. Mais qu’est-ce que je fais, moi, avec mon psychopathe ? Il est rancunier, pervers… J’ai agi selon les règles : officiellement on ne peut rien me reprocher – mais il sait très bien que c’est grâce à moi qu’ils ont pu se tirer, les trois autres… A un moment ou l’autre, il voudra se venger.

You’d better run run run run run away…

– Et après, si je me casse ? Tu crois vraiment que je pourrais reprendre le groupe ? Je suis complètement cramé, maintenant que toute la ville m’a vu en uniforme… »

Sans cette pudeur masculine imbécile, toujours là pour brider les élans du cœur, Miko se lèverait et prendrait son vieux copain dans ses bras, à la fois pour le rassurer, et le remercier infiniment d’imaginer repartir à zéro. Comme il n’ose pas, ce sont ses phrases qu’il leste d’une charge immense d’affection et de chaleur.

«  – Tu rigoles ? C’est sûr, tout le monde est un peu dégoûté que tu sois devenu flic. Mais justement, si tu démissionnes – ou s’ils te virent, on s’en fout – ça sera une libération, une histoire incroyable. Je te jure, on jouera à guichets fermés au Side-Car. Ce sera un putain de show…

– Et en ouverture, Psycho-Killer, poursuit Antonin. J’arriverai, devant un montage vidéo noir et blanc des binettes de Picquet, de Hitler, de Jack l’Eventreur, et dans un déluge sonique à la Mogwaï, prenant une voix théâtrale, outrée, tragi-comique, je commencerai à chanter. Ce que j’ai fait ce soir-làààààààà…. »

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La voix d’Antonin perce le vacarme du bar jusqu’aux tables voisines, où des visages amusés reconnaissent le chanteur et lèvent leur verre.

Tout à la joie d’avoir retrouvé son ami et souhaitant oublier au plus vite ses paroles effrayantes, Miko reprend sa percussion de fortune pour l’accompagner, jusqu’à la fin du morceau.

II

Le plan, si on peut parler de plan, était d’une simplicité biblique. Trop simple et trop biblique pour Jalil, qui se mordait les lèvres d’avoir montré de l’enthousiasme au début pour cette idée folle, s’empêchant ensuite de freiner la surenchère délirante de ses deux amies – et désormais complices. Plus aucune trace de la prudence évoquée par Marthe le matin de l’apparition, et apparemment pourtant conseillée par le spectre (Non mais quelle folie ! Dans quel cauchemar absurde nous sommes-nous égarés ?).

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Il les observe du coin de l’œil pendant le trajet qui les mène au supermarché et il se lamente profondément. Marthe, à l’arrière, semble toujours absorbée par le feu d’artifice mystique qui se donne sous son crâne et Isabelle, au volant, à côté de lui à la place du mort, est excitée comme une puce gorgée de caféïne. Elle sème une pluie de blagues et de fous rires qui rappelle à Jalil le jour où elle l’avait entraîné dans la forêt des Criques Sauvages pour y fumer leur premier joint, encouragés par un type de terminale aux visées manifestement douteuses (il s’était attendu, tout le temps qu’ils avaient mis à fumer ce joint interminable, à ce que le type saute sur Isabelle pour la violer au milieu des orties et des fougères). Elle lui fait aussi penser à une gamine qui s’apprête à faucher un ensemble de lingerie au magasin du coin. Et c’est d’ailleurs ce qu’ils vont faire, en un peu plus grand.

Pendant que Marthe et Jalil prendraient place au Carrefour de la zone commerciale de Bois-Fleury, en son centre névralgique (c’est-à-dire dans l’espace dégagé, le genre de clairière comprise entre les premiers étals de fruits et légumes et les promotions du rayon vêtements) et qu’ils se tiendraient prêts à dégainer le contenu des deux sacs à dos qui dorment pour l’instant auprès de Marthe, Isabelle devait se débrouiller pour investir le PC accueil-sécurité surplombant le magasin, à l’étage – une pièce où l’on peut accéder par le long couloir des services administratifs sans croiser grand monde, si l’on a un peu de chance. Isabelle connaissait parfaitement les lieux pour avoir fait là il y a quelques années, aux commencements de sa carrière, un stage assez déplorable de marketing et de management. Elle sait que le type en charge de la sécurité bosse toujours là, et qu’il a comme traits distinctifs de ne pas être très malin, d’avoir gardé précieusement le béguin autrefois attrapé pour elle, et de s’emmerder énormément.  Elle ne dit pas à Jalil et Marthe comment elle compte neutraliser ce gars, elle se contente de suggérer d’un sourire qu’elle en fera son affaire sans le moindre souci, et ce goût du  mystère et des sous-entendus non seulement inquiète Jalil, mais lui occasionne aussi une peine étonnante, dont il ne souhaite pas connaître les teneurs respectives en amertume et jalousie. Quoi qu’il en soit, c’est au PC sécurité que se trouve le micro permettant de faire des annonces, et une fois le vigile circonvenu (Mais comment ? Le cœur de Jalil se serre lorsqu’il y pense) l’idée est d’annoncer une opération commerciale extraordinaire, unique, jamais vue, qui consiste tout bonnement à décréter la gratuité totale sur l’ensemble du magasin. Alors Marthe et Jalil devraient sortir du sac porte-voix et banderoles et s’employer à faire lever dans le Carrefour le vent de la révolte. Ensuite, ils s’arrêteraient pour voir comment les choses allaient tourner – sans nul doute en faveur de l’anarchie salvatrice. Voilà, c’était tout ce qui avait été prévu.

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C’était tout ce qui avait été imaginé par Isabelle et Marthe ces jours derniers, au cours de conversations qui avaient quelque chose d’étrange, d’extralucide, d’hypnotique, de contagieux. Isabelle avait totalement perdu la réserve sceptique qui avait été la sienne face aux « révélations » d’Ephraïm à Marthe, et Marthe semblait désormais poussée par une volonté autonome que rien ni personne ne pouvait fléchir, surtout pas elle-même. A présent, elle se contentait de lancer aux deux autres des mots, des embryons d’idées, des sortes d’oracles. Isabelle les accueillait invariablement avec un enthousiasme avide, et souvent Jalil aussi s’y laissait prendre, avant de retrouver ses esprits quand il était seul : il se rendait compte alors que tout ça était beaucoup trop étrange, ne menait à rien. Ces débauches de mots, impressionnantes et soudaines, ne faisaient qu’exalter le sens que Marthe prêtait à l’action à venir, comme on récite des slogans résolus, implacables, à la veille d’une révolution qui va échouer, d’autant plus résolus que l’on sent que l’échec est certain. Leurs séances de « planification » s’échouaient dans un examen méticuleux des détails (la confection des banderoles, les phrases qu’Isabelle prononcerait au micro) sans jamais, en réalité, oser aborder l’essentiel. L’essentiel – qu’ils allaient pourtant tous les trois tenter de mettre en œuvre, dès qu’Isabelle aurait trouvé une place dans ce foutu parking – c’était comme un plongeon dans l’inconnu, un saut à la mer du haut d’une falaise, en poussant un cri idiot ou un éclat de rire. En théorie – en théorie martho-isabellienne – l’étincelle qu’ils allaient allumer se propagerait instantanément. Les clients, à la fois dupes de la fausse annonce commerciale et gagnés par l’appel au pillage qu’elle constituait en fait, se rueraient vers les caisses avec leurs caddies remplis à ras bord, dans cet état de conscience double et paradoxal – c’était en tout cas ce que comprenait Jalil. Enfin, il fallait obligatoirement, pour que la suite advienne – et c’est là surtout qu’il avait l’impression qu’elles nageaient en plein délire – que les caissières, comprenant la mystification, jouent le jeu, se rangent de leur côté et débraient. Et le plus beau, c’est que ça a failli marcher. Ca a failli marcher, mais ça a foiré quand même, au bout du compte.

III

GB. England. Bristol. Nailsea. Gateway Supermarket. Customers. 1990.

Dans le hall les vigiles fournissent à Jalil et Marthe le premier imprévu alors qu’ils essaient d’entrer sacs au dos. C’était assez prévisible, ils auraient pu y penser. Heureusement, les gardiens ne poussent pas le zèle jusqu’à fouiller les sacs, mais ils les obligent à condamner les fermetures avec des bracelets en plastique s’ils veulent entrer dans le magasin. Ce qui fait que lorsque la voix d’Isabelle jaillit des haut-parleurs, solaire et triomphante, ils sont au rayon bricolage, s’escrimant à faire sauter les bracelets avec des tenailles et des scies.

Isabelle s’est faufilée discrètement par l’escalier qui mène aux étages administratifs pendant que Marthe et Jalil distrayaient les vigiles. Elle n’a aucun mal à se débarrasser du benêt du poste de sécurité. Comme elle l’imagine le couloir est désert, et lorsqu’elle entre dans le poste de contrôle, elle retrouve le gars comme elle l’avait laissé il y a huit belles années, toujours prisonnier de son job, toujours cerné par les écrans gris. Il essaie d’avoir l’air normal quand il la reconnaît mais il ne peut prononcer que quelques syllabes engluées de désir et de crainte. Toujours raide d’elle, le pauvre, toujours garé sur la béquille – ça doit faire mal, depuis le temps.

Après un troc hétéroclite de platitudes et de compliments mal taillés, elle s’ingénue à le transporter, en enchaînant sourires bienveillants, regards étoilés, sous-entendus soyeux, dans le pays imaginaire où il s’était si souvent trouvé seul avec elle – la jolie stagiaire devenue sa chose, timide mais audacieuse, partante pour presque tout. De façon ahurissante, incompréhensible, elle semble cette après-midi surgir du tunnel aveugle de huit années d’absence, spécialement pour lui prendre suavement la main et le guider, précisément, dans ce pays-là.

Elle lui suggère, elle lui fait croire, elle lui fait croire qu’elle lui suggère, que tout ce qu’il a vu dans ses rêves, ou sur internet, n’est rien à côté de ce qui l’attend, oui, aujourd’hui, bien sûr, elle aussi en a toujours eu très envie, dans les toilettes, de l’autre côté du couloir, si seulement ils prenaient la peine de… La raison du gars s’éparpille dans une explosion de joie, il lâche son poste pour la suivre avec l’allégresse d’une otarie de marineland à qui on montre des sardines, et elle le pousse tendrement à l’intérieur des chiottes.

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Elle se souvenait qu’elles ferment avec une clé, elle place celle-ci sur la serrure extérieure et le boucle à double-tour.

 Vingt secondes plus tard, l’annonce claque au-dessus du magasin, et du tracas généralisé de choisir entre deux variétés de soupe, deux marques de lessive :

 « Prenez tout ! Allez-y prenez tout, videz les rayons, ne perdez pas de temps. Mesdames messieurs, chers clients, c’est votre magasin Carrefour qui vous en prie, faites-vous plaisir aujourd’hui, c’est la surprise de votre vie, c’est la promotion sans rivale. Tout est offert ! Prenez tout ! Pendant dix minutes. Parce qu’on vous aime, parce qu’on écoute vos désirs. Dix minutes pour remplir vos caddies de ce que vous voulez et aller aux caisses, les caissières vous laisseront passer. N’est-ce pas, mes amies, mes sœurs, vous allez les laisser passer. C’est le magasin qui vous le demande, il n’y a pas à hésiter. Le magasin a évolué, a pris conscience de pas mal de choses. Il voit bien que ça ne peut pas continuer comme ça, mesdames messieurs. Qu’il faut changer les règles du jeu, parce que le jeu ne vous amuse plus. Alors on va tenter quelque chose de nouveau. Votre magasin Carrefour vous offre tout. Prenez ce qui vous passe par la tête, remplissez vos coffres de voiture. On verra bien si c’est drôle. Si ça l’est, ça sera comme ça, pour toujours. Mais pour l’instant vous avez dix minutes, le temps est compté. Prenez tout ! »

 Dans les rayons, les caddies se sont arrêtés net, tétanisés par cette supplique publicitaire descendue du ciel d’une voix aimante et impérieuse. Qu’est-ce que c’est que cette histoire, qu’est-ce qu’elle veut cette folle, ils nous prennent vraiment pour des jambons ? Quelques secondes encore de stupeur et de méfiance, puis l’attitude des plus audacieux, décidés à prendre ce qu’on leur dit au pied de la lettre, aussi invraisemblable que cela paraisse, gagne progressivement la foule. Le remplissage des chariots reprend, lentement d’abord, puis sur un rythme de plus en plus rapide. On ne sait pas ce qu’ils sont encore allés inventer, ces cons-là, mais ça vaut le coup d’essayer d’en profiter avant qu’ils changent d’avis.

Attrapant au vol les deux variétés de soupe, la poire-citron-concombre et la mangue poivrée-carotte (souvent, elles leur ont fait envie mais leur prix avait quand même avant tout, et un peu trop, la saveur d’une arnaque) ils courent ensuite vers les alcools, les aspirateurs, la hi-fi… Vacarme de milliers de petites roues filant sur le carrelage. Exode du troupeau des caddies…

Pendant ce temps, les deux vigiles des secteurs textile-maison-quincaillerie et primeurs-poissonnerie-fromages se retrouvent face à une occasion en or d’éprouver leur sens de la hiérarchie des urgences en période de crise, dont il était question en séminaire pro la semaine passée encore. La logique qu’ils choisissent leur semble, en toute modestie, parfaitement opportune : en l’absence d’info sur le message bizarre que vient d’émettre le poste sécurité – et donc de moyen de trancher si la ruée en cours sur les marchandises constitue le début d’un pillage ou une opération commerciale – la solution la plus adaptée est de se concentrer sur les entorses manifestes au règlement intérieur et à la « Charte Bonne Entente » du magasin. A savoir l’attitude de l’individu en train de cisailler la fermeture-éclair de son sac à dos, au milieu de l’espace bricolage, et celle de sa copine qui, venant d’extraire un porte-voix du sien, se rend au secteur des fruits et légumes avec l’intention évidente d’accentuer l’agitation ambiante.

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Elle se met en effet à hurler dans le haut-parleur, cachée derrière une charrette factice regorgeant de raisins italiens :

« Attention, attention ! Plus que huit minutes ! Huit minutes pour ne plus renoncer à vos désirs inutiles ! Pour ne renoncer à absolument rien ! Aux pastèques, aux noix de coco ! Aux ray-bans, aux bijoux, aux espadrilles ! Aux cubi de sangria ! Aux saucisses cocktails ! Aux meubles de jardin ! Aux livres !  Au traiteur exotique ! »

Elle essaie de distribuer du raisin aux clients qui passent devant elle, la plupart refusent. Une ménagère de moins de cinquante ans : « Mais je n’en veux pas moi de votre foutu raisin ! Dites-moi plutôt où je pourrais trouver des I-pad. » Marthe n’en sait absolument rien.

Aux caisses arrive une première vague de caddies chargés chacun de trois écrans plasma. La majorité des caissières paniquent et ferment leur caisse dans l’attente d’instructions claires, accentuant ainsi la confusion générale, mais comme l’avaient prévu Marthe et Isabelle, une demi-douzaine d’entre elles se mettent à suivre l’invitation du haut-parleur. Peut-être dans un élan révolutionnaire, un désir de revanche, peut-être juste par goût du jeu, elles échangent un regard complice, un sourire, et font signe aux clients de passer par leurs caisses. Les vigiles de l’entrée sont débordés, ne savent pas non plus ce qu’ils doivent faire, et sur le parking les hottes du Noël surprise commencent à se répandre dans les coffres des voitures.

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Dans les locaux administratifs, le directeur vient de sortir en catastrophe de son bureau et tambourine furieusement la porte du poste de contrôle, ordonnant qu’on lui ouvre. Il s’est rendu à l’évidence que ça n’allait pas du tout lorsqu’il a dû couper son disque de Miles Davis préféré (Highlights from the Plugged Nickel, captation live d’un quintet magique : Wayne Shorter, Herbie Hancock, Ron Carter, Tony Williams, Miles et Shorter lancés dans un dialogue ébouriffant, génial) pour prêter l’oreille au bordel sans nom qui émane de ce putain de magasin. Rien à faire : la folle enfermée là-dedans continue à exhorter les ploucs au pillage. Où il est passé, le lémurien qu’on paie à être le cul vissé sur sa chaise toute la journée ? Elle ne l’a pas assommé, quand même ? Ils sont peut-être de mèche ? Des coups poussifs et une voix geignarde en provenance des toilettes semblent apporter une réponse. C’est à peine croyable : cet abruti a réussi à se faire enfermer à l’intérieur des chiottes. A moins que ce soit une combine… Libérons-le toujours, vu l’air vaseux et mort de trouille avec lequel il tente de s’expliquer il ne doit pas être complice, et ça sera plus facile de forcer la porte du PC à deux, de toutes façons. Quelques coups d’épaule et coups de pieds bien enchaînés suffisent en effet. Ils s’engouffrent dans la salle et le directeur du magasin, surpris, reconnaît la jeune femme qui s’obstine à déclamer ses messages absurdes. Une commerciale pas conne qui a travaillé ici il y a une dizaine d’années… Comment elle s’appelait ? Isabelle ? Qu’est-ce que vous faites là ? Qu’est-ce que c’est que ce délire ? Mais pour l’heure peu importe, l’essentiel est de couper ce foutu micro pendant que le neuneu maîtrise la fille (en y prenant un certain plaisir, visiblement) et d’appeler les chefs de secteur pour qu’ils mettent fin à tout ce foutoir.

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Concernant Jalil, l’affaire fut vite pliée. Il n’était pas parvenu à extraire de son sac à dos les banderoles censées jeter les consommateurs dans les bras de l’insurrection (slogans trotsko-proudhoniens style « Tout ce qu’ils ont ils l’ont volé », et autres réminiscences de manifs étudiantes et de bouquins sur 68) qu’il s’était déjà retrouvé étalé sur le carrelage, joue contre terre, un genou enfoncé dans ses côtes par le vigile textile-maison, par ailleurs champion de judo du district depuis ses douze ans. Son collègue primeurs-poissonerie-fromage, pourtant adepte de cours intensifs de viet-vo-dao depuis quatre ans, a rencontré davantage de difficultés avec Marthe. Elle l’a un peu surpris en faisant basculer sur lui la charrette de raisins de la Farandole Italienne, ce qui lui a donné ensuite suffisamment d’avance pour mettre par terre trois armoires à surgelés, et continuer de courir un petit moment en criant dans le haut-parleur. Mais en fin de compte, il l’a quand même rattrapée, au moment où une voix sèche et dure, après quelques minutes d’interruption, succédait dans la sono à celle d’Isabelle, et où les chefs de secteurs, pleins d’une agressivité contenue, ordonnaient aux caissières insoumises de fermer leurs caisses et de quitter leurs postes.

GB. England. Bristol. Nailsea. Gateway Supermarket. Customers. 1990.

La voix dans la sono s’adresse à présent à la longue file d’attente aux caisses. Tout est rentré dans l’ordre, et Carrefour prie ses clients de bien vouloir l’excuser pour l’incident fâcheux qui vient de se dérouler. Les propos tenus sous le couvert d’une identité usurpée par des individus étrangers au magasin ne sauraient engager la responsabilité de celui-ci. Tout produit ou matériel sorti du magasin sans être payé sera bien évidemment considéré comme volé. Un murmure craintif parcourt la foule. Les caissières haussent les épaules, et les yeux au ciel. Comme Marthe, comme Isabelle, elles ont compris l’avenir, elles ont vu que tout allait bientôt prendre fin, quelles que soient les ruses minables que l’on déploie autour d’elles pour retarder l’échéance.

IV

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Bon. Ce sont donc eux les héros du jour. Ce petit bloc d’hostilité et de peur, échoué au milieu de la pièce, déformant l’onde paisible de Kind of Blue (délicat équilibre et sublime classe des solistes : Coltrane, Adderley, Chambers, Jimmy Cobb, Bill Evans et Miles – purs moments de grâce, miracle païen que ce disque).

La poupée blonde aux yeux mouillés et à la peau de pêche, l’ex-stagiaire allumeuse se la joue hautaine à présent, nonne coincée dans une ruelle par des voyous, prête à subir toutes les offenses. Sa copine est assise à côté d’elle. Celle-ci, c’est autre chose : on devine bien le regret qu’elle a de ne plus pouvoir filer coups de boule et coups de rangers. Elle s’en est donné à cœur joie tout à l’heure avec les vigiles, elle a pas mal dégusté aussi, mais visiblement ça n’a pas complètement suffi. Marrante. Quant au type, assis en retrait des filles et regardant par la fenêtre en se rongeant les ongles, il a l’air du gars inquiet qui ne veut pas paraître pas totalement concerné par ce qui se passe, du copain un peu lâcheur qui accompagne ses copines au poste, dans un pays étranger, et qui voudrait bien arranger les choses après qu’elles aient foutu en l’air leur chambre d’hôtel, mais en essayant en même temps de faire comprendre qu’il n’y est pas pour grand-chose. Voilà donc une bien belle et lourde atmosphère, qu’il est sans doute vain d’essayer d’alléger. Essayons quand même.

« Ca ne vous dérange pas, j’espère, la musique ? Ca m’ennuierait beaucoup de devoir l’éteindre : je ne peux tout simplement pas m’en passer. Miles Davis est un Dieu, vous ne trouvez pas ? Et puis, comme dit la sagesse populaire (qu’il faut  toujours écouter, sans aucun doute) la musique adoucit les mœurs. On en a tous besoin. »

Content de son effet car il a l’indulgence envers lui-même de ceux qui se savent séduisants, le directeur du Carrefour, jeune quadragénaire à l’allure élégamment sportive, tente un sourire et une œillade complices en direction d’Isabelle – qui lui plait bien, toute pasionaria gauchiste qu’elle puisse être. Incitation ambulante à l’agression sexuelle, lui souffle même la part la plus reptilienne de son cerveau surdiplômé.

Fatiguée, abattue par l’échec de l’opération et ébahie par la vanité du gars, Isabelle répond par un soupir suffisamment clair et fort pour étendre son mépris à l’ensemble des représentants du magasin présents dans la pièce.

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Le directeur ne répond rien. Les deux vigiles ne mouftent pas, dressés à ne jamais moufter. Le chef du secteur caisse a un tic sarkozien. La directrice Marketing/ Communication, qui piaffait derrière le directeur en hachant nerveusement la moquette anthracite à coups de talons-aiguilles, se sent autorisée à exploser enfin, abîmant salement au passage So What et ses variations doriennes.

« Quelle petite salope tu fais ! Quelle honte ! Quand je pense que je t’ai tout appris, que je t’ai fait bosser sur nos campagnes saisonnières… Et tu étais douée, en plus. Comment peut-on tomber aussi bas ? Tu étais curieuse, tu avais soif d’apprendre, et voilà que tu es devenue une espèce d’Indignée ou je ne sais quelle merde… Ah mon Dieu, ah mon Dieu mais quel gâchis… » Visiblement bouleversée, la directrice Marketing/Com étouffe un sanglot. Le directeur songe à la phrase de Miles : « Pourquoi jouer toutes les notes quand il suffit de jouer les plus belles ? », et il se dit que cette conne s’est donné comme règle exactement l’inverse. Sur Isabelle, l’effet des insultes est celui des éruptions solaires sur l’astre du jour : une intensification du rayonnement, et un regain de lumière. Elle sait maintenant qu’ils n’ont pas agi en vain.

Jalil, qui n’est pas tant indifférent, comme le croit le directeur, que totalement résigné quant à l’issue de tout ce truc, profite d’une accalmie soudaine pour en placer une :

« Ca y est ? C’est fini, votre petit numéro ? Vous allez appeler les flics, qu’on en finisse ? »

Il se serait abstenu de l’ouvrir s’il avait su qu’il offrait au directeur l’occasion d’un petit triomphe. Celui-ci réagit d’abord par un gloussement idiot – en fait, un éclat de rire retenu in extremis, pour ne pas choquer la conne du marketing.

« Appeler les flics ? Pour quoi faire ? Jeter en prison les Robin des Bois modernes ? Vous rigolez ou quoi ? Si vous comptiez provoquer une mise à sac du magasin avec votre combine, sachez que les dégâts sont vraiment insignifiants. Il y a bien quelques armoires-frigos hors d’usage au rayon surgelés, mais dans l’ensemble pas de quoi s’énerver. »

Petit sourire farceur, cette fois à destination de la brune agitée qui répond avec un doigt tendu en articulant silencieusement « FUCK YOU » d’un démonstratif mouvement des lèvres. Jalil constate avec soulagement que la mise à exécution du plan a sorti Marthe de la léthargie bizarre de ces derniers jours et, franchement, elle est beaucoup mieux comme ça. Le directeur se dit qu’il aime ce genre de filles, qu’il n’y avait qu’avec elles qu’il se marrait quand il était môme. Il pousse mentalement un soupir de regret, puis il se tourne à nouveau vers la blonde.

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« J’ai même envie de vous féliciter – de te féliciter personnellement, Isabelle. Fabienne, vous ne me tiendrez pas rigueur d’être beaucoup moins sévère que vous. Mais avez-vous eu une stagiaire qui ait mieux retenu vos leçons qu’Isabelle ? C’est une démonstration magistrale de marketing direct qu’elle nous a faite. Vous vous rendez compte que les types ont tout payé, en fin de compte ? Ca ne m’étonnerait pas qu’on ait fait le chiffre d’affaires de trois semaines, cet après-midi. »

Isabelle laisse à son tour échapper un rire, croisement imprévu de la surprise et du désespoir.

« Du reste, ils ont bien raison de payer, hein. Ils savent bien qu’avec le gouvernement actuel, au moindre problème on a la loi, la police, les médias de notre côté. Ils sont toujours prêts à croire au Père Noël, les gens, mais quand le Père Fouettard est de retour, ils retrouvent vite leurs réflexes, ils ont l’habitude. Ceux qui sont partis avant d’entendre notre mise au point au micro, on a leurs numéros de plaques grâce aux caméras. On leur enverra la facture comme aux autres, avec une jolie carte, Premium, Fidélité, Privilège… Vous verrez, ils seront contents comme tout, ces cons-là. »

Le directeur remarque une nouvelle fois qu’une onde d’indignation tord le visage de Fabienne. Une faute de management, c’est indiscutable. « Ces cons-là », c’était de trop. Si on ne peut pas se marrer… Et bien non, on ne peut pas se marrer. Le cynisme tonitruant, ce n’est jamais bon. Si on veut faire son boulot tranquillement (ce que tout le monde veut, et lui peut-être plus que quiconque), il faut pratiquer le cynisme rond, soporifique, le cynisme qui n’agresse personne et surtout, qui laisse à tous la possibilité de faire semblant de ne pas le voir. Le cynisme efficace baise en douceur, sans heurter ni ses victimes, ni ses complices qui doivent pouvoir continuer à l’être avec la conscience claire, l’enthousiasme sans nuage, le sentiment du devoir et du bon droit – ou la liberté au moins de se planquer derrière ces rôles. Il sait tout ça théoriquement mais il a toujours du mal à le mettre en pratique. Peut-être parce qu’il n’a même pas envie d’être cynique, peut-être parce qu’il s’en fout. L’objectif, au départ, était de travailler le temps de gagner les ronds nécessaires pour se retirer : il est largement temps de le faire. Il a assez d’argent, des placements suffisamment rentables pour vivre confortablement pour le restant de ses jours. Qu’est-ce qu’il fout encore là, à s’abrutir à exploiter des crétins pauvres pour le compte de crétins riches ? Et ne même pas pouvoir en rire ? Il pourrait partir dès septembre, octobre, le temps de bien négocier son départ et de s’installer là-bas, dans un bel appartement pas loin de Harlem – New York ! Oui il va faire ça ! Il ira tous les soirs dans un club de jazz (le Blue Note, le Fat Cat, le Poisson Rouge !), il s’inscrira à la Juillard School, tiens, aux cours de clarinette par exemple – ça doit être possible, en allongeant les billets tout est possible de toutes façons. Mais d’ici là il faut se débarrasser de tous ces lourdauds, faire le chef, tenir son rang. Il se dit ça très vite, avant que sa directrice Marketing change une nouvelle fois de couleur. Il calcule vite, c’est même à cette faculté qu’il doit d’être allé en école de commerce, où il s’est fadé un nombre étourdissant de conneries, avant d’avoir la joie de fréquenter, plutôt que des petites nanas déglinguées qui font des doigts d’honneur à tout bout de champ, des hystériques darwinistes en tailleur et des types experts en golf cons comme leurs caddies. Il calcule vite et c’est la seule raison pour laquelle il fait ce job – et plus pour longtemps. Il ne le fait ni par passion, ni par ambition. Ni même par méchanceté.

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« Bref rassurez-vous tous les trois, on ne vous en veut pas. Moi, en tout cas, je ne vous en veux pas. Si ça ne tenait qu’à moi, je ferais même poser une plaque commémorative sur la porte des chiottes (bien joué Isabelle, le coup des chiottes ! C’est l’expression la plus pure d’une campagne publicitaire.) Bon, on va déclarer tout ce bordel, hein, on ne peut pas faire autrement. Les assurances, le groupe, vous imaginez… Du coup, on va bien être obligé d’appeler les flics, mais disons qu’avant qu’ils arrivent vous aurez le temps de nous fausser compagnie… »

 Voilà, j’ai fait ma bonne action, aimerait-il bien conclure. Cette conne de Fabienne me déteste, je m’en fous, j’évite la prison à trois illuminés, peut-être qu’un jour ils comprendront, mais maintenant qu’ils se cassent ! Tous ! Envie d’écouter davantage Bill Evans. Ses petits miracles sur Kind of Blue incitent tellement à poursuivre sur la lancée. Mais quel joyau choisir ? Les premières touches impressionnistes de Portrait in Jazz, qui parent Autumn Leaves de toute leur grâce, ou bien plutôt, avec les mêmes complices, Scott LaFaro à la contrebasse, Paul Motian à la basse, la sensibilité extrême, la justesse diaphane de Sunday at The Village Vanguard ? Lequel pourrait le mieux conjurer la nullité profonde de cette journée ?

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Tout en pesant cette délicate question,  le directeur montre la porte aux trois branleurs et ils ne se font pas prier, sauf Isabelle qui a gardé le regard fixé sur lui, préoccupé, douloureux, sceptique.

« J’ai une chose importante à vous demander, avant qu’on parte. »

Quoi encore ??

« Les caissières ? Vous allez les sanctionner ? »

Il se sent tout près de devoir réviser son jugement sur Isabelle. Elle semblait vive, pourtant, capable de comprendre les choses sans qu’on lui fasse un dessin.

« On va les virer, bien entendu. Qu’est-ce que vous croyez ? On ne peut pas, à la différence de rigolos comme vous, encourager les émeutes. En plus, on a des objectifs de réduction du personnel, ça tombe bien. On va les licencier pour faute grave, un peu pour faire un exemple, si vous voulez. Sans indemnités et, à mon humble avis, sans aucune chance de retrouver du boulot dans ce monde tel qu’il est… »

Finalement, c’est sans doute une conne, elle aussi.

Elle se rembrunit, soleil éclipsé par l’orage. Comment se fait-il que le résultat de ses actions soit si souvent l’inverse de celui qu’elle attend ? Pourquoi provoque-t-elle systématiquement des catastrophes en voulant améliorer les choses ? C’est une vieille hantise qui repointe le bout de son nez, une obsession de son adolescence qui, quand elle lui apparaît en face, dans sa lumière crue, lui fait douter de tous ses choix, de tous ses engagements – lui fait comprendre, en réalité, que la seule attitude adéquate serait de ne jamais rien faire. Mais elle ne peut pas faire ça, parce qu’on ne peut pas ne pas agir, ni agir en ayant à l’esprit que l’issue sera atroce. En tout cas, elle, elle ne peut pas. Alors elle oublie, elle agit, elle se prend une grande claque, elle oublie, elle recommence. Quelques secondes, une image l’envahit : toutes ses croyances, tous ses projets, toutes ses ambitions passées sont des fils de soie qui s’accrochent et s’entremêlent, jusqu’à devenir une pelote inextricable, de plus en plus sombre, de plus en plus opaque, qui brusquement disparaît, et tout est alors d’un blanc intense, silencieux et calme.

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V

Les fantômes qui les avaient accompagnés autrefois, ses potes et elle, pendant les trajets silencieux sur ces mêmes routes, sous la même lumière rasante du soir, avaient souvent été l’ennui, la désillusion, et une rancune discrète et tenace contre le monde. L’euphorie rayonnante, jamais…

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Mais cette fois c’était différent, et cette différence explique l’air de triomphe qu’elle a ce soir, assise à la place du mort et de tous les fantômes du passé, emportée avec Isabelle dans cette voiture conduite par Jalil. Cette fois, enfin, ils viennent d’agir. Et cette fois, elle est amoureuse.

C’est peut-être risible, mais c’est comme ça : ses sentiments pour Isabelle faiblissent, s’effacent, et d’autres prennent leur place dont l’origine est Jalil – et plus précisément, chez Jalil, les traits de caractère et les façons d’être qui lui semblaient les plus intolérables au lycée. C’est comme si le phénomène magnétique qui l’avait gardée à distance de ce garçon pendant toutes ces années existait toujours, avec la même force, mais que sa polarisation avait totalement changé – il l’attire à lui, désormais, aussi implacablement qu’il l’en avait éloignée. Voilà ce qui se passe quand on fait table rase pour donner aux êtres une deuxième chance de poser leur empreinte sur son cœur, observe-t-elle – et elle s’en réjouit.

Cet après-midi, il avait achevé de la bluffer. Il avait su rester courageux et stoïque face au mec du Carrefour, alors qu’elle, avec son doigt d’honneur, avait fait à ce sale con le plaisir de le provoquer. Et puis pendant l’opé elle-même il avait fait preuve de sang-froid tandis qu’Isabelle et elle, ça avait été vraiment n’importe quoi. Son calme, sa retenue, son self-control : toutes choses dont elle se sentait fondamentalement incapable.

Evidemment, elle avait bien compris, pendant les préparatifs de l’affaire, qu’il n’y croyait absolument pas, qu’il les voyait comme deux folles furieuses. Mais sachant cela, son attitude lui était apparue d’une classe folle, car jamais il ne les avait laissées tomber, jamais même il ne s’était moqué d’elles, alors que c’était si tentant – alors que c’était, à coup sûr, ce qu’elle aurait fait. Deux nanas qui préparent un coup incompréhensible à la demande expresse d’un fantôme ! Je vous demande un peu ! Et puis, elle y était allée un peu fort, à surjouer la possédée mystique, pour leur faire suivre tous les trois le plan d’Ephraïm sans qu’ils fassent trop d’objections. Ca avait marché, mais elle s’en voulait un peu…

Ce soir, elle était rendue à sa lucidité, à sa lucidité vraie. Elle se sentait plus sûre d’elle que jamais. Elle voulait faire la fête, bien sûr, fêter leur coup, leur victoire (car elle avait entre toutes la certitude que c’était une victoire) mais elle voulait aussi mettre à profit cette confiance en elle pour montrer à Isabelle de quel bois elle se chauffait, par rapport à Jalil. Car elles avaient beau s’être retrouvées ces derniers jours (dans la complicité fusionnelle avec laquelle elles avaient préparé leur plan, et sous les draps, où Marthe se concentrait gentiment, sans malice, sur les caresses qu’elle donnait à son amie, avec une volupté, des battements de cœur infinis – et en y puisant progressivement la force du coup d’éclat qui la séparerait d’elle) elle n’avait pas oublié la petite humiliation de l’autre nuit, la provocation vacharde d’Isabelle, son orgasme ironique avec Jalil, sans elle, à coup sûr tourné contre elle… Elle lui en voulait. Elle était rancunière, elle le savait, c’était sans doute sa plus grosse tare. Elle l’assumait. Quand elle était petite, son père avait une phrase pour ça, qui disait que la rancune était un sentiment normal, sain, sauf pour ceux qui avaient quelque chose à se reprocher – « avec des traces brunes au fond du slip  » ou quelque chose comme ça, elle ne savait plus, un truc vulgaire, pas très malin… Mais, bon, c’est ce que son père disait. Et il avait bien raison.

Et puis aurait-elle voulu pardonner Isabelle qu’elle n’y pouvait vraiment plus rien : maintenant, elle aimait Jalil.

Elle le lui piquerait. Elle était forte. D’autant plus forte que contrairement à ce que pensait à coup sûr Isabelle, vu le mutisme et l’air défait qu’elle traînait depuis tout à l’heure, l’expédition était loin d’être un échec : ce qu’ils venaient de vivre ne l’avait ni déçue, elle, ni abattue, ni rendue amère. Les paroles d’Ephraïm résonnaient en elle. Si la brutalité du patron du supermarché l’avait réveillée, lavée du magma mystique de ces derniers jours, rendue à sa rationalité de tête de mule, elle avait conservé cette sensation, si nouvelle pour elle, d’avoir fait exactement ce qu’il fallait, et de s’être bien sortie de la situation. L’échec n’en était un qu’en apparence. Les filles licenciées de leur boulot débile comprendraient bientôt, comme elle-même avait commencé à le comprendre la dernière fois qu’elle s’était fait jeter par ces salauds-là, que c’était une chance, le seul cadeau que ces fumiers puissent lui faire. Elle avait contribué à semer les germes du bordel, comme Ephraïm lui avait demandé, comme d’autres le feraient à leur tour, les semaines qui viendraient, aux quatre coins du monde. C’était ce qu’il fallait faire. C’était bien.

VI

L’exaltation de Marthe, indéchiffrable, contagieuse, allège l’atmosphère dans la voiture au point que Jalil se met à siffloter – Hot Chip et les Ting Tings. Pas assez pourtant pour rappeler Isabelle à eux. L’esprit flottant au loin elle absorbe, à travers la vitre, la vidéo du bord de route : friches commerciales, cabanes à huîtres, champs de blé, herbes folles. La désolation du soir défile sur sa rétine, et, à un rythme soutenu, nourrit son indifférence.

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Le silence à nouveau. Jalil cherche Marthe dans le rétroviseur central, et une pensée commune naît au croisement de leurs regards. Il s’arrête bientôt sur un terre-plein poussiéreux, devant un SPAR, à la sortie d’un petit bourg. Grandes provisions de sauce tomate, de spaghettis, de jus de fruits et de rhum blanc. Cette fois ils n’essaient pas de pousser à une quelconque révolte la fille derrière la caisse, captivée par les arcanes de Secret Story – ça ne marcherait pas, de toutes façons.

Arrivés à la villa, Jalil monte droit dans la chambre d’Isabelle chercher des reliques du siècle passé : une mini-chaîne hi-fi et des albums de Lush, Supergrass, Boo-Radleys et Chemical Brothers. Pendant ce temps, Marthe entame une inspection des placards et rassemble dans la cuisine toutes les bouteilles qu’elle trouve. Isabelle se verse un bol de corn-flakes et reçoit un SMS de ses parents lui annonçant qu’ils prolongent leur séjour, mais elle ne précise pas où. Jalil met Divine Comedy sur la chaîne – le premier album, acceptable, pas trop pompier encore – et il tente de joindre les anciens du lycée qui pourraient se trouver dans le coin. Devant l’absence de réponse, il essaie de contacter la génération suivante, les frères et sœurs encore à la fac dans la région, en espérant plus de succès. Puis, regardant les immenses saladiers de punch préparés par Marthe, il opte finalement pour un événement public sur Facebook, ouvert à tous.

Quelques heures plus tard, autour des saladiers aux trois quarts vides. Vannes, cris de plaisir, rasades d’alcool, stratégies de séduction, baisers avec la langue. Une pulsation de vie traverse sans fin la foule, mute, se reproduit sans cesse. Une fine écaille de bouteilles et de verres recouvre tous les meubles. Deux types d’invités, d’abord distincts, composent l’assistance : les moins de vingt-cinq ans, majoritaires, dansent au centre du salon, boivent ou fument affalés sur un canapé – une sorte d’urgence joyeuse caractérise leur être-au-monde. Les plus de trente, qui composent l’autre groupe, ne sont qu’une quinzaine : ils se tiennent debout contre les murs, occupent les couloirs, boivent et discutent aussi mais d’une façon plus terne, sans l’investissement manifeste de leurs cadets. Les musiciens de la scène rock locale font le lien entre les deux groupes : appartenant au second ils éveillent la curiosité amusée des membres du premier, qui forment une bonne part de leur public – aussi surprenant que ça puisse paraître, dans cette ville il n’y a pas que des vieux aux concerts de rock – ce qui leur donne une bonne occasion de se mêler à eux. Peu à peu donc les tranches d’âge se mélangent. L’avance technologique étant un atout décisif dans toutes les batailles, dans toutes les luttes d’influence, les moins de vingt-cinq ans ont pu annexer la programmation musicale grâce à leur meilleure maîtrise de l’environnement Apple : le patchwork sonique des années 00-10 – des synthés psychédéliques de MGMT aux rythmes rigolos de Vampire Week End – recouvre totalement l’ambiance shoegaze que Jalil avait voulu insuffler à cette soirée. Et puisque c’était inévitable, estime-t-il, c’est bien mieux comme ça.

Il regarde, un peu inquiet, Isabelle au fond de la salle bondée, Isabelle pour la distraction de qui Marthe et lui ont décidé d’improviser cette fête, en exorcisant la défaite de l’après-midi ou en tentant de la transformer en victoire.

Le teint pâle, les yeux dans le vague, adossée aux marches d’un escalier de bois menant à une mezzanine, elle tente de se concentrer sur la discussion qu’elle est en train d’avoir avec une journaliste de l’Echo de l’Atlantique. Comme une volute de fumée allant rejoindre le nuage coiffant la pièce, son attention s’échappe au moindre relâchement de ses efforts. Une pulsion morbide, une force accusatrice la ramène sans cesse à leur échec de tout à l’heure – comme si un sadique tentait de lui maintenir la tête sous l’eau dans une piscine, et que ce sadique était une part maladive et obstinée d’elle-même. Et pendant qu’elle répond à son interlocutrice sans vraiment l’écouter, une vague réminiscence des propos de Jalil sur les journalistes la rassure : la probabilité qu’elles en viennent à évoquer la réalité du monde au cours de leur échange est quand même assez faible. Tant mieux : dans l’état où elle est, elle ne le supporterait pas.

Pendant ce temps, un cul incroyablement bien fait vient de bondir du canapé des plus jeunes pour aller sur la piste de danse, et Jalil décide d’investir sa place encore chaude. En guise de présentation à ses voisins immédiats, il lance une exclamation dénuée de sens, lève la main dans une espèce de salut global d’animateur télé arrivant sur un plateau, signes sensibles d’une alcoolémie en progrès rapide. Face aux réactions décevantes – quelques gloussements perlés et un rire gras – il se penche très vite vers les deux face à lui dans le fauteuil, qui fument un joint en le regardant languissamment. Il atomise le silence qui cristallisait sournoisement en leur racontant, du timbre le plus suave que permet le mix vodka-clopes qu’il consomme en abondance… que la soirée est pleine de promesses, non ? et que peut-être ces promesses les concernent eux et lui, et qu’elles iront peut-être, oui, ces promesses, jusqu’à une révolution, ou une étreinte, et qu’elles sont, ces promesses, celles de la musique qui se réverbère sur les peaux qui dansent, là-bas… Comme toujours, l’alcool augmente son désir de contact humain en proportion exactement inverse de l’intérêt et de la cohérence de ses propos. Le couple lui sourit. Jalil se tait. Il prend le joint que lui tend le mec, s’enfonce dans le canapé et tire une taffe en plissant les yeux, dans une coolitude étudiée. Il attend. Il croit en partie à ce qu’il vient de dire, il pense que des molécules d’amour sont dans l’air ce soir, portées par exemple dans ce nuage de ganja, et qu’elles ne vont pas tarder à produire leur effet. En attendant, il regarde autour de lui.

Les bouches mordent, boivent, fument, parlent et invitent. Les corps s’esquivent ou se recherchent. A chaque fois que comme ce soir l’occasion se présente, il est ébloui par l’aisance de cette génération-là à jouir de la vie, de l’instant, débarrassée de la morgue et du malaise qui lui semble caractériser la sienne. Il envie très sincèrement son chic, même si d’habitude, bien sûr, il passe une bonne partie de son temps à dire qu’il la trouve complètement conne. Il réfléchit à ce qui a bien pu foirer pour sa génération à lui, et plus précisément, peut-être, pour lui-même. Avoir appris la mort de Kurt Cobain à un moment-clé de l’enfance ? Etre né avant internet ? Avoir lu Houellebecq avant Salinger ? Avoir d’abord jugé Facebook et Twitter ridicules et malfaisants, avant d’y céder avec la rapacité d’un mort de faim – par exemple parce qu’ils permettent le miracle de tous ces culs et ces seins de première année de fac qui se dandinent langoureusement dans ce salon ?

Voilà alors l’heureuse et magnanime propriétaire du cul au galbe parfait qui revient s’asseoir auprès de lui. Une petite plaisanterie sur le fait qu’il va falloir se serrer, puisqu’il lui a piqué sa place, accompagnée de la pression d’une main aux beaux doigts effilés sur sa cuisse. Il rend aussitôt le joint au mec en face et à sa copine et les oublie pour toujours. La fille qui vient de débarquer est en mode conneries effusionnelles, comme lui, ils sont sur la même longueur d’onde, la situation est idéale. Elle lui dit que la soirée est super, que la musique est super, que sa veste est trop bien. Où il l’a achetée ? « Et où est-ce que je t’ai déjà croisé ? T’es un pote d’un zicos de Lifetime, non ? Je t’ai vu à leur dernier concert… » Dans un élan d’affection, elle tend le bras pour les prendre tous les deux en photo, mais elle perd l’équilibre, l’I-phone lui échappe et elle s’affale sur lui en gloussant. Après s’être contorsionnée pour récupérer le portable sous la table, jusqu’à se retrouver allongée sur lui en diagonale, elle lui agrippe le cou pour s’aider à se rétablir, le plus lentement qu’il est possible. Au passage de ses lèvres et de ses cheveux, une bonne odeur de fleur blanche et de tabac inonde les narines de Jalil, et le temps s’arrête. Une anxiété immense l’étreint, à la limite de la panique. Puis la fille reprend son discours, avec la même intonation suave qu’il vient d’avoir avec les autres en face – la même euphorie alcoolisée, ecstasiée, cokée, qui sert d’articulation entre les phrases. Elle lui dit qu’elle est aware, ok, d’accord, d’accord pour trouver ce soir tout le monde trop bien et remplir son verre encore, d’accord pour s’enfoncer là-dedans et s’enrouler autour de lui, comme un foulard, comme une couleuvre, d’accord pour aller dans une chambre… Mais Jalil esquive – pas d’accord, plus du tout d’accord… Quelque chose est en train de se produire, quelque chose que de surcroît il avait prévu, et qu’il attendait. Mais qu’est-ce que ça veut dire, alors, que se passe-t-il si les choses que l’on attend se produisent aussi facilement ? Sans nul doute quelque chose de déplaisant, de possiblement effroyable. Il n’y a pas à hésiter. Fuyons.

RitaLino14

Son regard ineffaçable quand il s’arrache à elle, fait de surprise dépitée et d’incompréhension totale.

Maintenant pour lui ce sera une flûte de champagne ramassée à la volée sur une table, et le groupe qu’il rejoint dans le couloir près des chiottes, comme on rejoint sa famille ou des habitués qui pérorent au bar ; pour elle le geste d’empathie d’une copine qui la persuade de laisser tomber et de retourner danser ; et seule, vide, leur place à eux deux dans le canapé. La marque élégiaque de leurs culs qui disparaît, avant que d’autres culs les remplacent.

Tout va bien. Retour à la normale.

Depuis l’endroit où il vient de rejoindre le groupe, il remarque, de l’autre côté du salon, un autre rassemblement formé autour de trois « artistes locaux » qu’il connaît bien. Son esprit, pour se remettre de ses émotions, se met à vagabonder un peu. Ces artistes, se dit-il, ce sont de vrais stéréotypes, destinés à occuper une place immuable, emblématique, dans l’imaginaire social d’une petite ville. Et pourtant, ce sont des êtres de chair et de sang, convaincus comme lui de leur individualité précieuse, de l’originalité profonde de leur projet, de leur point de vue, de leur parcours. Des êtres dans lesquels il n’a aucun mal à reconnaître une pâte semblable à la sienne et un destin qui, comme le sien, ne dépassera pas l’anecdote. « Le peintre de marines ». « Le sculpteur moderne ». « La romancière régionale ». Jalil les aime bien aussi en raison de la dépendance réciproque dans laquelle ils se trouvent, lui et eux. Ils remplissent les pages qu’il livre à l’Echo, il essaie de faire venir du monde à leurs expositions. Mais tout de même, se dit-il encore – poursuivant un raisonnement qui lui sert aussi, il le sait bien, à ne plus penser dans l’immédiat à son comportement envers la fille – c’est marrant de voir comment le journalisme local, avec sa soif de pittoresque, de petits traits marquants sensés résumer une existence, fige les gens dans des chromos simplistes et folkloriques, mais assez puissants cependant pour se substituer aux apories des êtres réels, au mystère de la vraie vie. « Je parierais, poursuit-il à destination de lui-même, que ce type qui est en train de discuter avec le peintre trouve une bonne part de son plaisir dans l’animation sous son crâne d’un petit théâtre convenu, où ce peintre est un poète parcourant des océans intérieurs, une âme vagabonde arrimée au port mais voyageant par la grâce de son talent…. Faisant ça, il reprend un thème sur lequel j’ai dû broder une bonne douzaine de fois, à chaque fois que j’ai eu à rendre compte des expositions du gars, en fait… Et le peintre non plus ne se fait pas prier pour endosser ce rôle, autant par facilité que pour la petite satisfaction narcissique qu’il lui donne. Tout le monde est content, au bout du compte… Et si on poursuit la distribution de la pièce, j’ai le rôle du pigiste qui galère, pris dans des difficultés financières pas possibles, fantasque et vaguement dépressif… Doté d’un vrai petit style, vif et coloré, mais malheureusement trop inégal, trop laborieux, pour faire de moi un bon écrivain.»

Bordeaux10

Peu à peu, des bribes de paroles autour de lui percent à travers sa rêverie, le ramènent à son environnement immédiat et l’informent qu’il a rejoint tout naturellement un groupe possédant un bon degré de dinguerie. Plus on est de fous… Il lui semble que c’est la première fois qu’il voit ce type en marcel, l’air doux et inquiétant, au teint olivâtre et aux cheveux prématurément gris, et cet autre, un peu plus jeune, musclé, bourré de tics, le cheveu ras et blond, un tatouage maori grimpant le long du cou, et sa copine, cette poupée fraîche et rose, à la mini-jupe aussi rase que ses cheveux à lui, et ces deux vieux étudiants qui écoutent les trois autres en haussant parfois les sourcils. Mais inutile de se demander par quelle entremise ils se retrouvent là… Un journal attire toujours un lot de dingues, comme la lumière les papillons, comme la pâtée de madame Mouillote les chats errants, et ces dingues ont l’habitude de rôder dans tous les endroits qui lui sont associés, d’une façon ou d’une autre. Y travailler revient à être constamment sollicité, n’importe où, par des types prêts à n’importe quoi pour qu’on parle d’eux : une révélation fracassante, un premier rôle dans un film imaginaire, le plus grand château de sable sur la plage, une tuerie au fusil de chasse. Ces types sont donc, très probablement, des pépites des carnets d’adresses de ses collègues de l’Echo.

« Vous savez, le type qui envoie des balles par la poste au président et à toute cette racaille… Et bien, c’est moi » lui annonce, tout à trac et avec un grand contentement de soi, le type en marcel. A-t-il reconnu en Jalil un collaborateur du journal ? Quoi qu’il en soit c’est une confidence assez risquée qu’il vient de lui faire. Mais il enfonce le clou. « Je peux vous le prouver quand vous voulez. »

Malgré sa surprise, Jalil lui oppose un sourire muet, pour décliner poliment la proposition et inciter son vis-à-vis à plus de discrétion. Depuis quelques mois, les boites aux lettres de la région font en effet l’objet d’envois réguliers de balles de revolver au petit tyran de l’Elysée et aux sommités du régime, qui défraient la chronique : ce type, comme tout le monde, a pu l’apprendre à la télévision, mais dans l’hypothèse où sa confidence serait vraie, Jalil n’irait certainement pas la répéter à l’Echo de l’Atlantique, quand bien même cela conforterait grandement sa position au journal. Car l’Echo n’est plus un journal, c’est une annexe du commissariat, remplie d’indics, et ce doux dingue se retrouverait en taule avant même d’avoir son portrait dans les pages. Autant éviter une telle mésaventure à ce type a-priori sympathique – surtout si ce qu’il dit est vrai. C’est pour cette raison aussi que Jalil est bien content de végéter aux pages « culturelles ». Peu de monde les lit, mais elles font de mal à personne.

Le skin-head nerveux, qui a entendu la confidence du gros fou gentil alors que lui-même, dévoré du regard par sa blonde, déroulait une harangue pour l’insurrection violente à l’attention des vieux étudiants, se met à lui exprimer son accord et son soutien en beuglant (pour la discrétion, on repassera) : « Ca c’est avoir des couilles ! Ca c’est ce qu’il faut faire ! Sauf qu’il faut aller au bout ! Il faut les buter jusqu’au dernier, ces fils de putes, ces chacals de politicards, de patrons… Autrefois les mecs, Action Directe et compagnie, dans les années 70, ils se faisaient pas prier pour sortir les guns, même si les huiles ne devaient pas s’en mettre le quart dans les poches qu’elles le font aujourd’hui, et ça à tes frais bien sûr… T’as raison, mon gars… Un type qui te saoûle de belles paroles pour maintenir son pouvoir sur toi ? Une balle. »

IggyDebby

Jalil note avec amusement que cette dernière définition colle parfaitement à l’orateur lui-même, puis il porte à nouveau les regards sur la piste de danse, cherche en vain la fille de tout à l’heure, et son absence est un nouveau petit séisme. Puis il retourne vers le type doux. Celui-ci fait une drôle de tête, comme s’il était froissé, déçu, d’avoir été pris au sérieux par l’autre. Ca n’étonnerait pas Jalil qu’il fasse machine arrière à présent, qu’il revienne sur ses aveux, qu’il dise que c’est juste pour faire une bonne blague à tout le monde qu’il envoie par la poste ses petits colis…

Mais il n’en a pas le temps, car c’est la blonde porno trash vêtue de rose qui prend à présent la parole, et qui la tresse en tous sens comme un scoubidou torsadé. Elle dit qu’elle bosse pas. Elle bosse pas mais elle est pas chômeuse, hein, une chômeuse ça cherche à travailler, elle elle ne ferait jamais une chose pareille, elle est pas folle, ça fait un moment qu’elle a compris, depuis toute gamine. Dans sa famille ils bossaient dur, ouvriers, employés, on peut pas dire que ça leur ait réussi des masses. Plus ils bossaient plus ils étaient déglingués, et plus ils étaient déglingués, plus ils étaient cons – et plus ils étaient pauvres. Plus la retraite leur tardait, et plus ils crevaient vite quand ils y arrivaient, d’un cancer ou d’une attaque. Elle avait un oncle, il a tenu un mois et demi : juste le temps d’investir son fric en matériel pour refaire sa toiture, et il est mort. Un mois et demi de liberté dans sa vie. Un mois et demi de vie. Les toubibs ont expliqué que c’était le choc de ne plus bosser qui l’a tué, mais elle, elle pense plutôt que c’est l’idée de faire quelque chose pour lui-même, quelque chose dont il avait envie. Juste cette idée. Il n’avait jamais pu préparer en lui une place suffisante pour l’accueillir, cette idée… Comme personne, après sa mort, ne s’est jamais senti de refaire la toiture à sa place, les palettes de tuiles sont restées dans son jardin. Elles y sont toujours, comme une espèce de monument à la con à sa mémoire. Alors le boulot, le travail bien fait, l’argent honnêtement gagné, la conscience professionnelle, non merci, pas pour elle. Vraiment. Elle imaginerait trop des vieux types en costard, en haut d’une tour, pissant de rire de l’avoir baisée en beauté, elle comme sa famille, comme les autres, comme tous les pauvres, depuis toujours.

Jalil acquiesce à ce bon sens élémentaire, comme il trouve, aussi, une certaine logique à la radicalité des deux dingues. Il est essoré par sa journée, probablement bourré à mort depuis plusieurs heures, mais il est encore assez lucide pour réaliser qu’en fin de compte il est en phase, intellectuellement, « politiquement », avec eux tous – même s’ils lui apparaissent comme des monstres de foire à travers le miroir grossissant de sa cuite, et qu’il doit leur apparaître de la même façon. Il en ressent de la joie, la joie de patauger cinq minutes dans une flaque boueuse avec des gamins de son âge. « Et aussi la joie, se remet-il à s’écouter penser, de voir que notre opération de l’après-midi n’était pas dénuée de sens : si elle a comporte une part de folie, c’est une folie qui rencontre celle d’autres fous. Des tremblements souterrains font vibrer ensemble les antennes de notre génération. Jolie phrase… Les discours de ces cinglés, les baisers et l’adrénaline des braillards autour, Marthe et Isabelle qui transforment un Carrefour en champ de bataille : tout ceci possède un sens. C’est une belle découverte, c’est un beau début. »

Puis la fatigue s’abat sur lui et avec elle la honte, et à nouveau la révolte. La honte de patauger avec ces parias et de savoir à quel point il leur est lié, à quel point il leur ressemble. Mais surtout la honte de s’être conduit comme il l’a fait avec la fille tout à l’heure. What the fuck ? Pourquoi à présent prend-il la fuite dès que quelque chose se passe ? Et surtout, quand ce quelque chose prend la forme d’une fille qui vient bousculer son ennui ? Ces terribles années de pénurie sexuelle entre sa plongée glauque dans la vie active et le salut par les sites de rencontres ont-elles pu l’atteindre à ce point ? Est-il bien certain de son attirance pour les filles ? Oui, pourtant, absolument certain. La dizaine d’expériences homosexuelles qu’il a connues, comme tout le monde, histoire d’avoir emprunté tous les chemins, n’ont fait que conforter son attirance pour les filles, pour leur odeur, pour leurs beaux yeux, pour leur cul, pour leurs seins – opiniâtre, obsessionnelle, lui occupant en permanence le cerveau malgré ces moments de panique soudains et incompréhensibles. Mais ils sont un signe grave, ces moments. Ils sont le signe d’un refus d’emprunter un nouveau chemin, de se jeter dans une nouvelle eau, d’accepter un peu plus de vie, de hasard, d’égarement. Ce n’est pas la fille qui lui a fait peur – la façon dont elle aurait pu le blesser, le désarçonner, le mettre face à ses insuffisances – mais le nombre d’émotions et de nouveaux possibles qu’aurait apporté la nuit avec elle. C’est de cela dont il a peur, de ce surcroît de vie, de ce genre de vagues, dont il ne se sent soudain plus à la hauteur, qu’il croit capables de l’emporter trop loin. Il esquive cette fille comme il fuit la vie… Ca n’est pas possible. Ca n’est pas lui. Il faut cesser ce genre de choses avant de devenir vieux. Avant de devenir vieux, crétin et mort.

Il vide sa flûte de champagne, lance un trait d’humour bancal aux comploteurs et se lance à la recherche de la fille – pendant que dans une zone semi-consciente de son esprit, s’opère le calcul qu’elle doit être née pile à l’époque où il commençait à courir comme ça, en soirée, après les filles évanouies dans la nature.

* * * *

Mais il ne la retrouvera jamais. Alors qu’il essaie de traverser la foule pour rejoindre les portes-fenêtres donnant sur le jardin, il sent la pression légère d’une main sur son épaule. Un parfum de pêche bien connu lui envahit les narines. Il se retourne. Isabelle. Isabelle sortie de sa léthargie et gagnée par une anxiété qui enfièvre chaque parcelle de son visage. On verrait presque, autour d’elle, les étoiles et les points d’exclamation qui disent l’urgence dans les bandes dessinées.

Il s’est visiblement passé quelque chose, ce qu’Isabelle confirme bientôt d’une voix essoufflée tandis qu’elle reprend des couleurs. Quelque chose de confus et incontrôlable qui a à voir avec Marthe. Elle vient de la cuisine où tout se passe. Les gens en sortent en rigolant, heureux d’avoir trouvé l’attraction chelou sans quoi une fête n’est pas une fête. Elle voulait trouver Jalil avant d’y retourner pour tenter d’intervenir : si Marthe est en crise, c’est peut-être à cause d’elle, et il vaut sans doute mieux que Jalil soit là avec elle pour tenter d’apaiser les choses.

Jalil balance un moment entre l’attention intéressée à la détresse d’Isabelle et le désespoir de voir s’éloigner à nouveau son cadeau des cieux de moins de vingt ans, avant de céder à un mélange piquant de curiosité et d’anxiété sincère. Il emboîte le pas à Isabelle, qui est déjà repartie vers les éclats de voix et la lumière crue de la cuisine, à l’autre bout de la maison.

Ils jouent des coudes pour entrer dans la pièce enfumée, débordante de bouteilles vides et de cendriers pleins. Une bonne vingtaine de curieux, hilares ou scandalisés, saturent aussi l’espace en formant un cercle large qui permet de rester à distance prudente du spectacle en cours. Un saladier de bolognaises gît au sol, ses entrailles tièdes répandues sur un tapis de verre brisé ; il sépare Marthe, secouée de tremblements de fureur, d’un type cool en lunettes à grosses montures et tee-shirt Metronomy, blême et terrifié.

* * * *

Sans trop savoir comment, Marthe, au fil de la soirée, s’était retrouvée dans une situation qui lui causait une honte suprême et une joie qu’elle ne s’avouait pas. Elle s’était d’abord prise au jeu des saladiers de punch, avait vite retrouvé son dosage fatal – une bonne rasade de rhum pour à peine davantage de jus – puis, parmi le flot continu des fêtards qui envahissaient la cuisine, avait dégotté deux nanas survoltées, météores d’énergie pure, qui l’avaient aidée à mettre en route de gigantesques casseroles de pâtes et des poêlées de viande hachée. Les deux filles étaient parties dès qu’elles en avaient eu marre, remplacées par d’autres volontaires qui s’étaient aussi vite lassées – laissant Marthe seule aux fourneaux pour sustenter une horde d’ados à l’appétit décuplé par l’ivresse et le shit.

Elle se trouvait donc à camper une Mamma gavant une progéniture innombrable et braillarde et devenait – elle s’en rendait compte aux plaisanteries affectueuses, aux sourires attendris que les gosses lui adressaient en tendant leur assiette – une sorte de totem maternel de la soirée. Le grotesque de ce tableau l’indignait d’autant plus qu’elle se rendait bien compte, en fait, du plaisir qu’il lui procurait. Les spaghettis bolognaises, cela dit, étaient trop relevées, saturées de tabasco et de poivre, même pour un estomac habitué aux épices comme l’était le sien. Elle retrouvait là un travers persistant de sa cuisine, plutôt bonne, de l’avis général, mais trop épicée, au point d’en devenir parfois immangeable. Elle l’aimait bien, ce travers, il lui semblait une réminiscence de sa jeunesse asociale, quand elle couvrait chaque plat qu’on lui présentait de piment et de poivre rageurs, dans une protestation rituelle, gratuite et parfaitement inutile contre les conventions et l’ennui du quotidien. Elle se foutait bien qu’il empêche les autres d’apprécier ses efforts culinaires à sa juste valeur. De toutes façons, les gamins appréciaient les bolognaises : ils étaient pour la plupart trop bourrés pour être gênés par les épices, et ceux qui les sentaient quand même les faisaient passer avec de la vodka.

Et c’est quand elle verse une dernière poêlée de viande sur des pâtes fumantes que vient l’aborder le popeux chaleureux et liant aux lunettes d’Elvis Costello. Marthe perçoit en lui la vanité involontaire des gens heureux de ce qu’ils font et de leur succès, habitués à trouver l’admiration dans le regard des autres, mais elle n’en éprouve ni haine ni mépris : décidemment l’aventure qu’elle traverse, malgré ses cahots, lui réussit plutôt bien. La conversation roule sur la programmation du Side-Car, sur des amis communs habitués du lieu, puis sur le groupe où il joue, qu’elle connaît peut-être. Elle réalise alors que c’est le groupe du gros con qui a participé au lynchage d’Ephraïm, et l’ambiance se tend nettement.

Miko le voit aux yeux de son interlocutrice, qui le fixent maintenant en brillant d’une lueur mauvaise, réaction inhabituelle à une discussion au sujet de son groupe. Décontenancé, mais comprenant intuitivement que la réaction de Marthe est liée au boulot d’Antonin, il s’empresse de suivre sa nature profonde qui le pousse à adoucir les angles et faire disparaître les points de tension. Il lui annonce la bonne nouvelle :

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« – Antonin, il n’en peut plus de sa situation. Tu as peut-être entendu ce que racontent les fans du groupe… C’est pas une rumeur ! Il quitte la police. Il va de nouveau pouvoir se consacrer au groupe à 120 %.

– Ah ouais ? Ah bon ? Quitter un troupeau de bœufs pour revenir nous pondre vos bouses sur scène, je ne sais pas si ça vaut le coup… Pour lui, pour vos fans… La soupe n’est plus bonne, chez les nazis ? »

Miko est si violemment heurté, dans son caractère, dans sa façon d’être, qu’il répond avec la plus grande virulence dont il est capable :

«  D’accord… Ca te plait ça, la méchanceté gratuite ? Essayer de détruire quelqu’un ? Ca remplit ta vie ? Ca te fait jouir ? »

Hiroshima sous le crâne de Marthe. Envie de taillader la face de ce connard à coups de flûte à champagne.

« Détruire quelqu’un ? Méchanceté gratuite ? Tu plaisantes là ? Méchanceté gratuite ? Tu parles bien d’un mec qui appartient à une bande de connards qui ont tué un gars parce qu’il était bronzé et qu’il avait une plus grosse bagnole qu’eux ? »

Troublé par la conviction de Marthe, tétanisé par la violence qu’elle dégage, la voix de Miko est basse et hésitante, maintenant.

«  – Mais… Arrête, non, c’est n’importe quoi… Antonin m’a assuré qu’il en avait réchappé…

– Toi aussi ? Toi aussi, tu t’y mets, à dire que je deviens folle ? Bien sûr qu’il est mort, Ephraïm, bien sûr qu’ils l’ont tué, il est mort, tu m’entends, mort, MORT, MORT ! »

La casserole de pâtes accompagnée d’une douzaine de verres vole alors de la paillasse aux pieds de Miko, accompagnée d’un murmure de la foule autour d’eux, effectivement convaincue de voir la folie à l’œuvre.

Elle poursuit, d’une voix qui s’apaise et psalmodie bientôt.

« Il est mort et ce sont eux qui l’ont tué… Ces fachos dont fait partie ton copain… Ton copain… Il est devenu une machine à détruire pour mille euros par mois… C’est pas cher payé… Il peut bien rendre son uniforme et se remettre à chanter… C’est trop tard maintenant… Le mal est fait, il faut réparer… Il faut réparer… Ce monde de merde… On n’est pas des victimes… Pas possible d’être une victime quand ce qui nous opprime est mort depuis longtemps… Il faut choisir : ou on est mort, ou on est vivant… Ephraïm est mort et le monde est brisé… Le monde est brisé, comme du verre brisé… »

Les ados l’observent, fascinés, dans un silence qui se prolonge. Isabelle et Jalil sortent de la foule et s’approchent d’elle, en prenant mille précautions. Isabelle s’aventure à lui prendre la main et à lui parler, tout doucement. Mais Marthe est calme, si calme… Ils constatent, comme la foule autour d’eux, que le danger est écarté maintenant. Miko leur sourit, pas encore tout à fait soulagé cependant. Ils n’ont pas de mal à la convaincre de les suivre sur la plage, prendre une bouffée d’air frais.

Ils repassent par le salon : les elfes du canapé, à l’exception de la fille volatilisée, baisent carrément maintenant sur la piste de danse, ondoyant au rythme d’un mix de rock et de R’n’b. Jalil grommelle à l’attention des deux filles : tout cela manque singulièrement d’élégance, à leur époque les choses se seraient passées autrement. Beyonce et les Buzzcocks, personne n’aurait osé un tel mélange.

Premier sourire d’Isabelle depuis longtemps.

VII

Des sensibilités qui se sont épanouies au bord de l’océan croient forcément à ses pouvoirs occultes. Ces jours-ci, ces nuits surtout, ils sont venus là avec la régularité des vagues, calmer les crises, interroger ou oublier les démons. Il suffit de s’asseoir sur le sable et de laisser le corps se détendre, la conscience aller au gré des flots. L’eau du corps, même lestée de trois grammes d’alcool par litre, entame une discussion avec l’océan. Le grouillement des puces de mer rappelle les pulsations du sang, les trous d’épingle du ciel étoilé laissent voir l’infini.

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Veillée par l’inquiétude d’Isabelle et la curiosité de Jalil, Marthe se sent dans un état étrange. La colère, les pensées et les mots qui l’ont submergée pendant qu’elle disait ses quatre vérités au glandu de la cuisine, se sont retirés d’elle comme une vague, en ne laissant que peu de traces. C’est ce qui s’était passé aussi la nuit où Ephraïm lui était apparu : elle sait que le souvenir conscient qu’elle en garde est peu de choses, par rapport à ce qui l’avait traversé alors et qui n’est plus, en elle, que la chaude marque d’un émerveillement passé. De la même façon, à présent, ne reste plus de l’exaltation furieuse qui l’avait prise tout à l’heure, qu’une petite musique d’oubli et d’apaisement.

Elle est là, entre ses deux amis, ses deux nouveaux et seuls amis, qui l’insupportent autant qu’ils lui sont indispensables, comme eux isolée du monde par le fracas des vagues. Assise, ou plutôt presque allongée entre les jambes d’Isabelle, elle-même adossée contre Jalil qui l’entoure de ses bras et qui caresse, du bout des doigts, les cuisses de la blonde, les épaules de la brune.

Elle regarde Isabelle longuement et la charme d’un sourire. « C’est ici que j’aurai ma revanche », se dit-elle.

Elle tend les lèvres et réclame à celles d’Isabelle un baiser, comme une récompense légitime, comme une consolation pour ses malheurs. Isabelle est terriblement gênée : elle souhaite consoler Marthe, bien sûr, mais elle ne veut pas blesser Jalil, provoquer chez lui un sentiment de jalousie ou d’exclusion. Son amour pour Jalil, lui aussi, est une fleur délicate qui a besoin d’égards et d’attention – comme Marthe, comme elle-même, comme tout ce qui vit et frémit dans ce monde. Elle n’est plus tout à fait sûre que Jalil ait compris pour elle et Marthe, et elle a besoin de toucher la peau du garçon, d’éprouver sa présence, de ranimer le rêve qu’il est son mec, son amant, sa machine à prendre soin d’elle, qui fonctionne rien que pour elle.

Elle cède pourtant à Marthe, en espérant que Jalil ne s’en offusque pas, puis elle se raidit légèrement, soupire, la repousse le plus délicatement possible. Puis elle se tourne vers Jalil, et demande à son tour un baiser, une caresse…

Jalil, surpris, donne un baiser avec réticence. Il trouve que c’est cruel pour Marthe, qu’Isabelle joue depuis le début avec ses sentiments pour elle, qu’elle exagère, qu’elle ne change pas. Tout en embrassant Isabelle, il cherche Marthe du regard, pour lui faire comprendre qu’il cède au désir de son amie mais qu’il n’est pas vraiment d’accord, qu’il préfèrerait que cela ait lieu ailleurs, à un autre moment, et peut-être aussi qu’il en a assez des baisers d’Isabelle.

Un bref instant, ils ressemblent à trois oiseaux qui esquissent un ballet furtif, qui cherchent ou fuient la becquée en se tordant le cou.

Puis, Jalil finit par se détacher de l’étreinte d’Isabelle, pour se tourner vers Marthe qu’il fixe d’un regard perdu, inquiet. Il hésite un instant, puis il se penche vers elle qui relève la tête pour saisir ses lèvres et y coller un baiser vorace, entêté, ardent.

Isabelle, inconfortablement coincée, comprimée entre les corps qui se cherchent de son amante et de son amant, se dégage dès qu’elle le peut et le plus discrètement possible. Elle se lève, disperse d’un revers de main le sable qui s’était déposé sur sa robe, puis elle les regarde sans bouger s’embrasser avidement, un bon moment. Elle est un peu choquée, bien sûr, puis elle se refuse à l’être. Elle entend comme un reproche qui lui est fait dans le bruit régulier des vagues. Elle pense pourtant qu’elle a fait et qu’elle fera ce qu’il faut, elle ne sur-réagira pas, elle ne provoquera pas de nouvelle catastrophe ou de scandale. Elle va remonter vers la villa, vers les cris profanes de la fête. Elle va laisser Jalil avec Marthe. Et alors ? Que pourrait-elle faire d’autre sans commettre de violence, d’intrusion ? Ni l’une ni l’autre ne lui appartiennent, après tout.

Elle se laisse draguer un moment par un garçon de vingt ans beau comme un dieu, mais d’une vanité consternante, qui la dévisage comme si elle était un beau temple édifié spécialement pour son culte. Elle n’éprouve pourtant aucun désir de lui offrir quoi que ce soit, aucune envie surtout de le laisser la baiser. Elle le laisse en plan dès qu’elle est sûre qu’il pense que c’est gagné, et monte se coucher seule, bien avant la fin de la soirée.

Un peu plus tard, après avoir laissé Jalil, Marthe la rejoint, l’excitaton de sa petite vengeance passée, pas vraiment fière. Elle se glisse dans le lit, se blottit contre elle et très vite des baisers se mettent à chercher sur leurs peaux l’oubli et le pardon.

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Un peu plus tard encore Jalil arrive à son tour dans la chambre, déçu de ne pas être retombé sur l’ange au cul sublime (qui n’est pas loin pourtant, paisiblement endormi au-dessus d’une bassine de vomi dans la salle de bains à côté), heureux de ce qui s’est passé sur la plage, mais un peu inquiet de la façon dont Isabelle a pu le prendre. Il hésite à rejoindre sous les draps les deux corps assoupis, respirant leur paix retrouvée, il se demande s’il en a le droit, s’il ne va pas encore une fois rompre le bel équilibre, malmener leurs deux cœurs, tout ça juste dans l’espoir consternant de tremper une fois de plus son biscuit. Il se sent minable, égoïste et gaffeur, une catastrophe ambulante, un zizi sur pattes, mais Isabelle, le voyant hésiter à avancer dans l’encadrement de la porte, lui fait signe de se faufiler entre elles et d’arrêter de se raconter des histoires.

VIII

La première statuette à faire son apparition sur le bureau du commissaire, il y a un an, avait été une Jeanne d’Arc à cheval, de la taille d’un Yorkshire nain. Avec son allure naïve, sa bannière virevoltant gaiement au vent, elle était parvenue dans les premiers temps à apporter une touche de légèreté à la pièce lugubre.

Elle avait vite été rejointe par des bustes aux expressions inquiétantes et maladives qui enlevèrent en revanche tout espoir de rendre les lieux respirables mais s’accordaient davantage à l’état d’esprit de l’occupant des lieux. Ayant manifestement à sa disposition une collection importante de ces sinistres personnages, Bertrand Picquet renouvelait régulièrement les équipes, toujours au nombre de trois, selon une logique qui lui appartenait. Tout juste pouvait-on déceler une correspondance, à chaque période, entre le calibre des tueurs choisis par le commissaire, et l’intensité de sa folie. Seule Jeanne d’Arc demeurait. Cette semaine, qui promet donc d’être faste, c’est au tour de Staline, Mussolini et Mao de se trouver alignés sur le bureau, telles les statues de l’Ile de Pâques, sous le regard idiot de la Pucelle. Sombres divinités annonciatrices de confusion et de malheur.

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Elles donnent à Picquet, qui exhorte ses troupes à s’inspirer de leurs glorieuses leçons en arpentant la pièce de long en large, une énergie inépuisable.

« Sus à la vermine, arabes, pédés, gauchistes ! Le doigt de Dieu sur ces punaises, et sans trembler ! » tonne-t-il en faisant sursauter la compagnie. Des tremblements, pourtant, son corps en produit beaucoup : spasmes des joues, contractions de son front trempé de sueur, et surtout ces soubresauts obscènes du bas-ventre – sans doute l’aspect le plus déplaisant du spectacle…

Le cœur au bord des lèvres, Antonin assiste à la scène avec les autres, absurdement plantés là depuis un quart d’heure. Les douze hommes, las, avaient certes pu dans un premier temps trouver drôles les délires racistes du commissaire (ce n’était pas le cas d’Antonin) mais depuis que la commissaire multipliait ces réunions où il leur donnait de si beaux exemples de folie furieuse, ils sentaient confusément, devant ses moues révulsées, ses regards violemment expressifs, qu’il les tenait dans le même sac de haine et de mépris que les jeunes arabes, les profs, les syndicalistes et l’humanité entière. Et, en effet, Bertrand Picquet voyait la plupart du temps les hommes sous ses ordres comme des chiures irrécupérables, niquées de l’intérieur par leurs cours de fac ou de l’école de police, encore tous visqueux de cette bave des droits de l’homme secrétée par la même racaille gauchiste, pédée, juive. Il semblait alors à deux doigts de se jeter sur eux pour les étrangler, puis sans raison apparente un torrent d’affection, largement aussi déplaisant, l’anéantissait en quelques secondes : ils étaient soudain ses chéris, les brebis égarées du seigneur, et le dernier rempart contre les barbares. Il sanglotait. C’était terrifiant.

Pour l’instant il est passé derrière son bureau et reprend des forces pour la suite, fixant Mussolini, entre gravité et hébétude. Antonin interroge avec anxiété les visages qui l’entourent. Quelle serait leur réaction s’il pétait définitivement les plombs ? Comment évaluer leur degré de rejet véritable de toute cette folie obscène ?

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Le type a toujours été malade, mais la tension est montée d’un cran à partir du moment où l’arabe du casino leur a filé entre les doigts. Il a accusé le coup pendant quelques semaines, se concentrant péniblement sur le passage à tabac de roms raflés au hasard, puis il a appris que les potes de l’arabe avaient mis à sac un supermarché et que la direction de celui-ci es avait laissés partir. Être mis face à un tel laxisme, à une si monstrueuse complicité entre le capital et les voyous, l’avait littéralement achevé : depuis, il allait de mal en pis, son indignation et sa violence étaient sans bornes, l’ennemi était partout.

Il caresse de sa grosse main le crâne nu du Duce, marmonnant à présent des propos inaudibles. Il s’interrompt pour respirer, avec difficulté. Son érection est bien visible et un peu de bave luit sur son menton. Tout cela fera de belles images : Antonin se félicite que la caméra de son téléphone mobile, dépassant de la poche de sa chemisette réglementaire, n’en rate pas une seconde.

« Boia chi molla ! » Picquet vient de hurler de sa voix de Stentor, faisant trembler les vitres et sursauter ses hommes. Le show reprend. «  Boia chi molla ! Fascismo e liberta ! »

« Il faut agir, mes enfants, il faut aller très vite ! Ces salopards ne s’arrêteront pas là. On a des preuves, des preuves accablantes. Après leur odieux forfait, dégueulasse, ils ont organisé une fête chez eux, vous imaginez, le genre de partouze gerbante, vous voyez, il devait y avoir des enfants, des animaux, des enculades, bref, tout ce dont ces pédérastes sont capables. Mais ce qu’ils ne savaient pas, ces trous du cul, c’est que parmi les invités, outre les jolis spécimens de raclures dont je vais vous parler, il y avait un de nos indics. Et il m’a appris un truc qui vaut le détour… »

Qu’une fête parmi la jeunesse branchée de la station puisse être truffée d’espions des flics, sans même qu’ils soient en service commandé, n’étonnait pas le moins du monde Antonin. Le régime reposait de plus en plus sur une armée de mouchards, électroniques notamment (toutes les conversations par téléphone, tous les mails pouvaient être interceptés), mais aussi simplement et classiquement de chair et de sang – beaucoup étaient recrutés dans le secteur sensible de l’action culturelle ou dans les médias locaux, et Picquet se voulait à la pointe de ce système. Qui pouvait être le mouchard, en l’occurrence ? N’importe qui, ça n’avait pas d’importance, le système était implacable et savait obtenir n’importe quoi de n’importe qui, par la peur et le fric – et il n’était même pas besoin de faire trop peur ni de donner trop de fric. Antonin lui même n’acceptait-il pas de porter cet uniforme dégueulasse pour une bouchée de pain ?

« Ouvrez grand les oreilles, mes poussins : les salopes n’ont pas trouvé mieux à inviter à leur orgie que ces autres super salopes, ces raclures de trou de cul de nègre, ces ordures qui fomentent un attentat contre le président. Notre agent est formel : ils étaient là, tous, autour d’un verre, comme des connards, à discuter de la meilleure façon de loger une balle dans la tête du chef de l’état. Pitoyables fientes. Qui se rassemble s’assemble, vous me direz. Mais en tout cas, à présent une chose est claire : nous savons exactement ce qu’ils veulent faire et nous savons ce que nous, nous devons faire pour les en empêcher, ces petites putes… Pour leur mettre bien profond dans leur cul puant… Pour les enculer à sec… Ohooohoh… Ohh… »

Quel porc. Quel ignoble gros porc.

« Ohh… Ca fait du bien… Et mes bébés, surtout, ne me parlez pas de légalité, de respect des procédures… hein mes bébés ? Vous allez me laisser tranquille avec le respect des lois, avec toute cette racaillerie judéo-communiste… »

Et voilà, la boucle était bouclée, ça repartait sur les communistes et les juifs… et bientôt ça serait probablement le tour des noirs et des arabes… « Marrant, ça, l’admiration de ce type pour Mao et Staline, combinée à son anti-communisme obsessionnel » se dit Antonin, qui s’efforce à une analyse détachée des psychoses du commissaire dans l’espoir de trouver un peu de sérénité – et qui n’y parvient pas. Il parvient tout de même à une explication : peut-être que Picquet admire Staline et Mao parce qu’ils sont, en réalité, sur la deuxième et troisième marches du podium de l’assassinat en masse de communistes, juste derrière Hitler qui est, ça va sans dire, son héros numéro un. Il n’osait pas encore suspendre son portrait au dessus de bureau, ni venir au travail en uniforme de la Waffen SS, on se demandait bien pourquoi. Ca viendrait probablement.

En se concentrant, le front plissé devant l’autre qui bave face à la caméra, Antonin parvient aussi à se représenter ce que peut être son monde intérieur. C’est finalement assez facile, ça doit ressembler à un tableau de Jérôme Bosch ou, mieux, à une pochette d’album d’Iron Maiden – oui, c’est ça, c’est plus proche, le zombie d’Iron Maiden qui ajoute le mauvais goût et la laideur à une paranoïa féroce.

Il a par contre beaucoup plus de mal à se projeter sous le crâne de ses camarades. Y a-t-il là-dessous un peu de place pour l’entraide, la révolte, la fraternité des hommes ? Il aimerait bien le savoir et le savoir vite… car le commissaire le regarde étrangement, depuis une minute qu’il farfouille dans le tiroir de son bureau. Et ce qui est vraiment désagréable, c’est qu’il le regarde lui tout spécialement… Qu’est-ce qui se passe ? Il n’a pas pu remarquer la caméra de l’i-phone, il est bien trop perché pour ça…

Peut-être, peut-être, mais ce dont Antonin est sûr, c’est qu’il est bel et bien dans le collimateur d’un fou furieux en pleine crise.

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« Avec ça, mes amis, on va les faire grimper au baobab… On va couper dans la brousse ! » continue Picquet, sortant du tiroir une machette africaine, ébréchée et rouillée sans doute mais parfaitement prête à se ficher dans un cou, sans rime ni raison. Un frisson lézarde le groupe. « C’est bien beau, hein, cette chose… J’ai ramassé ça dans un cloaque occupé par des nègres… Sans papiers, évidemment, les nègres, à l’heure qu’il est ils doivent se palper la nouille dans la case de papa… après un trajet retour offert par la République… et sans le coupe-coupe ! Coincé dans la forteresse Europe, le coupe-coupe… Dieu sait quelle émeute infernale ils voulaient provoquer avec ça… Mais à présent, mes amis, il est tombé dans de bonnes mains… N’est-ce pas, mes petits amis, qu’il est dans de bonnes mains le coupe-coupe ? » Il promène sur ses hommes un regard infecté par la mort. Le tempo de ses paroles ralentit, la voix grince… « Vous n’aurez qu’à vous y rallier comme à mon panache blanc… quand nous mènerons bataille contre ces hippies, cette racaille… car l’heure de vérité approche… oh, non, laissez-moi tranquille, ne me parlez pas du respect des lois… Les lois sont des putes fardées qu’on baise avec un bâton. Dux mea lux ! Ne me frego ! Sempre avanti !

« Non, non… écoutez-moi, on va s’y prendre autrement… Les crétins des beaux quartiers, on va leur faire une belle démonstration, un son et lumière à l’occidentale… la patte inimitable de la police française… Après tout ils peuvent bien aller en enfer avec ce qui se fait le mieux par ici, les petits blancs… les petits chéris, les petits fils à papa… Moi, le coupe-coupe des nègres, mes amis, m’est avis qu’on pourrait le garder pour le pire résidu de merde de l’humanité, vraiment la lie la plus pouilleuse… pour si jamais on découvrait un traître parmi nous… un du genre à laisser échapper des prisonniers, par exemple… un qui sabote son boulot… qui essaie de vous monter contre moi… un qui me filme depuis tout à l’heure en pensant que je suis trop con pour m’en rendre compte… HEIN FILS DE PUTE COMME CA TES POTES ILS VONT VOIR CE QUE CA FAIT UN COUP A TRAVERS LA GUEULE… »

Et Antonin s’effondre vers l’arrière en espérant la protection du troupeau, tandis que s’abat la lame.

Mao, Mussolini et Staline regardent tout ça d’un air peiné. Et ils pensent que Picquet est vraiment un type incontrôlable qu’il conviendra, dès qu’il ne sera plus utile, d’envoyer dans un camp.

Jeanne d’Arc regarde toujours en l’air : elle n’a pas capté grand-chose. Pour savoir quoi penser, elle attend que redescende sur elle la voix du seigneur.

IX

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Pose le sachet de thé à la cannelle dans le cendrier, Antonin, et installe-toi face à l’écran allumé, ton mug Archive/ Controlling Crowds bien calé dans tes paumes. Aspire du bout des lèvres les premières gorgées du liquide brûlant pendant que le micro-processeur se réveille, et écoute-moi.

Ce qui reste à accomplir est très simple. Au point que tu seras un peu déçu quand tout sera fini et qu’il ne restera plus qu’à attendre les premières réactions, les premières protestations. A présent rien ni personne ne peut t’empêcher d’agir – si cela s’appelle agir, cette pluie de signes sur un clavier. Rien ni personne ne peut t’empêcher d’agir car personne ne sait ce que tu fais, seul dans ton studio, pendant ces minutes banales que rien ne distingue du cours ordinaire des choses. Tu es absolument libre et tu sais ce qu’il faut faire. C’est à la fois con et exaltant : c’est un jeu d’enfant. Pointe le museau de la souris sur la queue du renard roux, et va sur internet.

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Qui suis-je, moi, pour te dire ainsi quoi faire ? Qui suis-je, pour te parler avec cette conviction et pour que tu m’écoutes assis sur ton siège, en caleçon à carreaux et tee-shirt American Apparel, à la fois attentif et étonné ? Suis-je la voix de ta conscience – ta conscience morale, politique, ta conscience de classe, comme il te plaira ? Suis-je le souffle de ta jeunesse, ton énergie vitale ? Ou bien suis-je toi, uniquement toi, ton être irréductible et immuable, ce qu’il y a en toi de plus précieux – de plus archaïque. Ce qu’il y a en toi de plus fiable. S’il ne fallait pas aller chercher plus loin que ça ? Je suis toi, tout simplement toi.

Je suis ta révolte et ton refus – qui changent la donne. Je suis ton ras-le-bol contre ce monde, contre ce boulot, contre ce dingue. Je suis aussi ton soulagement, ton infini soulagement d’hier soir qui t’oblige à être à la hauteur, à présent.

Je suis la réaction qui est née en toi ce jour funeste, face à la tristesse et au dédain que tu as lus dans le regard des deux filles dont tu vérifiais l’identité. Je suis la haine immense qui t’a saisi quand tu as croisé le regard du garçon. Haine contre toi-même, et contre le monde qui te faisait cette vie. Je suis la promesse solennelle que tu as faite alors, d’exploser dès que tu le pourrais la tristesse et la haine – je suis cette promesse que tu t’apprêtes à tenir.

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Je suis le type qu’ils ont pris en chasse après avoir terrorisé les trois autres et qu’ils ont peut-être tué – après tout qu’est-ce que tu en sais ? Ils sont revenus sans lui, et Picquet fulminait de l’avoir raté, mais que peux-tu déduire de sûr du comportement de ce dingue ? Je suis l’esprit de ce type qu’ils ont tué, et je réclame justice.

Je suis ton désir de musique et de liberté, mais tu ne pourras être libre, et revenir à la musique, que lorsque ce monde sera à terre.

Je te dis tout ça et bien sûr, tu en fais ce que tu veux. Mais, tu vois, quelque chose me dit que ce que tu veux, ce que je veux, c’est ce que nous voulons tous. Tu veux vivre, je veux vivre. Nous allons tous vivre maintenant.

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Pense une ultime fois à ces heures volées, pendant que tu tapes un truc sur Google. Pense à ces longues semaines à t’emmerder en uniforme, pense à tout ce temps perdu. Pense à la haine et à la bêtise, pense à ces choses vulgaires et basses que tu es contraint d’avaler avec dégoût et avec rage. Pense à la jeunesse qu’ils te volent, pense à la vie qu’ils te volent.

Pense au régime de tortionnaires qu’ils mettent en place, et dans lequel ils ont le front de t’impliquer. Pense à ce monde dont ce gros dingue est le rebut, la merde grasse, mais qui en sera l’avenir si tu ne fais rien. Pense à cela pendant que tu vas sur You Tube, que tu exportes cette vidéo et que tu appuies sur entrée pour l’envoyer, comme un missile, perforer le flanc de ce pays de cons.

FIN DE LA DEUXIEME PARTIE

TROISIEME PARTIE

I

SwartzJulianne

La semaine qui suit, à nouveau seuls dans la maison, dans le foutoir d’après la fête, ils ne font rien, rien d’autre que l’amour, rien d’autre que de rester de longues heures au lit à contempler leur amour, changeant et sûr, féroce et doux, curieux petit animal qu’ils découvrent et essaient d’apprivoiser, qui va de l’un aux autres, comble les cœurs et les sens, s’enfuit par la fenêtre et revient quand ça lui chante. Quand vient la satiété ou la lassitude, celui ou celle qu’elles atteignent sort de la villa en sirotant une bière, en fumant une cigarette, et descend vers l’une des plages par les sentiers des pins, le bonheur en bandoulière.

Parfois, ils descendent à deux et ils font l’amour sur la plage, sous les morsures du sable chaud, sous l’étreinte brûlante du soleil, et parfois ils sont excités à l’idée qu’on les observe, mais il n’y a jamais personne. Pendant ces jours de début du monde, ils ne rencontrent jamais personne. Il n’y a même pas eu, ces jours après la fête, de voisin pour venir gueuler contre les bouteilles de kro dans les fossés ou s’indigner au sujet des 80 décibels qui ont duré toute la nuit…

Ils ne voient jamais personne, et ils font l’amour. Ils ne voient jamais personne et le monde est chaud et jouissif. Seuls les oiseaux et les animaux qu’ils dérangent dans leurs occupations en empruntant les sentiers, partagent leur Eden cette semaine-là.

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Les parents d’Isabelle ne lui donnent plus de nouvelles, et ils se font tous les trois progressivement à l’idée qu’ils ont décidé de prolonger leurs vacances. Isabelle ne sait plus vraiment où ils sont, hasarde parfois des hypothèses. Floride ? Australie ? Argentine ? L’éventail des suppositions couvre l’ensemble du globe mais revient cependant au même : ils sont dans un endroit climatisé, riche et blanc. Le trio ne se fait pas le moindre souci pour eux.

Petit à petit, tout doucement, Isabelle reprend des forces, se remet du choc du Carrefour. Un jour, elle rompt un long silence : elle vient de se souvenir que le patron du supermarché portait des baskets noires, certes plutôt fines et élégantes, mais quand même, des baskets avec un costume, elle tient soudain à souligner à quel point c’est ridicule. Le jour suivant elle éclate de rire alors qu’ils regardent Clerks : la scène où la petite amie de Dante reconnaît n’avoir fait l’amour qu’avec trois autres types avant lui, et le malentendu qui s’ensuit.

Elle n’utilise plus la fonction téléphone de son portable. Elle poste juste sur Instagram des clichés mordorés où apparaissent de belles et longues jambes – celles de Marthe – un torse et un pénis dressé – ceux de Jalil – des doigts fins et délicats qui entourent ce pénis – ses doigts à elle. Ebahis par ces photos, ses anciens collègues et clients en feront pendant un mois le sujet numéro un de leurs discussions, multipliant les interprétations et les conjectures – et la meilleure des conclusions s’imposera rapidement d’elle-même : ils ne la reverront pas de sitôt. Et en effet elle a décidé de rester là longtemps, avec ses amis, allongée nue sur le sable, à accueillir le soleil et les vibrations du temps. Elle investira dans ce projet très peu coûteux toutes ses réserves d’argent, éventuellement celles de ses parents. Ils pourront tenir longtemps. Marthe, pour sa part, a fermement décidé de ne plus jamais travailler de sa vie, Jalil de ne plus envoyer d’article au journal avant d’avoir trouvé à écrire quelque chose qui vaille la peine.

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Ils ne font rien, rien d’autre que l’amour, mais Isabelle et Marthe, quand elles sont seules, le font moins souvent. Une force les éloigne progressivement l’une de l’autre, enclenchée par le coup d’éclat de Marthe, aidée par la volonté d’Isabelle de se tenir en retrait du monde. Elles évitent de dormir dans le même lit sans Jalil. Quand il n’est pas là, un silence se fait, où se mêlent la scène de l’autre nuit (celle où Marthe s’est imposée dans le jeu), et leurs étreintes des nuits précédentes. Un silence se fait où se mêlent le ressentiment de Marthe et la prudence d’Isabelle face à ces explosions d’aigreur. Elles aiment pourtant encore le sexe, ensemble : leurs corps auraient beaucoup de mal à devoir se quitter pour de bon. La tendresse et le plaisir sont au rendez-vous quand elles se touchent, mais chacune est désormais gênée de faire le premier geste, honteuse à l’idée de commettre une erreur, furieuse d’être celle qui se fait avoir. Jalil est le seul moyen de sortir de ce face-à-face…

Parfois, l’après-midi, elles restent longtemps sur la terrasse, à fumer cigarette sur cigarette, à boire thé après thé, Isabelle apparemment absorbée dans ses rêves, Marthe furieuse mais n’osant rien dire, hésitante, ne sachant que faire ni penser. Les minutes succèdent aux minutes, la colère et la gêne, le silence et le désir se font denses, presque palpables. Marthe en veut à Isabelle de ne pas y mettre un terme en lui prenant la main. Cela continue encore, jusqu’à ce qu’à un moment ou l’autre Jalil passe, et qu’Isabelle l’appelle. Jalil comprend aussitôt ce dont il retourne, à quel jeu elles veulent le voir jouer – et ce jeu lui convient. Alors il les laisse l’assaillir de minauderies et de caresses, et il en a autant pour chacune, et il est fasciné de voir venir le moment où, ayant atténué leurs rancunes et éclairci leur désir par ce flirt avec lui, elles se précipitent l’une vers l’autre et semblent à nouveau l’oublier tout à fait, engagées volontaires dans la jungle du plaisir.

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Ils ne font rien, rien d’autre que l’amour. Jalil et Isabelle le font encore énormément, sans cesse, dès qu’ils se trouvent ensemble. Marthe et Jalil le font moins, mais vivent le reste de leurs nuits de si nombreux moments rares, assis, lumière éteinte, sur le rebord d’une des fenêtres de l’étage. Ils parlent sans fin, bercés par le fracas des vagues, et chacun se découvre lui-même en même temps qu’il découvre l’autre. Le rougeoiement régulier de leurs clopes dans la nuit ponctue leur surprise à être si bien tous les deux, à se trouver tant de ressemblances. Ils ont non seulement beaucoup de goûts communs, mais aussi les mêmes façons d’apprécier ce qu’ils aiment. Ils ont des traits de caractère semblables, mais aussi des phobies en commun, des aversions, des manies inavouables, des jardins secrets tordus qu’ils n’ont jamais osé confier, jamais imaginé partager avec personne. Ils ont toutes ces choses en commun, et ils ne peuvent pas croire, ne s’expliquent pas qu’ils aient pu passer à côté autrefois, dans un autre temps – et de si loin. Puis le jour se lève, découvrant la forêt sous leur fenêtre et au-delà l’océan sans limites.

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II

Cela arrive un jour qu’Isabelle et Jalil passent ensemble. Ils sont seuls, Marthe est partie tôt de la maison, chaussures de randonnée aux pieds… Ce jour-là, du matin au soir, d’abord sous la couette, regardant des films italiens, puis sur la grande plage où ils descendent l’après-midi, Isabelle, régulièrement, méticuleusement, suce seize fois la queue de Jalil. Elle regarde le garçon dans les yeux, sérieuse comme une papesse, imperturbable, réprimant de nombreux rires face à son ébahissement.

Elle le suce la seizième fois dans les dunes, entre des bouquets d’herbe, à deux pas du blockhaus où elle le suça la première fois, il y a seize ans – ils avaient tous les deux seize ans, c’était la première fois que quelqu’un suçait Jalil, la première fois qu’Isabelle suçait un garçon. A l’époque ça n’était pas arrivé tout seul, ils en avaient parlé longtemps, gauchement, avec pudeur, ils découvraient leurs désirs, leurs limites, ce dont ils se sentaient capables, jusqu’où ils se sentaient d’aller ; mais aujourd’hui elle ne lui explique rien de ce désir opiniâtre et précis, infini, indéchiffrable. A partir de la dixième, les pipes sont interminables. Jalil n’éjacule pratiquement plus, son gland se flétrit, ses couilles sont douloureuses. Isabelle a mal aux mâchoires et sa gorge n’est plus qu’un goût douceâtre.

Il passera, ce goût, quelques heures plus tard, lavé par trois packs de bière descendus en compagnie de Marthe qui est rentrée à la tombée du jour, Marthe avec qui ils entament une nouvelle nuit sur le canapé du salon, tous les trois, à refaire une fois de plus le monde, et surtout se réjouir de son agonie qui vient. Et là Isabelle se remet à parler pour de bon, elle est soudain intarissable, elle parle des flics, de la honte qu’elle a ressentie au supermarché, elle revient encore sur l’ennui profond qui l’assomme au travail et qu’elle ne supporte plus… Elle dit à Marthe et Jalil des choses touchantes, qu’ils sont tous les deux sa seule raison de vivre, et ils en sont émus et gênés… et puis elle fait une plaisanterie idiote et repart d’un rire clair, elle les éblouit, les entraîne à nouveau, elle est vive, dense, incroyablement présente. Et c’est au tour de Jalil d’être silencieux, de sembler hésitant, inhibé, vidé… Isabelle a retrouvé la parole, mais pas plus maintenant que tout à l’heure entre les dunes ou sous les draps, elle ne donnera à Jalil le secret de cette journée. Elle le garde pour elle, ce secret. Elle ne dira pas qu’elle possède maintenant en elle, pour elle, pour son usage exclusif et souverain, le regard égaré de Jalil pendant qu’elle le suce. Elle possède son sexe dressé tout une journée, rien que pour elle. Elle possède le goût douceâtre laissé par SON sperme dans SA bouche. Elle possède Jalil, pour toujours. Et elle peut, si elle le veut, le quitter sans dommage.

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Pour Jalil, évidemment, et malgré le bref moment d’égarement qui l’a suivie, cette expérience restera comme une sorte d’aboutissement, de nirvana, l’acmé de la première partie de sa vie terrestre.

Et, si on adopte un point de vue beaucoup plus large, si on dézoome pour se hisser au niveau de l’Histoire, on constate avec surprise qu’elle coïncide avec les prodiges considérés aujourd’hui comme le début des temps nouveaux.

III

Le premier de ces prodiges se manifeste à eux le lendemain, en premier titre de l’édition de 13 heures du journal de BFM TV. Marthe avait pris l’habitude, quand elle émergeait de la chambre commune, de mettre cette bouillasse sonore et visuelle en toile de fond de son café noir sur l’écran du salon, sans autre but que de s’en servir comme d’une sorte de prolongement dégradé de réveil-matin. Mais cette fois le caractère inhabituel de l’information – perceptible malgré le traitement indigent et benêt des « journalistes » de la chaîne info – attire son attention et celles d’Isabelle et de Jalil, qui se lèvent bientôt pour la rejoindre.

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«  Evènement insolite ce matin à l’heure de l’embauche en Corée du Sud. Dans un mouvement spontané et inexplicable, n’obéissant à aucun préavis ou mot d’ordre politique ou syndical, la quasi-totalité des employés du pays ont pris, à la sortie du métro, un autre chemin que celui de leur bureau. Simple désir de profiter de la belle journée qui s’annonçait au Pays du Matin Calme ? »

Ce fut en tout cas une idée à laquelle les Coréens cédèrent massivement, à laquelle personne n’opposa de résistance. Seuls ou en groupe, ils se rendirent dans les parcs, pour finir le chapitre en cours de leur bouquin, regarder tranquillement un bout de série, faire un foot entre collègues. A ce moment-là, chacun pensait encore juste faire un détour avant le boulot, mais chaque minute qui passait effaçait un peu plus cette première idée et installait en eux la satisfaction de ne rien faire, sous le soleil et l’indifférence totale au travail. Sur le coup de dix heures, ils allèrent s’installer dans des bars, engloutir des bières fraîches et avaler des yeux filles et garçons. Ils croisèrent sur le chemin, tout aussi sourd qu’eux à l’appel du devoir, les serveurs qui partaient en leur laissant le zinc, les bouteilles et la caisse, qui prenaient eux aussi leur journée. Sans savoir davantage d’où leur venait l’idée, d’autres badauds se dirigèrent plutôt vers les boîtes en vogue, qu’ils ne furent pas surpris de trouver ouvertes et bondées. Le mouvement se prolongeait et s’affirmait. Si à huit heures le choix général d’abandonner le travail avait eu quelque chose d’un peu fou, trois heures plus tard c’est le fait de s’y être rendu jusque là tous les jours qui apparaît déjà inimaginable et absurde.

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Dans les grandes villes comme dans les petits villages, les rêveurs et les aventurières du jour se retrouvent sur les places, se réchauffent au creux de leur inactivité commune. Les sourires s’accrochent, les phrases attentionnées et tendres ouvrent grand le jeu, l’envie commune d’amour rafle la mise. Etoiles brûlantes, voleurs de feu, ils vont porter ailleurs leur énergie, dans la verdeur d’un champ, à l’ombre opaque d’un bord de rivière, sur le skaï fatigué d’un café, dans les draps frais d’une chambre d’hôtel. Ils vont dans un coin, rien qu’à eux, s’embrasser et faire l’amour, ou simplement s’effleurer la joue et respirer ensemble, être surpris et comblés de ça, de tout l’univers qu’on peut mettre dans un silence suspendu aux lèvres d’une étrangère, aux yeux d’un inconnu, dans le parfum envoûtant de ce beau fruit qui tombe, qui se laisse choir dans un sourire… Dans tout ce que la raison et le besoin et le travail, et la lâcheté et l’habitude, avaient oublié depuis longtemps. Faire basculer le monde pour le remettre sur ses pieds…

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Au gouvernement, une majorité de ministres est également happée par la folie du jour. Des sommets sont ouvertement snobés, des décisions importantes ne sont pas prises, et le désastre joue au domino jusqu’aux tréfonds des entreprises comme des ministères. Absentéisme record aux réunions de service… L’armée baisse la garde et prend des vacances… La Corée du Nord ne saisit pas l’occasion…

Cette sombre journée et celles qui la suivront, auront comme résultat une perte de quelques milliards de dollars, d’une bonne demi-douzaine de points de PIB… Pour l’instant, sur le plateau de BFM, les experts économiques se chamaillent pour livrer à chaud l’analyse la plus outrée et la plus cinglante de l’événement –et toutes bien entendu sont à côté de la plaque, d’une façon encore plus visible et spectaculaire que d’habitude, et tous ces guignols n’ont rien compris et ne peuvent absolument rien comprendre…

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Marthe est fascinée par ce qu’elle voit à l’écran, les foules joyeuses dansant et buvant au milieu des rues, dans le centre de Séoul. Elle remarque aussi quelque chose d’inhabituel dans l’attitude, dans le ton de la présentatrice, qui laisse filtrer, malgré l’écrasante puissance de formatage de la télévision, une distance ironique vis-à-vis de ses invités et une admiration palpable pour les événements qu’elle raconte – attitude pour le moins surprenante pour un organe de propagande, qui lui vaudra d’ailleurs son renvoi de l’antenne dans les jours qui suivront.

Aux côtés de Marthe, Isabelle et Jalil sont, comme elle, sous le choc. Leurs yeux se croisent, puis se tournent à nouveau vers ceux de la fille de BFM TV. Et ces yeux, comme deux étoiles dans la nuit profonde, leur semble briller d’un éclat adressé à eux, qui les lie tous ensemble dans la connaissance d’une chose immense.

Euphoriques, un peu sonnés, ils restent un moment devant l’écran, puis ils montent se recoucher à l’étage. Ils choisissent de consacrer une bonne part du reste de la journée, à l’activité ludique et tendre qu’ils ont baptisée le triangle isocèle.

IV

Au cours d’une nuit à la belle étoile, à la lumière d’un feu, la musique du Cantique des Cantiques sort des lèvres d’Isabelle dans une langue qu’elle ne connaît pas.

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Cette langue, Marthe la comprend à présent, bien qu’elle ne l’ait jamais apprise. Elle traduit les paroles à ses amis.

Ils connaissent alors qu’ils ne sont plus eux-mêmes, mais davantage qu’eux-mêmes, que quelque chose, à leur insu, est en train d’accroître leur être et leurs possibilités.

Ils retrouvent cette sensation de découvrir en eux de l’inconnu, de l’inexplicable, qu’ils pensaient appartenir à l’adolescence, à un passé à jamais révolu.

Isabelle repense à sa découverte de « Ziggy Stardust », à son premier joint, à sa première cuite, à l’empressement de tous ses prétendants, à la première fois qu’elle fit l’amour, avec Jalil.

Marthe a la sensation d’être traversée, une nouvelle fois, par le flot des phrases de tous les livres lus par elle pendant son enfance, dans la solitude absolue de sa chambre, enserrée dans les ténèbres de la ferme de ses parents.

Les paroles prononcées par Isabelle et traduites par Marthe disent ceci : « Je me suis reposée sous l’ombre de celui que j’avais tant désiré et son fruit est doux à ma bouche. Il m’a fait entrer dans le cellier où il met son vin, il a réglé dans moi mon amour. Soutenez-moi avec des fleurs, fortifiez-moi avec des fruits, parce que je languis d’amour. »

Ces paroles sont belles, elles leur suffisent, elles les tiennent incroyablement éveillées, elles décident de choses dont ils n’ont pas conscience. Blottis face au feu, ils regardent ses flammes et s’endorment bien après qu’elles se soient éteintes. Ils n’ont pas froid, malgré la fraîcheur de l’aube.

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V

Tous ces évènements semblent faire du bien à Isabelle : elle retrouve sa séduction, son énergie, son envie de vivre. Elle consacre ses journées à ne rien faire, avec une volupté immense, heureuse de sentir le monde qui vacille. Elle lit de vieux horoscopes dans ses vieux 20 ans, et elle s’amuse des coïncidences qu’ils ont eu, ou pas, avec les vrais évènements de sa vie. Elle enfourche un vélo pour aller parcourir des kilomètres de côtes ; elle plonge dans l’océan et va nager très loin, au large, à l’extrême limite du possible ; elle offre son corps à la mer et au soleil, prise par le souffle sourd des vagues et du vent.

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Lorsqu’elle ne part pas elle aussi pour de longues randonnées par les chemins côtiers, Marthe se promène souvent autour de la villa, dans les Allées Douces, mais elle n’y croise jamais personne. Les traces d’activité, de présence humaine, semblent disparaître à son approche. Elle entend jouer des enfants, qu’elle ne voit jamais. Elle aperçoit, au croisement de deux rues, des familles en balade, comme elle, mais elles se sont évaporées quand elle croit les rejoindre. Elle entend le moteur d’une tondeuse, un marteau tapant sur une plaque de tôle, de brèves explosions de musique, le bruit d’une moto qui passe : la vie normale d’une cité résidentielle, et pourtant une vie qui la fuit, qui se dérobe à sa venue… Jamais de rencontre, de toutes ces longues promenades, au fil de toutes ces semaines : des silhouettes, au loin, pas de contact, pas de face à face. Et pour Jalil et Isabelle pas davantage…

Marthe pense au phénomène que provoquent les traces de pas sur du sable humide, à la surface plus pâle et plus sèche qui isole d’un halo les empreintes du marcheur… Elle a l’impression d’être mise en quarantaine, comme si une puissance inconnue, incontrôlable organisait le vide autour d’eux… Qui ? La puissance qui fait revenir, puis disparaître, le spectre d’Ephraïm ? La puissance qui produit ces comportements étranges, tout un peuple qui refuse le travail, Isabelle et elle qui parlent en langues– et qui plus étrange encore n’en sont pas effrayées plus que ça ? Le dieu qui les a choisis, en tout cas, les tient pour l’instant à l’écart du monde. Dans quel but ? En préparation de quelle épreuve ?

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Elle remonte à la villa troublée par ces absences, par ce silence, confortée dans sa certitude d’arriver bientôt au bout du chemin.

VI

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Quinze jours après les évènements de Corée, le 13 heures de BFM s’ouvre sur un nouveau tremblement de terre, dont le théâtre est cette fois l’Espagne. Le chiffre s’affiche sur l’écran pendant qu’ils prennent leur café encore. 0,03 %. Dessiné en caractères immenses sur fond rouge, sans doute destinés à communiquer l’effroi, et que la petite bande et la plupart des téléspectateurs lisent comme les signes d’un nouvel accomplissement. Ce n’est pas le taux de croissance, ni de la baisse du chômage, mais le résultat définitif de la participation aux élections, au terme d’une campagne marquée par la faillite économique et le marasme des institutions. PSOE et Parti Populaire totalisent chacun 0,012 % des voix, égalité remarquable. Sur la chaîne d’info française comme au même moment en Espagne et sur tous les plateaux télé du monde, grinçant et bêlant dans un bel ensemble, le troupeau des journalistes et des experts (parqué dans les mêmes décors, reprenant sur les mêmes bandeaux déroulants les dépêches des mêmes agences dans la langue locale) feint à nouveau de s’intéresser à l’événement à grands renforts de questions-réponses simplistes et d’effets de manche. La présentatrice de l’autre jour ayant été virée, c’est un type à l’habitus plus classique (posture corporelle exprimant une implication maximale, vide abyssal de la pensée) qui passe les plats pour nourrir les bestiaux : ceux devant la caméra et ceux derrière l’écran. Comment expliquer, M. Giacometti, que tant d’Espagnols se détournent du vote ? Qui faut-il blâmer pour cette apathie, M. Apathie, pour ce naufrage de la démocratie ? L’Europe, M.Reynié ? L’impuissance des élites, l’enracinement dans la crise ? Et quelle sera la légitimité d’un parlement si mal élu, M. Zemmour ?

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Quelques jours passent. Il apparaît évident qu’en Espagne comme ailleurs ces questions n’intéressent personne, à part les équivalents locaux des connards sus-nommés. Cependant, l’important ayant été dit le jour du vote, les gens continuent de faire semblant quelque temps. Un gouvernement de coalition issu des législatives est même formé, dont on oublie très vite jusqu’à l’existence. Bientôt, l’économie agonise (chômage généralisé, effondrement de la bourse, croissance négative) et, comme c’est le cas en Corée où on s’entête à refuser de retourner au taf, les gens commencent à vivre beaucoup mieux. Comme il n’y a plus d’argent à attendre nulle part, chacun à son niveau se met à produire et échanger, sans espérer de contrepartie, les produits et services de base, pioche lui-même dans les productions des autres et s’y retrouve fort bien. Des réseaux de solidarité intuitifs se mettent en place, permettant d’assurer le quotidien ; Internet aide beaucoup à cela. Les affinités électives remplacent les organisations. L’Etat et le Marché reculent peu à peu, et leur reflux ne fait apparaître nul manque et nul besoin. Chacun s’efforce de tordre chaque jour un peu plus le carcan rouillé du monde, en accord avec le mépris et la lassitude qu’il avait exprimés le jour du vote.

Les analystes des chaînes d’info, ces gros malins, prédisent une nouvelle fois aux Espagnols et aux Coréens une position intenable et beaucoup de souffrance, le monde étant interdépendant et interconnecté. Et, étant interdépendant et interconnecté, c’est le monde tel qu’il est qui ne tiendra plus longtemps.

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En France, le gouvernement, affolé par la situation espagnole, redoutant un résultat comparable à l’élection de juin, hésite un moment à décréter l’obligation de vote avant de brusquement décider d’annuler le scrutin, un mois avant la date fixée. L’annonce ne provoque que de faibles protestations de l’opposition de gauche et de la société civile. Le pouvoir croit qu’il tient là une victoire, c’est l’avant-goût de sa plus radicale défaite.

Les français commencent, eux aussi, à être un peu fatigués de faire semblant de croire à tout ça.

VII

Et le retour d’Ephraïm eut lieu le plus simplement du monde, un autre de ces matins où Marthe arpentait la cité vide, la succession de chalets Belle Epoque de la cité vide, soignant la même mélancolie au milieu des pins qu’ils aient l’apparence de maisons basques ou de pavillons japonais Toujours personne dans les rues et les jardins.

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Puis un portail ouvert, comme une invitation à entrer, comme la faille voulue dans cet enfermement maladif. Elle entre. Arbres de Judée et cerisiers. Une piscine qui miroite sur une pelouse bien tenue. Sur un promontoire, au bout du jardin, une maison hautaine – semblable à cette d’Isabelle à peine à 200 mètres de là – dévisage l’intruse avec l’attention raidie d’une dame de la bourgeoisie locale.

Sur le perron se tient Ephraïm.

Il descend vers Marthe.

Il explique qu’il s’est réfugié dans cette maison vide. Pendant tout ce temps il n’était pas loin d’eux.

Il rejoint le groupe, sans se faire prier : il en a marre de la solitude.

Il ne dit rien de ces journées de réclusion. Il évite la question de sa mort et sa résurrection. Il laisse déjà chacun choisir sa vérité.

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* * * *

Le premier soir qui suit son retour, il ne veille pas tard, il ne parle pas beaucoup. Après l’épreuve du feu, de l’isolement, il lui faut un peu de temps pour s’habituer à la compagnie de nouveau. Son corps a encore besoin de silence. Il fait en sorte que la discussion s’essouffle et va s’étendre dans la petite chambre du bas.

Marthe, cependant, ne voit pas les choses comme ça. Cette façon précipitée de prendre congé l’offense, la blesse presque. Elle échange encore quelques mots avec les deux autres, en finissant avec eux les bouteilles. Elle attend patiemment, obstinément, qu’ils se couchent à leur tour, pour mettre à exécution ce qu’elle a en tête.

Isabelle avait la même idée, et pensait bien faire la même chose, mais sentant la résolution de Marthe plus grande que la sienne, elle lui laisse l’avantage, pratiquement sans lutter. Elle fait traîner les derniers verres puis, un peu morose, se résout à emmener Jalil dans une chambre à l’étage. Ils vont célébrer le retour d’Ephraïm en faisant l’amour seuls, tous les deux.

Marthe les regarde monter l’escalier, savourant sa victoire, puis elle va rejoindre Ephraïm. Qu’il préfère passer seul sa première nuit dans le monde des vivants lui est bien égal. Elle est poussée vers lui comme cet après-midi ses pas l’ont conduite à la villa déserte ; elle est poussée vers lui depuis toujours.

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Elle ouvre la porte. Il ne dort pas. Allongé sur les draps, nu, les bras repliés sous la nuque, il fixe le plafond. Quand il l’entend entrer, il se redresse lentement pour la voir. Ses yeux n’expriment ni refus, ni encouragement, ni surprise. Elle s’allonge à ses côtés. Elle l’embrasse. Il se laisse embrasser. Elle guide ses mains sur ses seins, sur ses hanches. Il se laisse faire. Elle le guide pour qu’il la déshabille : ses boutons de chemise, un à un, son soutien-gorge, son ceinturon. Elle l’embrasse de nouveau, le caresse. Il bande. Elle monte sur lui. Elle est trempée, brûlante. Il revient à la vie, à cet instant.

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La nuit est un incendie immense.

Il se poursuit les nuits suivantes et elle entraîne Jalil avec eux, car elle aime Jalil – peut-être moins qu’Ephraïm mais bien plus que le reste du monde…

Tous les trois au cœur des nuits immenses… Le cœur de Marthe qui bat la chamade de sentir Ephraïm contre son cul puis quand il entre, le souffle coupé, le cri bloqué dans la gorge, la suffocation… Et l’instant d’après la bite malicieuse de Jalil… Et le plaisir qui s’écoule d’elle comme d’une bonde, qui s’écoule sans refluer… Sentir qu’il monte encore, par le cul et par la chatte, imaginer ce que les deux garçons font et le ressentir encore plus fort, palper leurs odeurs et leurs queues de tout son être, et perdre la raison…

Ephraïm, qui fut mort : sa chair pourtant vivante. Cette bite roide, sèche comme un bâton, comme une pierre chaude… Qui s’enfonce en elle et ouvre son âme… Enculée par lui et baisée par l’autre, dans le cul-de-sac de la jouissance, le cerveau imbibé de plaisir comme un coton imbibé d’alcool, et auquel on met le feu…

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Ephraïm enflamme Marthe par son mystère, bien sûr, par le miracle, par l’exception divine aux lois de l’univers – mais pas seulement. Plus simplement, la rendent folle son corps mat et ses muscles durs, ses cheveux où les doigts disparaissent comme dans un nuage d’encre, l’étrangeté profonde de son odeur, sa virilité délicate, son sexe long aux érections pudiques, sa réticence à prendre du plaisir, ses efforts pour en donner…

Et Jalil la rend folle pour les raisons inverses. Après s’être frottée au corps de marbre d’Ephraïm, à sa beauté d’Apollon, elle aime retrouver l’imperfection de Jalil. Son corps si proche, si facile à aimer. Si excitant. Sa peau trop blanche. Les poils farfelus autour des aréoles grasses de ses seins. Les petits bourrelets, sur son corps plutôt maigre pourtant. La goutte de liquide séminal au sommet de son sexe sempiternellement dressé, comme le bout luisant d’un coton-tige usagé… Le sexe de Jalil est presque tout le temps dressé, et quand il ne l’est pas, il semble dodu, gauche, rigolo – un peu ridicule. Petite saucisse obscène posée sur une touffe de poils hirsutes…

La bite d’Ephraïm a des variations plus amples, couleuvre endormie puis bâton dressé, toujours attirante et menaçante à la fois. Elle n’appelle pas la familiarité, provoque la fascination.

VIII

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« Marthe ? Si elle l’apprend ? Elle voudra nous tuer tous les deux… Enfin non, elle voudra ME tuer… Pourtant, elle sera autant jalouse de t’imaginer avec moi que de m’imaginer avec toi… »

Isabelle hausse les épaules et ouvre les paumes pour laisser s’envoler l’espoir que Marthe puisse changer jamais.

« – Mais pour ce qui me concerne elle n’ira pas chercher plus loin : elle me maudira, point. Pour toi, ce sera un peu différent. Elle ne pourra pas s’en prendre à toi. N’oublie pas que tu es son dieu…

– Si je suis son dieu, alors ce n’est pas à moi d’être fidèle, galèje Ephraïm en tirant sur la paille de son Coca Zéro XL. Et votre mec, là, Jalil ? Il t’a dans la peau, non ? Lui aussi il vivrait mal de le savoir ?

– Jalil ? Non, il s’en fout, vraiment… Tant qu’on le laisse pas sur le carreau… Toujours disponible pour baiser, Jalil, mais jamais vraiment là… Un peu comme toi, sauf qu’il montre un intérêt plus grand pour le cul, il n’y a pas de doutes…

– Hey, tu exagères… Il faut pas que tu oublies que je reviens d’entre les morts, c’est quand même un sacré truc ! Mais en parlant de sexe, aujourd’hui tu n’as pas eu à te plaindre, si ?

– Ah c’est vrai que tu trouves bien tes marques avec les vivantes… Mais, comment dire sans te blesser… tu sembles assez indifférent au sexe, même si tu le fais très bien. Davantage attentif aux bras qui t’enlacent, et ça me va tout à fait ! Jalil, c’est un peu l’inverse, il se voit grand amoureux des femmes, de toutes les femmes, mais au fond il n’y a que le cul qui l’intéresse – amoureux de tous les culs. Il ne peut pas être dans un lit avec quelqu’un sans penser au suivant, dans lequel il sera avec quelqu’un d’autre… On a parfois l’impression que la personne importe peu. Le pire pour Marthe étant que vous couchiez ensemble, et sans elle. Là, je t’assure, elle pèterait VRAIMENT les plombs, et ça serait pas beau à voir. Mais vous n’avez pas l’intention de coucher ensemble ? Hein, rassures-moi ? »

Ephraïm éclate de rire. Il ne répond pas. Il plonge ses yeux noirs dans les yeux bleus-verts d’Isabelle : météores qui fécondent un monde d’amour en pénétrant l’océan.

Le petit nuage qui les a portés toute la journée les a menés là, à la tombée du soir, à cette discussion sur la terrasse d’un fast-food, en face du supermarché où le mois dernier le trio a voulu provoquer la Révolution.

Isabelle s’est garée sur le parking désert de la zone commerciale, après qu’ils aient roulé une bonne partie de l’après-midi, sans autre but que de s’arrêter de temps en temps pour marcher sur le sable, regarder respirer les vagues et faire l’amour sur les sièges de la voiture ou le tapis d’aiguilles des bois de pins.

Ce matin, ils s’étaient réveillés seuls dans la maison – Jalil et Marthe étaient introuvables – et ils n’avaient pas contrarié l’attirance qui les poussait l’un vers l’autre. En une journée de sexe attentionné et de discussion au long cours, ils avaient parcouru la distance qu’il y a entre la curiosité excitée pour un corps inconnu, et la tendresse née de la longue histoire de deux amants.

« – … Alors on est d’accord, « nous » c’est une belle parenthèse. On ne s’attachera pas, on croit pas à « l’Amour ». On croit à l’amour. A la liberté et à l’indépendance.

– Oui ! C’est bien comme ça, non ? On dirait que tu le regrettes, Ephraïm… Tu as ta route à faire comme moi j’ai la mienne.

– Tu es une très belle femme. Je pourrais rester longtemps auprès de toi.

– Sauf que quelque chose te pousse ailleurs… t’empêche de rester longtemps où que ce soit… n’est-ce pas ? Et moi aussi je vais devoir partir, apporter ma pierre aux changements qui arrivent… ma pierre dans la vitrine… Détruire ce monde auquel j’ai tant contribué, à ma grande honte. »

Elle le fixe maintenant avec une fièvre où il n’y a plus seulement de l’attachement. Elle observe le numéro d’équilibriste qui fait la beauté sur son visage, allant de l’arrête de son nez à sa pomme d’Adam, des éclats dans ses yeux aux plis de son sourire. A l’arrière-plan, de l’autre côté de la route, elle perçoit l’amas de tôles défraîchies, massif et vulnérable, du supermarché de l’autre jour. Leur action, finalement, n’aura pas été vaine.

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L’épilogue n’a pas été celui prévu par l’adversaire et cela commence à se savoir. Le plan du directeur du Carrefour n’a pas fonctionné, une grève s’est mise en place pour combattre le licenciement des caissières, et dans la ville, d’un portable à l’autre, d’un mail à l’autre, on commence à se raconter l’étrange journée à l’origine du conflit – ce jour de mai où le supermarché a été pris de folie, la ruée des clients sur les marchandises, le passage ouvert aux caisses. Puis l’arrêt brutal de l’opération, les lettres de menaces aux clients, la répression des employées. La résistance de celles-ci, l’entrée en jeu des syndicats. La rumeur publique qui prend forme et se diffuse. Et aujourd’hui, dans le crépuscule qu’Isabelle admire, derrière Ephraïm, les banderoles déployées sur le bâtiment, les feux qui se consument sur le parking vide.

« Et bientôt, dans très peu de temps, c’est toute l’économie qui sera morte, les quartiers d’affaires abandonnés aux mauvaises herbes – les carcasses de voitures pourriront sur les routes. Les bureaux de ma boîte, rue de la Verrerie, seront squattés par des familles, ou envahis par les rats. Tu le sais, tout ça, c’est toi qui nous l’a annoncé.

Ce qui me plaira le plus, dans tout ça, ce seront les salles de réunion remplies de chiures et de poussières… Ces putains de salles de réunion…

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Et ces putains de regards de haine et de désir, plantés sur moi, sans arrêt, pendant ces réunions interminables… parce que je suis une jolie fille, et que je suis douée – et donc, pensent mes chers collègues qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, forcément du côté des chefs : les choses sont plus faciles pour moi, parce que je « baise avec les chefs », réellement, symboliquement, ça revient au même, ça leur importe peu. Mais la vérité – la vérité qu’ils devinent, d’ailleurs, et qu’ils ne supportent pas, et c’est aussi pour ça qu’ils me haïssent – c’est que je suis peut-être la meilleure à jouer le jeu des chefs mais je suis, aussi, celle qui le rejette avec le plus de force, celle qui déteste le plus ce qu’on nous oblige à faire – ce qu’on nous oblige à être.

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Voilà pourquoi je dois retourner là-bas, Ephraïm, voilà pourquoi je ne regarderai pas Paris s’écrouler depuis la côte… Je dois aller aider à ce qu’elle tombe de leur côté à eux, du côté de mes cons de collègues… De ceux qui en bavent et à qui rien n’est jamais donné (« si tu n’es pas content on ne te retient pas il y en a des centaines qui attendent », le fameux truc), de ceux dont les huiles se foutent, sourire en coin, sans même prendre la peine de dissimuler leur mépris – et alors, mes cons de collègues baissent les yeux, s’écrasent, enterrent leur haine et c’est moi qu’ils haïssent en retour. Je veux que cette ville soit à nous, à nous tous, qui n’imaginons plus que ce soit possible, qui n’imaginons plus rien parce que les conditions pour imaginer ont objectivement disparu. Je veux qu’elle soit à celles qui se font tripoter par leur patron gras, vieux et imbécile et je veux que celui-ci crève. Je veux qu’elle soit à ceux qui, comme Marthe et mes collègues, me détestent et me méprisent… »

Arrivent dans ses yeux, dans sa voix, le sel et le sang de l’avenir – avant de s’y diluer.

« – Eh bien, tu parlais de légèreté…

– Je parlais de légèreté dans les rapports entre nous, dans la façon dont un câlin peut décrasser la vie et la faire briller comme une paire de boucles d’oreilles toute neuve, reprend-elle, à nouveau sereine, picorant les dernières frites dispersées sur le papier gras… Pour le reste… Je sais qu’il faudra lutter, que rien n’est gagné d’avance… Je vais rentrer à Paris. Continuer là-bas le combat pour le bonheur, qui a commencé le jour béni où j’ai rencontré Marthe – et ne pas oublier ce que nous avons découvert ici, le mépris et la force implacable de nos ennemis, et, peut-être, notre force à nous, encore plus grande. Ce combat je le continuerai seule, ou avec d’autres, puisque Marthe ne veut plus de moi.

Tu dois penser que je suis complètement folle, non ?

– Tu sais, il m’en faut beaucoup pour que je trouve que quelqu’un débloque. Par exemple, qu’il me tire dessus sans sommations. Avant qu’on en arrive là, je m’inquiète pas outre-mesure, et je m’inquiète en permanence. Je suis un gosse de riche, un arabe et un juif, n’oublie pas : ça fait un alliage de colère et de paranoïa original, mais assez solide. Dès que je suis dans un groupe, j’imagine qu’il va se liguer contre moi, assez naturellement. Et la plupart du temps, c’est ce qui se passe.

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– Mais comme tu es le Messie tout ça va peut-être changer…

– Ah, tu vois ? Tu y viens, toi aussi…

– Non… Je me moque un peu de toi, Ephraïm. Je n’y crois pas du tout, à ton histoire de Messie. J’ai bien compris que tu ne nous diras jamais ce qui s’est vraiment passé, mais pour moi c’est pas la peine, il n’y a pas eu de miracle, tu n’es pas mort et ressuscité, et revenu sur terre pour y faire descendre le royaume des cieux. Je ne peux pas me laisser déposséder de ce qui arrive par une vieille ficelle de ce genre… Bon dieu, le plaisir que tu m’as donné tout à l’heure était bien profane, bien réel, je t’assure que ce n’était pas la présence divine, ce que je sentais…

Je sais bien que le temps qui s’ouvre est extraordinaire. Les choses autour de nous nous dépassent, vont nous dépasser plus encore, et tu vas jouer cette corde-là, bien entendu. Mais pour moi les miracles n’impliquent pas vraiment la nécessité d’un messie ou d’un dieu. Pour moi, l’amour de la vie, l’intelligence désintéressée et la foi dans l’avenir ont des réserves de forces assez grandes, assez surnaturelles pour faire descendre le bonheur sur terre, et dormir les loups avec les agneaux. La religion ne sert à rien, et Dieu n’existe pas davantage aujourd’hui qu’au temps du malheur.

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Bien sûr, je devine aussi autre chose, c’est que même aujourd’hui, même en ce temps extraordinaire – et particulièrement, peut-être, en ce temps extraordinaire – certains ont besoin d’une légende, d’une vision mystique qui explique les choses, quand d’autres ont simplement besoin de croire en eux et de retrousser leurs manches. Alors oui, dans ce cas, ton petit numéro a son utilité, pour ceux qui ne peuvent accepter un bouleversement si grand qu’en l’appelant Dieu, Miracle, Ephraïm…

Marthe, d’ailleurs, est de ceux-là, contrairement à ses apparences de grande fille, forte et sceptique. Tu sais déjà que tu l’auras – que tu l’as déjà – aux premiers rangs de tes apôtres et de tes fidèles… Non, s’il te plait, ne refais pas ta plaisanterie vaseuse de tout à l’heure sur la fidélité… Le scepticisme, c’est souvent la ceinture de chasteté d’un désir éperdu de croire – oui, d’accord, continuons d’être vulgaires puisque tu y tiens : de se faire baiser…

Les autres, ceux qui retroussent leurs manches, fermeront les yeux sur les causes, pour juste participer au bonheur. Ils vivront les choses belles et terribles qu’appelle la nouvelle vie, les plaisirs simples à portée de chacun, les joies plus profondes, l’intelligence démesurément accrue de soi, des autres et du monde – et avec elle la vengeance, le plaisir de la vengeance.

– Donc je dois comprendre, Isabelle chérie, que tu es au nombre de ceux qui retroussent leurs manches… Peut-être même la « retrousseuse en chef » ?

L’ironie d’Ephraïm a le dosage parfait pour attirer Isabelle à lui. Et pour laisser de côté, une nouvelle fois, cette histoire embarrassante de messie.

Elle tend la main vers lui, un sourire décidé soulignant son désir. Ils se lèvent de table d’un même mouvement, pour s’embrasser sur cette terrasse toujours aussi déserte, où la nuit s’est installée. Elle s’appuie sur son épaule, le temps de lui répondre.

« Surtout pas. « Chef », je ne sais plus ce que ça veut dire. Je sais juste ton odeur. Tes lèvres. Ton torse. Les muscles de ton torse. Je sais ce que c’est. Cette seconde… »

Un baiser.

« Celle-ci… »

Un autre.

« Une autre seconde… »

Un autre baiser.

En équilibre chaloupé ils avancent, traversent la terrasse, contemplent devant eux le parking vide, les braseros, les néons du Carrefour et la nuit… L’éclairage s’éteint, cinglant le silence. Ils descendent les marches en tôle de l’escalier de service, rejoignent la voiture d’Isabelle en faisant crisser quelques gravillons. Lumière brève des feux de stop, déverrouillage à distance. Claquement des portières, baisers nombreux.

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Ils traversent ensuite la route pour aller faire plusieurs fois le tour du Carrefour, pleins phares, et lire à leur lumière les slogans des banderoles – solidarité, augmentations, réembauches. Puis ils quittent le parking, laissant la nuit l’engloutir.

IX

Et bientôt c’est à la France de sortir du décor, et cela arrive de façon très amusante, grâce au dernier tour de piste de ce gros débile de Picquet.

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* * * *

Depuis quelques jours Jalil avait besoin de tromper son impatience, dans l’attente de quelque chose qu’il sentait, comme les autres, sur le point imminent d’advenir. Il passe donc l’essentiel de son temps sur internet, à regarder du porno ou à chercher de nouvelles amies – facebook, meetic, adopte-un-mec, beeg, ok-cupid. Ce faisant, il tombe sur une vidéo qui a l’air de faire réagir : 200 000 vues, une averse de tweets scandalisés et des brèves sur Arrêt Sur Images, Rue 89 et les Inrocks – naissance habituelle d’un buzz qui mourra de sa belle mort dans quelques jours.

Mais cette fois c’est autre chose : il découvre le film, stupéfait, et gueule aux autres de venir voir. Ils accourent, et sur une image heurtée et floue prise au portable, ils reconnaissent immédiatement Picquet, dont le regard fou croise la caméra alors qu’il vocifère des propos incohérents, une machette à la main – incohérents mais très agressifs. La scène se passe dans le bureau du commissaire. Il parle de meurtre, d’extermination, de décadence, de confiance trahie et de salut des âmes, un mélange très malodorant de Benoît XVI et de Ron Hubbard, d’Eric Zemmour et de Hitler. Isabelle frissonne : il lui semble revivre le cauchemar du front de mer. Marthe a envie de jeter sur l’écran une des babioles chinoises posées sur le buffet Roche-Bobois.

Tout d’un coup, poussé par son délire, Picquet crie et s’élance droit devant. L’homme derrière la caméra cherche à fuir, à se protéger du coup : l’espace de quelques secondes on ne comprend pas ce qui se passe. Puis l’image se rétablit et on voit le commissaire par terre, entouré par trois types – des flics aussi, sans aucun doute – tandis qu’un autre le maintient cloué au sol par une clé de bras et qu’il hurle comme un putois. A l’arrière-plan d’autres types qui observent la scène, immobiles et attentistes – le reste de son équipe. Les trois flics l’insultent et lui crachent dessus, puis se mettent à le bourrer de coups de poing et de pied, tandis qu’il laisse échapper des appels à l’aide, des imprécations sur les arabes, des malédictions pour les traîtres, des encouragements à le frapper plus fort, des suppliques pour qu’on l’encule – et Marthe derrière l’écran, malgré l’abjection essentielle de tout lynchage et de toute violence, trouve quand même bien doux de voir Picquet à terre, battu, humilié, en redemandant encore. Matérialisation confuse d’un semblant de justice, matérialisation confuse et douteuse sans doute, mais par les temps qui courent – et qui ont couru si longtemps – toujours bonne à prendre.

YannStofer

Puis les coups s’atténuent, les cris se dégradent en sanglots puis en râles – derrière la caméra un souffle craintif hasarde un « merci les gars ». Zoom sur Picquet à terre. Sa souffrance narquoise et déchirante, sa bave et ses râles, sa fierté d’avoir échoué, d’avoir été trahi. Triste carcasse, coagulée de haine, agonie indémêlable de folie, de douleur et de plaisir. Puis Antonin improvise pour conclure un plan d’ensemble sur ses collègues, anarchique et tremblant : sidérés par la scène, encore tous secoués eux aussi et incrédules du rôle qu’ils viennent de jouer. La caméra plonge ensuite sur les lames défraîchies du plancher, puis s’éteint. Cut.

Quelques secondes de sidération derrière l’écran, qu’un rire éclatant vient rompre.

« Ah, ah ! Quel connard ! Quel fou pitoyable… J’aurais dû me laisser attraper par ces zigues, tiens, plutôt que de me prendre une balle dans le dos. Il y avait moyen de bien se marrer ensemble.

Quoique, s’ils m’avaient eu sous la main, m’est avis qu’ils auraient préféré se défouler sur moi plutôt que sur leur chef, à choisir. Vous ne croyez pas ? On ne saura jamais…

Enfin, chapeau, quand même. Elle vaut tous les lolcats du monde, Jalil, cette vidéo. Vous allez voir, elle va avoir un succès, les mecs, vous imaginez pas ! Mektoub, c’est parti… »

Isabelle et Marthe, tout juste sorties par le rire d’Ephraïm de l’hypnose provoquée par le film, sont surprises par ce « mecs » saugrenu dans lequel il vient de les englober tous les trois. Elles y devinent le souvenir d’une vie autarcique entre potes, éloignée des filles, à un moment ou l’autre de l’adolescence, et cette disgrâce inattendue accroît encore son charme à leurs yeux. Elles sont, du coup, assez disposées à suivre son humeur. Prendre à la plaisanterie ce qu’elles viennent de voir, désamorcer le débordement d’émotion qui s’annonce. Marthe achève Picquet d’une grimace féroce qui augmente à son tour l’hilarité générale.

Jalil trouve ça très bien, qu’elles prennent les choses à la légère, pour une fois… C’est drôle, quand même, c’est vrai, toute cette histoire. Et Ephraïm a raison, ça va foutre un de ces bordels…

Une semaine plus tard, la séquence You Tube comptabilise très exactement 75 947 143 vues et des manifestations spontanées fleurissent contre les dérives policières. Vers 150 000 000, des sit-in immenses, pacifiques, sont organisés devant tous les commissariats du pays. Quelques jours plus tard, à 205 514 326 vues, les communicants du président le pressent de faire une intervention télévisée, pathétique, dans laquelle il renouvelle sa confiance en la police nationale, sous les poings levés et les rires de ceux qui auront fait l’effort incongru (réalisant cependant que c’était l’une des dernières fois qu’ils s’y laissaient prendre) d’allumer leur poste de télévision. A 740 000 000 de vues à travers le monde, la vidéo est devenue le symbole honni et moqué de la folie de la police française, de la corruption du régime, et au-delà du contexte hexagonal, de la bêtise et de la méchanceté profondes de tout régime qui a besoin d’une police. A 745 000 000, une vague puissante emporte tout, loin, l’obéissance, l’indifférence, la peur… détruit le petit socle, compact et ingrat, et coulé dans l’amertume, sur lequel nous avait plantés un à un, sans qu’on y oppose de vraie résistance, tous les Picquet du monde : les rendez-vous à Pôle Emploi, l’humiliation consentie des entretiens d’embauche, les discours malades des dominants, la propagande, les enquêtes d’opinion – et comme unique rempart les paroles si rares entre inconnus qui se croisent, si rares et si fragiles.

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Sur ce socle de peur nous étions juchés comme des détenus de Guantanamo, un drap sur la tête et empêchés de bouger. Et pourtant pour dire la vérité nous ne nous y trouvions pas si mal, sur ce socle de tortures. Nous étions aveugles certes, et entravés, et isolés dans le froid et la nuit, mais au moins, au moins à l’abri des autres, ces intolérables autres, pour qui nous n’avions que crainte, mépris et dégoût. Nous nous disions cela, nous avions ces pensées. Parce qu’on participe toujours un peu à son malheur, et parce que nous n’étions pas certains de ne pas avoir aussi, en équilibre sur ce socle, une corde autour du cou, guettant notre imprudence pour se tendre.

A présent ce petit socle aigre et dur est emporté par la vague, et chacun se retrouve pieds nus sur une terre humide et grasse, au milieu d’une prairie sa ns limites, à perte de vue… Chacun avance d’un pas, constate que rien ne le retient, ni chausse-trappe ni corde au cou. Réalise qu’il peut aller loin, loin devant lui, aussi loin qu’il lui plaira, et se met en route.

A quatre milliards de vues, plus rien n’existe : ni France, ni Europe, ni police, ni gouvernements, ni banques, ni délégation d’aucun pouvoir, ni aliénation d’aucune force de vie (You Tube, Google et compagnies existent cependant encore, on ne sait trop ni comment, ni pourquoi). Dorénavant, les êtres humains continuent de naître, de mourir, mais entre les deux, la vie n’a plus grand chose à voir.

GregoryCrewdson7

X

Encore quelques rires devant l’écran où ils viennent de découvrir la vidéo d’Antonin, puis un cri apache d’Isabelle donne le signal de la fête, de la libération. Clins d’yeux et danses effrénées sur Jacqueline Taïeb, Earth, Wind, Fire, Mamas and Papas, pistaches et cocktails envoyés cul-sec, vodka tonic et tequila paf, course vers l’étage pour la crème solaire et les maillots de bain.

JacquesHenriLartigues3

Sentiers dévalés, le cœur battant, vers la plage, plongeons dans l’écume et bataille d’algues que l’on gagne quand la victime pousse un cri de joie. Passes de volley miraculeuses, minutes qui avancent en silence, vers l’horizon, sous les caresses et les coups du soleil.

Ils n’ont rien vécu de pareil, réellement, depuis quoi, leurs quinze ans, quinze ans et demi ?

Les serviettes posées en carré sur le sable, ils savourent le bonheur d’être là, vacanciers pour toujours : tout semble oublié – tout semble retrouvé. L’avenir a de nouveau un goût, une odeur qui envahit les têtes à faire battre les tempes. Ephraïm leur dit qu’il partira avant longtemps, faire grossir encore la vague, apporter aux humains ce qu’il sait, ce qu’il doit leur dire. Aucun n’est étonné.

Isabelle et Marthe ont l’air de s’être retrouvées, un peu. Chacune sait à nouveau terminer les phrases de l’autre par une plaisanterie, gentille ou vacharde, lorsqu’ils discutent tous les quatre. Puis, dans leurs apartés toutes les deux, de brusques retours d’humeur, sous la forme de reproches soudains : tu as couvert la serviette de sable, tu ne sauras jamais répondre simplement, si oui ou non tu veux une clope… Réconciliées, ou à peu près, pour quelques heures au moins…

* * * *

Le soir, la fête au Side-Car. Le bar est bondé, une intimité naturelle circule entre chacun – comme si, une fois au moins, les personnes présentes s’étaient toutes échangées, un matin d’hiver à un arrêt de bus, une cassette de concert repiquée la veille au soir à la radio. Fraternité subliminale des bars de rock… Jalil, Isabelle et Marthe s’échangeaient des cassettes il y a encore peu de temps – dix-sept, dix-huit ans à peine…

SonicYouthMemphis

Dans l’enfilade de murs noirs couverts de graffs, la musique s’efface sous l’éclat des voix, le brouhaha des rumeurs. On plaisante, on s’informe sur les évènements en cours. La vidéo d’Antonin commence à circuler, à provoquer la sidération, la révolte. Les manifs spontanées se multiplient dans le pays, les saccages de bureaux et d’administrations aussi. Les salariées du Carrefour de Vigne-Mûre auraient finalement brûlé le magasin. L’espoir et l’enthousiasme provoqués par ces nouvelles sont ressentis par tous.

Les quatre des Allées Douces se sentent simple et modeste part de l’ensemble, en même temps que son centre secret, son origine, et peut-être en partie son but.

L’harmonie s’installe, qui unit l’univers au bar, le bar aux buveurs, les buveurs aux quatre amis et au destin de tous. Alors surgit, fondant la foule pour rejoindre les quatre des Allées Douces, une fille aux amples cheveux châtains, posés sur le vert émeraude d’une jolie robe. Son beau visage est distordu par la colère, figure de proue d’un vaisseau aux courbes gracieuses balloté par une émotion mauvaise. Sample de guitare acide, sur une musique planante. C’est Audrey. Vous vous souvenez, Audrey ? La fille dont s’était un peu foutu Jalil et qu’Isabelle avait renvoyé balader au téléphone. Une fille vive, qui n’aime pas les mecs qui se dérobent, et les nanas qui la prennent de haut.

Elle tombe sur Jalil, l’assaille d’amabilités corrosives. « Quelle surprise ! Tu es accompagné, je vois… Tu me présente à tes amis ? Eh oui, moi aussi, j’aime bien cet endroit, on a de la chance ! Ca va toi ? Depuis le temps… ? Pas de nouvelles bonnes nouvelles, c’est ça ? » Elle s’incruste dans le petit groupe, se lie facilement, poussée par la ferveur générale et l’alcoolisation montante. Inconscients du danger, ou aimant le braver, Ephraïm et Isabelle commencent à déployer pour elle le jeu de leur séduction (comme ils le font pour tout le monde, par pur réflexe ou par nécessité profonde). Jalil, inquiet de la rancune exubérante qu’il voit dans les pupilles de la fille, expédie les banalités d’usage (qui aggravent encore son cas) et se replie auprès de Marthe. A Audrey, avec un sourire foireux : « Ecoute, ça fait vraiment très plaisir, tu tombes bien, je me demandais justement… ». A Marthe, d’un signe discret de la main : pliiiiiise, cassons-nous vite, tant que c’est encore possible.

Quitter ensuite le terrain, en vitesse, au profit des bons joueurs.

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C’est sur le banc de touche – une table au fond du bar – confortablement protégés par la foule et deux pintes de bière, que les deux fugueurs assistent au choc de la rencontre Audrey/Isabelle, et voient Ephraïm passer très vite au travers du match  : en commettant l’erreur de jouer le coup de la drague bonhomme, sans se donner à fond, d’une façon trop détendue aux premiers instants décisifs. Il sait vendanger ses chances et saboter son charisme, les fois où il s’en fout. Et il s’en fout particulièrement ce soir, où le monde épouse son destin. Efforts automatiques, donc, logiquement stoppés, côté Audrey, par une défense de granit et de glace.

Et c’est Isabelle maintenant qui tente quelque chose, Isabelle qui ne s’en fout pas du tout. Les observateurs assistent très vite à la fissure du granit, au réchauffement spectaculaire de la glace.

Elle vient d’adresser quelques mots à la fille. Depuis leur table, Marthe et Jalil n’entendent rien, ne voient pas grand-chose, mais ils n’ont pas de mal à imaginer : la plaisanterie qui désarçonne, puis le regard qui tente tout, et qui rafle la mise – une arme dont ils connaissent par cœur les ravages. Sous le feu d’Isabelle la colère d’Audrey se dissipe, l’hostilité se disloque, emportée par un souffle enivrant porteur de toute autre chose.

En vérité Audrey est sous le choc : elle vient de reconnaître, sortant des jolies lèvres de la très jolie blonde juste devant elle (sans aucun doute possible car ces intonations, cet accent de supériorité joyeuse avaient continué de résonner en elle bien après qu’elle les ait entendues, instillant sans répit leur venin, ravivant l’humiliation, retardant son sommeil) la voix qui l’avait torturée au téléphone une terrible nuit, il y a quelques semaines.

Artek, un été en Crimée / A summer un Crimea

Alors en premier c’est la brûlure de la honte et le sentiment de révolte qui reviennent, qui la replongent dans la solitude de cette nuit-là, arrachée, coupée du monde par cette voix, face au mur de sa chambre mal éclairé par une lampe de bureau… Elle avait pourtant en prévision de cette nuit cruelle accumulé du courage, toute une semaine, ravalé une première fois sa fierté (et Dieu qu’elle l’avait sentie passer) pour décrocher son téléphone et appeler ce drôle de mec. Bien obligée, puisque lui ne le faisait pas, et qu’elle ne pouvait pas se le sortir de la tête. Bien obligée parce qu’elle ne dormait plus, à cause de ce mec pourtant banal, certainement pas le plus beau ni le plus intéressant du monde, ce mec dont elle ne comprenait absolument pas comment il l’avait ensorcelée – mais enfin le fait était là, elle ne dormait pratiquement plus, elle avait bien essayé de retourner sur Meetic en vue d’autres rencontres mais ça ne marchait plus, il n’y avait plus que lui et il ne donnait plus aucun signe ni d’intérêt ni d’existence, il fallait faire quelque chose.

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Elle fit : elle appela Jalil et alors au bout du fil, après quelques secondes suspendues, délirantes de panique et de frustration, meublées de torsions inouïes de ses entrailles, ce n’était pas lui qui avait répondu – mais cette petite voix moqueuse et méchante, qui lui avait conseillé de rappeler le lendemain tout en lui signifiant exactement l’inverse, par la télépathie infaillible des intonations au téléphone : que ça ne servirait absolument à rien, que Jalil lui appartenait corps et âme et qu’elle ne laisserait jamais même espérer Audrey l’approcher.

Et cette petite voix moqueuse et méchante était alors devenue pour Audrey la personnalisation du Mal, de la guerre intime et éternelle qu’avaient toujours fait l’imbécilité et l’égoïsme du monde à la réalisation de ses désirs.

A présent pourtant elle réalise que ce choc n’était rien, comparé à celui de ressentir, dans ce bar en liesse et face à celle qui pourtant lui avait si durement imposé sa loi, une sensation si plaisante et perturbante à la fois. Car la fille à la voix moqueuse et méchante cherche ce soir à lui plaire, lèvres pleines d’un désir ardent de connaissance. Au contraire absolu des souvenirs laissés, l’intelligence, l’attention de cette fille et sa beauté sont toutes entières tournées vers elle. Et la panique d’Audrey l’espace d’un instant est immense, de ne plus sentir en elle le souffle brûlant de la colère, mais un espace silencieux et vide, bientôt comblé (de façon soudain très rapide et précise) par de nouveaux corps célestes, infiniment heureux et plaisants.

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* * * *

Pendant ce temps Jalil la mate piteusement, planqué au fond du bar, en compagnie de cette brunette quelconque avec laquelle il s’est lâchement éclipsé tout à l’heure. Elle le sait, elle s’en fiche. Elle prend juste note que les réserves de haine et de colère qu’elle avait pour ce pas grand-chose sont finalement arrivées à épuisement, après tant de jours passés à le désirer comme une folle et à lui lancer des malédictions. Au bout du compte, au bout d’une passion inexplicable faite de mails ensorcelants et de rendez-vous manqués, d’espoirs tour à tour embrasés et massacrés, de déceptions insupportables, le sentiment qui reste le plus vif est la honte d’avoir été snobée par cette espèce de con vaseux, à moitié dépressif, et peut-être impuissant. La honte d’être tombée amoureuse d’un tel numéro, elle habituée aux hommes toujours empressés, toujours tournés vers elle, et à leurs regards tendus de plaisir et d’effroi dès qu’elle leur accorde le plus mince début d’intérêt.

Philip-Lorca diCorcia, Eddie Anderson; 21 years old, 1992 Ektacolor print

Qu’avait-t-il en lui de spécial, qu’y avait-il dans ses gestes ou dans ses phrases, quelle recette de magie noire utilisait-il pour que face à lui – face à son absence – elle ait oublié sa fierté et ses droits sacrés de jolie fille ? Pour qu’elle ait tout accepté, l’humiliation, l’attente, le dégoût d’elle-même – accepté de s’être laissée aller tous les soirs de cette période, avec une joie sauvage, à se caresser jusqu’à se tordre, à rêver de sa peau contre sa peau, de sa bite merveilleuse, totem sacré, organe christique entrant en elle. Et d’avoir imploré le Ciel pour un mail de sa part, un signe, n’importe quoi, un coup de téléphone à défaut d’un coup de bite, un acquiescement à quoi que ce soit qu’il aurait jugé digne de son auguste insignifiance et qui semblait pourtant ne jamais devoir venir.

Mais cet égarement n’avait eu qu’un temps. Au bout de quelques semaines, des amis à elle, fiables et bien mieux intentionnés que ce tocard, des amis très chers qui s’appelaient sa Raison et son Orgueil (car elle n’avait en réalité jamais compté que sur elle-même, et ça lui avait jusque là plutôt réussi) lui avaient ouvert les yeux, avaient renvoyé ce type, qui hantait ses nuits et faisait le siège de son Cœur et de son Âme, tout simplement à ce qu’il était : à son manque de charisme et de caractère, à ses longs mails qu’elle avait pourtant trouvés aux 130 premières lectures tellement géniaux et tellement drôles, ces longs mails irrésistibles de finesse et d’intelligence, qui étaient peut-être ce qui l’avait le plus ravie à elle-même et qui, à les relire calmement, une fois redevenue normale et lucide, s’avéraient surtout boursouflés et vides, de pauvres trucs de drague nébuleuse d’un graphomane velléitaire.

Philip-lorcadicorcia12

L’humiliation du coup de téléphone avait été la dernière flambée de souffrance, qui l’avait rendue à elle-même. Après quoi, sa fierté, sa lassitude avaient fini de recouvrir les cendres de cet amour étrange, qui n’aurait jamais dû être – elle en était certaine à présent.

En le revoyant dans ce bar, elle avait ressenti à nouveau du mépris et l’envie d’en découdre, et c’est pourquoi elle est allée vers lui. Mais il s’est enfui. Alors le mépris s’est accru et l’agressivité s’en est allé, et tout est revenu à la normale.

* * * *

Mais cette fille, face à elle ? Ne plus se soucier de Jalil, d’accord, bonne idée, bon débarras, mais elle, cette fille, la responsable du pic ultime de sa douleur, pourquoi et comment ne pas lui rentrer dedans ? Cette fille à la voix si dure, qui a déclenché ces insomnies au goût de lysanxia et d’abandon ? Cette fille à la même voix devenue si douce… Il faudrait accepter maintenant cette douceur ? Et accepter de se sentir nue face à elle, démunie de révolte et de colère ?

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La faiblesse panique Audrey, puis la panique elle-même abandonne le combat face à Isabelle : face au rire, aux lèvres, aux questions d’Isabelle qui unissent maintenant leurs forces pour attirer Audrey, comme autant de pattes et d’antennes manœuvrant une brindille, avec une précision implacable. Cette séduction massive consciemment tendue vers elle.

Isabelle a compris aussi qu’Audrey était la fille du téléphone, mais ne pense pas que celle-ci se soit souvenue d’elle : elle n’imagine pas qu’on se souvienne d’une voix entendue une seule fois au téléphone, à un mois de distance. Elle trouve évident, par contre, que la fille est toujours accro à Jalil : au point qu’elle décide de lui sortir le grand jeu, au moins en partie, se dit-elle, pour épargner un peu ce pauvre Jalil en détournant de lui l’attention d’une si jolie furie. Jalil : son ami, son amant, son alter-égo chez les mecs. Isabelle sait qu’ils sont sur la fin de leur histoire, tous les deux, mais tant qu’elle se trouve dans ses parages, elle veut garder le réflexe de le protéger, et d’essayer de le sortir d’affaire quand elle le peut. Et puis, c’est vrai que la fille est quand même sexy et attirante. Elle trouve qu’elles se ressemblent un peu, physiquement, beaucoup même à certains égards, et ça l’enchante autant que ça la trouble.

Elle lui offre une clope, qu’elle allume en lui montrant une attention immense. Elle continue de lui parler, elles ne peuvent plus s’arrêter, racontent un peu n’importe quoi, rient de tout, peu importe les conneries qu’elles peuvent dire. L’important se situe bien au-delà de ce qu’elles disent, et c’est le signe d’une relation qui commence fort.

« – Tu veux quoi d’autre ? Un verre, un joint ? Dis ce que tu veux et je vais le chercher au bar. Tu veux qu’on sorte ? Sur la plage, on sera mieux… Tout a changé, tu sais, rien n’est comme avant…

– Vraiment, tout a changé ? Il va se passer des choses incroyables, alors, genre les mecs vont se faire greffer des couilles ?

– Ah ah, peut-être… Encore mieux, peut-être qu’on va s’en passer… »

Tourbillon de mots pour rien, et vibrations premières. Audrey voit maintenant l’avenir immense devant elle, et elle comprend. Elle comprend pourquoi elle éprouvait tant de douleur et d’amertume la nuit de leur clash au téléphone, et pourquoi elle ressent tant de bonheur à présent. Elle comprend quelle a été son erreur. Si la voix d’Isabelle lui avait fait tant de mal, ce n’était pas parce qu’elle voulait l’éloigner de Jalil, non : c’est parce qu’elle lui refusait tout rapprochement avec elle.

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Audrey saisit tout ce qui s’est joué, à la seconde où elle a été touchée par la voix d’Isabelle. Et elle voit que c’était grand comme un monde. Que ça contenait à la fois tout ce qui pouvait être, et tout ce dont ça la privait pourtant. Cette nuit-là, face au souffle de la voix, si tendre par lui-même et pourtant si dur avec elle, elle avait vu une première fois l’avenir que la voix contenait et qu’avec mépris elle lui refusait sans appel. Avec une cruauté inconcevable, la voix détruisait sa vie à venir, en même temps qu’elle lui en révélait l’existence.

Alors à présent que la punition inique est levée, un torrent de gratitude irrésistible submerge Audrey et tandis qu’elles continuent de discuter et de se caresser des yeux, en un instant l’avenir d’impossible devient possible, et de possible absolument sûr.

L’univers, infiniment contracté, maintenant déployé en toutes choses.

Le regard d’Audrey posé sur Isabelle, leurs doigts qui se touchent presque. La sensation de regarder à l’infini ensemble, et d’être, une fraction de seconde, entièrement connectées.

Et le regard d’Isabelle posé sur Audrey, leurs doigts qui se touchent presque. La sensation de regarder à l’infini ensemble, et d’être, une fraction de seconde, entièrement connectées.

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Isabelle pense à nouveau à ce qui lui arrive. A son grand intérêt pour cette fille. Qui signifie davantage, il lui faut bien se l’avouer, que l’envie espiègle de venir en aide à Jalil en détournant son amoureuse éconduite. Elle pense, elle aussi, au chemin qu’elle voit s’ouvrir devant elles. Et elle comprend que ce chemin qu’elle s’apprête à prendre, avec cette fille est celui qu’elle a en tête depuis quelques jours. Celui pour lequel elle s’éloigne de Jalil, de Marthe, et même d’Ephraïm. Celui de la suite de l’aventure, et son accomplissement final, pour lequel il faudra bien laisser les autres derrière elles.

XI

La Corée et l’Espagne ça avait déjà été quelque chose, mais là, l’insurrection en France achève de scotcher Marthe à la télévision. Les quatre autres la croisent, matin et soir, avalant le flux des images en tee-shirt au milieu du salon. S’il doit rester une personne sur terre devant son écran, elle sera celle-là. Isabelle, Ephraïm, Audrey, Jalil passent leurs journées entre la chambre où ils font l’amour, les tables au fond du jardin où ils se racontent leur vie autour de bouteilles d’alcool blanc, et les plages où ils vont, le soir à présent, piquer une tête, se faire fouetter par les vagues, à la fraîche. Le quartier et la côte, sur ce flanc-là, sont à nouveau déserts ; personne dans les larges allées, dans les sentiers de bruyère, personne dans la forêt ni sur les plages. Ils savent que tout se passe en ville, dans la station en ébullition, centre nerveux de la révolte depuis la vidéo d’Antonin, mais ils n’ont pas plus que ça envie d’aller voir. Pas maintenant en tout cas. Ils savent que le moment viendra où ils devront entrer en scène. D’ici là, ils prennent le soleil, ils se gavent de caresses et d’insouciance, avant le grand plongeon. Ils se remboursent cash de leur existence, déjà remplie de trop de travail. Seule Marthe reste là, face à l’écran, exaltée par le chaos qui vibre.

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Chaos heureux et tendre après ces années de nuit. Destruction des commissariats, foules immenses spontanément soulevées, sans mot d’ordre, pure volonté de résistance, grève définitive. Le Carrefour de la station, envahi, explosé, brûlé – et la chaleur qui vient aux joues de Marthe, sa joie d’avoir été la précurseure. Les flics et les militaires qui passent du côté du peuple. Sarkozy qui se terre, ses ministres qui désertent. La couture du monde qui craque, la mécanique de la télévision qui craque : et cette seconde fracture qui n’est pas la moindre – qui est le signe, sûr et fiable, d’un changement sans retour.

Au milieu de la foule, dans une forêt de micros, Antonin, le chanteur de Lifetime, l’ex-flic revenu en grâce, radieux, qui remercie les autres, les appelle à ne jamais céder. La télé qui a perdu ses certitudes, son ton péremptoire, ne sait plus comment l’appeler : le policier rebelle, le leader protestataire, le lanceur d’alerte… « Il semble en tout cas être un personnage-clé du mouvement de manifestations. » Marthe se sent gênée un instant d’avoir mal jugé Antonin, puis finalement fière d’avoir contribué à éveiller sa révolte, quand ils ont abordé les flics, après l’agression d’Ephraïm…

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Et puis, dans le flux, peu à peu moins de stupeur, moins de spectacle, moins de nouvelles sensationnelles : moins d’évènement, mais une marée de vie qui submerge les formes pourries du monde, les formes pourries de la télévision, et remplace le rituel glauque des sujets d’une minute trente. Les journalistes en ont enfin marre, à leur tour, de leur phrasé grotesque, de leurs dramaturgies à deux euros, en ont marre de débiter du reportage, de montrer du vide monté en boucle. Ils sont soudain pris par l’idée extravagante que le meilleur moyen d’être en phase avec la vie, le seul, c’est d’arrêter d’en faire de l’actu, c’est d’ouvrir le studio, inviter les incendiaires et les poètes à passer les voir et leur laisser l’antenne… Alors maintenant au moment du journal il y a surtout des hallucinés, des êtres pleins de colère et de vie, de rires, de beauté, des types qui t’apprennent comment prendre d’assaut un H&M ou une centrale nucléaire, des artistes de rue, des lycéennes qui lisent leurs lettres d’amour, des génies du n’importe quoi, des moudjahidines athées, des dandys en guenilles, des décroissants en costume Armani.

Hier soir la présentatrice, celle-là même qui avait annoncé le mouvement coréen les yeux brillants d’envie – et qui vient d’être sortie du placard, in extremis, dans un ultime retournement de veste de sa chaîne devant l’ampleur des manifestations et le changement d’époque, pour présenter ce qui ressemble de moins en moins à une émission d’info – a interrompu un très creux mais très attirant analyste social-démocrate, qui souhaitait « déduire l’avenir immédiat des moments exceptionnels que nous sommes en train de vivre » pour l’embrasser avec délectation. Puis d’autres personnes se sont succédé à l’antenne, qui se sont embrassées longuement elles aussi. La télévision c’est ça à présent : plus de journal, plus d’émissions, mais une succession de gens qui disent des choses d’une indigence crasse ou d’une beauté fatale, et qui finissent par s’embrasser, le plus souvent, et qui font l’amour, aussi, de temps en temps, si ça leur chante.

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Voilà ce que Marthe découvre à travers l’étrange lucarne (qui porte enfin dignement son nom), dans cette villa loin du monde, cernée par les pins. Voilà ce qu’elle observe, fascinée, lorsque ses potes la croisent dans le salon, entre deux cuites, entre deux shoots d’air pur, de sexe et de flemme, entre deux shoots de cette vie qui depuis quelques semaines leur suffit amplement, naufragés volontaires sur leur île de plaisir, sans aucune envie de contact avec le reste du monde.

Et puis, un matin, Marthe est prise d’une envie furieuse de redescendre en ville, pour voir tout de même comment, en vrai, tout cela se danse.

*       *       *       *

Elle va d’abord sur le front de mer, où les boutiques et les bars, rangés en ordre dans leurs petits casiers aux pieds des immeubles, font face aux rouleaux réguliers de l’Atlantique – entre eux une brise légère, qui fendille un soleil de plomb. La foule des passants et des touristes, d’habitude tranquille et amorphe –comme un tapis qui s’effiloche dans les vagues et les boutiques, à ses deux bouts – lui semble vibrer ce jour-là intensément… Éclats de voix, gestes vifs s’échappant des groupes assemblés sur les rochers, le sable, ou les bancs de la promenade de la plage, comme autant d’étincelles qui jaillissent d’un brasier. Les gens sont exceptionnellement concernés par ce qu’ils disent et par ce que leur disent les autres – que ce soit au sujet de la liberté retrouvée, de ce qui se passe ici et dans les autres villes, de ce qu’il faut maintenant changer, de A à Z. On se plonge dans les discussions fiévreuses en fumant clope après clope, en buvant les verres fournis par l’un des bars en particulier, point névralgique apparent où un flot continu va se ravitailler. Les gens ne ressemblent pas à des badauds, à des touristes, à des estivants, ils semblent, s’étonne Marthe qui ne leur en trouvait plus beaucoup ces dernières années, comme rendus à leur dignité humaine. Ils se parlent et se regardent comme si l’avenir existait de nouveau, comme si les choses avaient repris du poids, de l’importance.

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Elle remonte le flux des bières vers sa source apparente : « l ‘Amiral », un bar-restaurant des familles, comme il y en a des centaines sur la côte. Marthe entre dans l’endroit, frais et sombre, plutôt vide, en fait, à l’exception du va-et-vient depuis la plage. l’Amiral trahit dans son L’aménagement intérieur de l’établissement, composé de plusieurs salles, trahit une hésitation – ou affirme un mariage audacieux – entre le kitsch touristique de la partie restaurant (mouettes en bois vernis et filets de pêche tendus au-dessus des tables) et l’ambiance pub du côté par lequel on entre : une scène dans un coin dédiée aux petits concerts, délimitée par des amplis au sol, et, au mur, des affiches des Doors et des Foo-Fighters. Un concert de Lifetime In a Candy Box est annoncé pour le samedi suivant.

L’Amiral est un bar-restaurant comme il y en a des dizaines sur la côte, et Marthe n’a pas le souvenir d’y avoir jamais mis les pieds… Ou en y réfléchissant peut-être bien une fois, pour fêter quelque chose avec ses parents, un jour perdu de son enfance. A présent qu’elle regarde l’enfilade des salles de restaurant, vides à cette heure au contraire du bar, elles éveillent en effet en elle de vagues réminiscences. Mais quoi qu’il en soit, les rituels des dimanches et des anniversaires, les sorties en famille au restaurant, les Menus du Pêcheur, les jours fériés, toute cette division du loisir et du temps appartient au passé, elle en a le net sentiment. Tous les jours seront fériés à présent.

« Mojito ? Vodka ? Piña colada ? Une pression ? Qu’est-ce que je te sers ? »

Le mec derrière le comptoir s’adresse à elle avec un empressement naturel qui ne lui semble pas celui d’un vrai barman (Il ne lui rappelle ni l’intérêt factice, ni l’hostilité franche ou contenue à l’égard du client, deux attitudes possibles, emblématiques de la profession. Au contraire, ce barman semble avoir pour elle une attention enjouée, une hâte réelle de la servir mais aussi d’en finir assez vite avec le service, de laisser sa place derrière le comptoir pour passer à autre chose.)

« Une pression, oui, pourquoi pas ? » lui répond Marthe en venant vers lui, petite brunette au regard étonné s’y prenant à deux fois pour monter sur le tabouret du comptoir. « Elle est à combien l’Adelscott ? »

Il la regarde, amusé, se demandant d’où elle sort, mais pas de l’air dont les barmen, habituellement, se demandent d’où sortent les gens…

« A combien elle est ? Eh bien c’est gratuit mais si tu tiens vraiment à me faire plaisir, disons que tu peux passer derrière le bar. J’en ai un peu ma claque… »

Et Marthe, à qui il n’était jamais venu à l’idée de s’improviser serveuse à moins d’avoir un besoin d’argent, répond pourtant oui, sur le champ, à sa propre surprise – et à son encore plus grande surprise, sans se demander dans quoi elle s’embringue ni quand ni comment elle pourra à son tour refiler sa place… Elle accepte : elle sait depuis toujours et depuis une micro-seconde que c’est ce qu’il faut faire. Elle obéit à une intuition qui a pris une place immense depuis qu’elle est descendue en ville, depuis qu’elle se trouve au milieu de ce bordel géant, de cette ardeur collective. Et qu’elle éprouve la sensation d’être en contact avec bien plus de choses que ne portent le langage et la conscience.

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«  Ok, dis-moi juste où sont les bouteilles pour les cocktails ?

– Le rhum et la vodka, c’est derrière toi, la crème de coco aussi. Les jus de fruit c’est dans le frigo, là, sous le comptoir, les glaçons c’est là… Bon, j’y vais, amuse-toi bien.. Merci à toi, et n’oublie pas, « la vie est telle que tu la vois ». »

– Ok, ça marche… Bon surf, amuse-toi bien aussi ! »

Il hoche la tête, lui fait un signe d’amitié en sortant du bar. Comment sait-elle que ce mec va surfer, ce mec qu’elle n’avait jamais vu de sa vie cinq minutes auparavant, avec qui elle vient d’échanger trois mots, le temps de décider un passage de relais totalement improbable ? Comment sait-elle qu’il a depuis son enfance un besoin vital d’aller chevaucher les vagues, chaque jour où c’est possible, et que c’est à ce rendez-vous sacré qu’il se rend maintenant ?

Comment le sait-elle, et en quoi ça la concerne ?

Elle le sait, et elle sait que ça lui importe, et voilà tout.

*       *       *       *

Sa main se referme sur la poignée de bakélite froide et douce, et la bière coule dans le premier verre qu’elle sert à une hippie rousse aux cheveux retenus par un foulard. La voilà donc, elle, Marthe la terreur, la Daria Morgendorffer des soirées d’antan, transformée une fois encore en grande sœur bienveillante, capitaine tranquille seule à la barre de l’Amiral.

A la différence des rares « clients » attablés, ceux qui viennent au comptoir depuis l’extérieur sont nombreux, et les verres filent. Marthe observe les uns, sert les autres, plaisante, discute, apprenant autant sur l’ambiance générale des paroles de la salle que des échanges express sur le zinc. Elle tend l’oreille à la discussion de trois gars, assis à dix mètres d’elle, à une table décorée dans le fameux style Pêcheur, mouettes en bois et araignées de mer en plastique. Trois cadres d’une entreprise de services quelconque qui contemplent ensemble, stupéfaits, heureux à en pleurer, leurs actes nouveaux et leurs idées nouvelles. Marthe comprend que les trois compères ont largué leur boulot la semaine dernière, et qu’ils l’ont fait avec la manière. Avant de mettre les voiles, le plus âgé des trois (la cinquantaine décontractée de droite, blazer à écusson sur chemise à rayures, cheveux argent et regard bleu acier) a pris le temps d’allonger un pain monumental à l’auditeur en management dont la direction leur imposait la présence depuis trois semaines, et ils en rient encore. L’ancien comptable, un jeune black de trente ans, chemise mauve claire, cravate foncée et rire torrentiel, abat une à une devant lui, comme un super jeu aux cartes, les cartes de crédit de la boîte avec lesquelles ils ont siphonné en partant suffisamment de maille pour occuper agréablement la fin des temps. Le troisième de la bande (cheveux poivre-et-sel, chemise blanche, veste noire, une ressemblance troublante avec Michel Onfray) déborde d’idées pour le dépenser des façons les plus idiotes et inutiles possibles. Il entreprend de les exposer en détail puis bifurque, entraîné par le désir d’une confidence :

« Putain les gars… Je ne retournerai pas là-bas, m’occuper de toute cette merde… Vous non plus… C’est incroyable, c’est d’une force incroyable… Toutes ces années passées dans cette taule, pour rien, absolument pour rien… Je sens qu’il y a en moi quelque chose qui se tord, et qui crie, et je ne sais pas si c’est le désespoir d’avoir gaspillé tout ce temps, ou la joie que ce soit enfin fini… Je suis dans un drôle d’état, les mecs… Je me fous de tout… C’est comme une dépression, mais une dépression heureuse, une dépression où à la fin je sais que c’est moi qui gagne… »

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Alors que les deux autres approuvent bruyamment leur collègue, l’oreille de Marthe quitte les trois cadres en cavale pour essayer de saisir les échanges venant d’un autre groupe, sur la terrasse. La question qui est débattue là est de savoir s’il faut punir (ou pourquoi pas exécuter sans procès) les anciens maîtres du monde, politiques, financiers, artistes officiels, éditorialistes des médias… s’il ne vaut mieux pas les traiter par l’indifférence ou le rire, maintenant que leur pouvoir est réduit à rien… si dans le monde qui vient les châtiments doivent encore avoir un sens…

L’avis général est de penser que non, que la violence est stupide, la chose la plus stupide et effroyable de l’ancien monde, la première dont il faut se débarrasser, mais certains ne sont pas entièrement sur cette longueur d’onde. Ils savent qu’on ne les tuera pas, bien sûr, et peut-être même qu’on ne les punira pas du tout, mais ils pensent qu’on a quand même bien le droit d’imaginer comment on pourrait le faire… Bien le droit de se payer le kif de s’imaginer en chopper quelques-uns… Tiens, Luc Ferry, par exemple. Ah Luc Ferry, le dindon philosophe, confit dans son mépris de classe… Ils rigolent tous un bon coup, et se mettent à imaginer transformés en bestioles, comme dans cette émission de télé de la fin du vingtième siècle qu’ils ont découverte sur You Tube, tous les clowns du Sarko Circus qui viennent de vider les lieux… Certaines cibles sont plus faciles que d’autres… Globalement, ils sont contents de tomber du côté de la moquerie plutôt que de celui des meurtres – contents de découvrir qu’ils tombent de ce côté-là malgré les crimes de tous ces guignols, malgré la haine de la vie qu’ils leur ont fait vivre…

L’attention de Marthe revient au comptoir, repart vers la plage, et les plaisanteries des uns, les sentences des autres, lui font comprendre qu’elle assiste à une réhabilitation spectaculaire des discussions, de toutes les discussions, idiotes, sérieuses, futiles, essentielles… Et elle a aussi cette sensation, cette conviction, d’être à l’endroit qu’il faut, au bon moment, et que des choses importantes et bonnes se gravent en elle pour toujours – un peu comme quand elle assiste à un concert extraordinaire, et qu’elle comprend sur l’instant que l’ambiance, la texture de ce qu’elle vit ne la quitteront plus, qu’elle ne cessera plus, le reste de sa vie, d’y revenir et de s’y nourrir..

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Autour d’elle dans le bar, sur la plage, dans la ville, elle sent que l’alcool et la confiance en soi irriguent toutes les veines… L’amour court sous toutes les peaux. Des teufeurs ont installé une sono près de l’eau, beaucoup de monde danse dans l’écume. Quelqu’un a jeté à la mer un seau d’ecstas et la foule avale l’eau par grandes gorgées. On fait l’amour sur le sable complice, qui brûle ou qui apaise, selon l’ombre. Il fait toujours aussi chaud. Depuis un petit moment Marthe en a un peu marre de faire la serveuse, et une nana à qui elle vient de servir un verre doit le sentir – elle le sent sans aucun doute – car elle lui offre de prendre sa place. Marthe rassemble alors ses affaires, en se disant que c’était marrant, quand même, de servir toutes ces bières, en discutant de tout et de rien avec ceux à qui elle les donnait, sans demander rien en échange – et les autres trouvaient ça marrant aussi, et elle comprend que c’est pour ça, juste pour ça, qu’elle les servait et qu’ils se laissaient servir alors que chacun aurait pu se servir pour sa pomme. Puis, au moment de partir, la nana qui vient de la remplacer lui montre d’un signe de tête un petit tas de billets et de pièces sur le comptoir, qui avait bizarrement échappé à son regard.

Elle ne les avait pas vus faire, mais elle comprend que ce sont des pourboires laissés par ses « clients » de l’après-midi.

« C’est cool » pense-t-elle dans un sourire, comprenant maintenant pourquoi le type qu’elle a remplacé tout à l’heure semblait étonné qu’elle demande les tarifs des consos.

Il y a là pas mal d’argent et, semble-t-il, il est tout pour elle.

Alors elle a envie de savoir comment ça marche, l’argent, dans ce nouveau monde, s’il sert encore à quelque chose… Elle veut connaître la réponse, mais surtout découvrir quel sera son comportement, à elle, avec la poignée de billets qu’elle fourre dans son sac.

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Elle remonte les commerces du front de mer, beaucoup de conneries pour touristes, mais aussi quelques boutiques de fringues qui offrent de jolies choses, et entre dans l’une d’elles qu’elle aime bien. Au milieu d’autres filles, elle retrouve le cliquetis des cintres, le frôlement des tissus, les dilemmes des essayages d’une journée comme les autres. Elle choisit une chemise en coton, bleue et mauve, aux motifs orientaux, le genre de truc qui lui va bien quand elle décide de laisser parler son côté cool – hey Marthe, la vie entière se passe de ce côté à présent, écoute en toi cette petite voix naïve et tendre. La vie est le refrain d’une chanson pop, une balade sur la crête d’une mélodie, un baiser surprise une nuit de fête…

Elle laisse cent euros dans la petite caisse en métal laissée ouverte au-dessus d’un présentoir : la petite chemise lui va si bien. Elle a vu que d’autres filles, qui avaient elles aussi trouvé leur bonheur, y déposaient de l’argent, certaines plus qu’elle, d’autres moins. Certaines déposent de l’argent sans prendre de vêtements, d’autres ne laissent rien. Certaines se servent dans la caisse ouverte au lieu de laisser quelque chose… Voilà, Marthe, à quoi ça va servir, voilà comment ça va marcher. Voilà ce que sera l’argent. Des billets de Monopoly. Un jeu d’enfants. Juste des trucs de couleur qui passeront de main en main. On continuera sans doute d’y jouer, comme les enfants jouent : pour colorer la vie, pour choyer leurs désirs, pour peupler le temps de grandir de rêves et d’imagination. Mais si un jour il n’y en a plus, on saura très bien comment s’en passer. On en aura juste plus besoin. En fait, on en a déjà plus besoin.

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Marthe descend sur la plage, se déshabille, avale une gorgée d’eau, entre dans la mer. Elle danse un moment dans les vagues, parmi les gens. Elle sort de l’eau, remonte vers la plage, croise un garçon assis sur le sable, qui l’arrête par l’alliance d’audace et de timidité dans son regard. Amusée, intéressée, elle lui offre le sien quelques secondes, le reprend pour balayer le beau corps nu qu’il lui propose, l’explorer avec un intérêt croissant, de ses yeux qui s’ouvrent grand à mesure qu’elle dévale son anatomie, les épaules frêles, le torse imberbe, le ventre jeune et sans bourrelets, l’érection avenante et épanouie qui ne l’offusque pas, ne l’effraie pas, ne l’agresse pas le moins du monde mais lui donne envie de ce sexe gentiment offert en partage. Elle vient alors vers lui, se penche sur lui, dépose un baiser léger sur ses lèvres et s’assied à ses côtés. Ils restent silencieux, se cherchent, se caressent et font l’amour, font l’amour et restent allongés longtemps, l’un contre l’autre, à écouter les vagues, à entendre l’agitation de la plage, les cris des oiseaux, à éprouver leur bonheur, sans échanger de mots. Le garçon s’endort et elle reste longtemps, comblée, sereine, les yeux grands ouverts, perdus dans le ciel.

Elle voit clair à présent, tout comme ce garçon, tout comme, elle le sent, tous ceux qui pensent et respirent à quelques mètres d’elle, dans ce monde allégé, simplifié, régénéré. La vie sera heureuse. Il y a eu la peur, le refus et la révolte, mais maintenant quelque chose d’autre est là, dans les gestes qui s’inventent, dans les baisers qui circulent, dans les centres d’affaires détruits par les flammes, dans l’intelligence entrée dans les âmes.

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Les années passées ont été obscures, la crise, la dictature de Sarkozy a été obscure, le siècle passé et les précédents ont été obscurs, l’humanité depuis le commencement a été obscure, la vie était un frémissement craintif sur une planète obscure.

Aujourd’hui les choses ont changé. Elle sent au plus profond d’elle-même, au lieu le plus décisif, les prédictions d’Ephraïm trouver leur place et donner vie. Elle plonge loin en elle. Elle s’émerveille de ses nouveaux sens, de ses nouveaux savoirs : larve fêtant sa mort de larve et sa naissance de papillon. Elle sent distinctement, comme on éprouve la température, comme on sait les couleurs, qu’elle partage avec les autres une chose neuve en commun, un monde d’intelligence.

Elle sent que la jalousie et la haine n’auront bientôt plus de place.

La destruction et la mort seront toujours là – peut-être dans de brusques et terribles accès, peut-être tous proches – mais comme la foule autour d’elle, elle cessera d’en avoir peur. Elle les prendra à la légère, les oubliera, regardera la vie.

Elle sent qu’une part de son intelligence s’éteint. Une part de son intelligence propre, individuelle, séparée des autres. Mais était-elle de l’intelligence, ou une sécrétion de sa solitude et de sa peur ? La remplacent l’intuition, la pensée collective qui détruit la peur.

Elle se sent moins s’appartenir.

Elle appartient à cette intelligence démesurée de l’espèce, qui s’enivre et danse et jouit sur la plage, à cette fourmilière géniale qui rebattit le monde.

C’est cela qu’Ephraïm leur annonçait, c’est à cela que les semaines passées les préparaient, elle le comprend à présent.

D’autres changements vont venir.

XII

Le soleil s’enfonce dans le ciel rouge comme un œuf dans un bloody mary. La foule a allumé des feux dans une ambiance fière et naïve de début du monde. Une coulée de plaisir, portée par le jus de la pêche goûteuse dans laquelle elle vient de mordre, inonde la gorge de Marthe, assise devant un feu. Elle questionne sa voisine, celle qui lui a tendu le fruit en signe de bienvenue.

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« Je ne comprends rien… Je croyais qu’on ne trouvait plus rien à manger, que tous les circuits étaient coupés… Qu’est-ce qui se passe ? D’où ça vient tout ça ? »

A dix mètres d’elle, il y a un immense tas de victuailles empilées où chacun vient chercher ce qui lui plait : viandes pour grillades, sodas, pâtisseries… Des produits industriels mais aussi de beaux fruits, quantité de légumes… Des tomates, des melons, des pastèques… Des dizaines d’autres tas semblables parsèment la plage, constitués tout à l’heure, en un temps très court, par des petits groupes qui sont allés chercher la nourriture dans une file de camions de livraison arrivés comme par enchantement sur le front de mer.

« Ben tu vois, on s’organise… Ou plutôt on laisse les choses se faire, on fait sa part quand il le faut, quand le moment est arrivé, jamais davantage… Le truc de ces dernières semaines quoi ! Tu vois ? Tu vois pas ? »

Marthe lui raconte qu’elle a vécu les évènements d’un peu loin, dans une villa sur la colline, suspendue à un poste de télé. Depuis cet après-midi, elle ressent pas mal de choses, sans pouvoir se les expliquer clairement. Elle est loin d’être étrangère à ce qui se passe, sans se vanter elle est un peu à l’origine de tout se qui s’est passé au Carrefour, mais pendant la révolution c’est vrai qu’elle et ses amis étaient un peu au large… Elle compte sur elle, sa nouvelle amie, pour mieux comprendre…

« Bon, commençons simple… Quand tu t’es assise, j’ai compris que tu avais faim, je me suis dit qu’un fruit te ferait plaisir, alors je t’ai lancé cette pêche. Tu suis ? »

Sourire de Marthe. Ca va, on commence doucement.

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« Bon… Et bien de la même façon, tout à l’heure, ceux qui ont commencé à aller aux camions ont compris que c’était leur tour de le faire, et de la même façon d’autres ont allumé les feux, au moment où une envie commune leur en a pris, et ils les ont allumés vite, de la manière la plus efficace et la plus simple, qui s’est naturellement imposée à l’esprit de chacun… La façon dont le moment se choisit, dont l’idée commune apparaît est assez mystérieuse ; moi, je crois que c’est quelque chose qu’auparavant on ne voyait pas, mais qui a toujours été là. Dans nos intonations de voix, dans les désirs et les savoirs pourtant inscrits d’une façon limpide sur nos visages. Dans nos paroles, entre nos lignes… » 

Ok, ok, ça se complique un peu…

« Ou bien elle est là entre nous, flottante, insaisissable… On ne sait pas vraiment d’où nous vient cette connaissance, mais elle nous vient, on la possède, et on agit… On n’est plus seuls, mais il n’y a rien de plus que nous… Ca, tu dois l’avoir senti ? Je suis sûre que tu l’as ressenti… »

C’est le cas. Marthe l’a ressenti. Cet après-midi, quand elle a accepté sans l’ombre d’une hésitation de prendre la relève du barman. Et sur la plage, quand quelque chose qui auparavant lui aurait semblé scandaleusement fou, inconscient, l’avait poussé sans la moindre peur dans les bras de ce garçon inconnu, avec qui elle avait pris du plaisir comme jamais. Chacune de ces deux fois, un instinct l’avait poussée de façon infaillible et sûre vers le mieux de ce que pouvait proposer la vie pour l’heure qui allait suivre. Et cet instinct, ce n’était pas un réflexe individuel, séparé du monde, dont elle aurait tiré profit aux dépends ou à l’insu des autres, pour son propre bénéfice. Non, à chaque fois, la décision qu’elle avait prise envers les autres, elle le sentait bien, provenait d’un lieu mystérieux auquel étaient reliées leurs pensées, comme les siennes – et qui les reliait aussi à d’autres pensées, à d’autres lieux, à d’autres gens.

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Et tout ça ne pouvait pas être, pas seulement (en tout cas pas pour ce qui s’était passé à l’Amiral, puisque c’était arrivé avant) l’effet de l’ecstasy qu’elle avait avalée avec l’eau de mer et qui, c’est vrai, amplifiait son cœur et exaltait ses perceptions.

Sa nouvelle amie poursuit ses explications, encerclant l’agitation autour d’elles – les montagnes de nourriture, les gens qui vont s’y servir, les viandes qui crépitent au-dessus des flammes – dans un geste d’évidence.

« Les légumes continuent de pousser, les bêtes – très probablement, même si c’est dégueulasse, mais je préfère ne pas le savoir – d’être menées à l’abattoir… Les médias, ou ce qu’il en reste encore, racontent qu’on s’enfonce dans le chaos, mais ce n’est pas vrai. C’est plutôt le contraire, et ils le savent, même eux, ils commencent à le comprendre. Cette bouffe a été amenée jusqu’ici, les chambres froides du Carrefour, même si le Carrefour est dévasté, même si ses patrons ont pris la fuite, doivent fonctionner comme avant. Il y a eu des gens pour mettre de l’essence dans les camions, pour prendre la route un soir ou un matin. Et des gens ailleurs pour raffiner, pour stocker, pour acheminer l’essence. Comme ici il y a eu du monde pour décharger les camions. Ces gens, c’est parfois les mêmes qui étaient assignés par leur job à faire la même chose, autrefois. C’est parfois d’autres. Mais la grande différence c’est qu’aujourd’hui ils ne le font que quand c’est absolument nécessaire, c’est-à-dire le moins possible.

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Travailler ne prend plus à chacun qu’une part résiduelle de la vie. Strictement la durée nécessaire, et incompressible, du travail efficace. Tout le reste on s’en extrait comme d’une boue collante, une gangue stupide qui aurait enfin, magiquement, perdu son pouvoir asphyxiant. Tout le reste c’est les onze douzième du temps salarié d’avant : le temps faussement pris par le travail, pris par un travestissement, un dévoiement du travail. Excuse-moi d’utiliser de grands mots, c’est l’émotion, l’émotion et la rage. Tu me comprends ? »

Bien sûr, Marthe comprenait. Elle voyait revenir dans les yeux de la fille, comme une vague amère, le glacis brillant d’exaspération et de haine, qui était le lot commun des galériens des années 10 : elles en étaient, elles deux, comme une grande partie des gens.

« Le temps faussement pris par le travail, et la part réelle prise par le contrôle, l’extermination de la joie, l’asservissement par les puissants (le puissant d’entre les puissants étant notre bêtise collective), l’exploitation avide, la soumission volontaire, le consentement au néant… »

Retrace our steps / Revenir sur nos pas

L’amertume refluait, laissait des beautés scintillantes sur la plage…

« Tout cela est parti, comme un chien agressif et stupide lassé de nous tenir en respect… A la place, il y a la vie… »

Les pensées des deux filles se recroisent encore.

Marthe, pourtant, a encore besoin d’éclaircissements.

«  – Ok, je comprends tout ça. Comment, pour les choses simples, les besoins de base, on prend spontanément les bonnes décisions. Mais pour les autres ? Je veux dire, toutes ces décisions enchevêtrées et obscures qui sont l’essentiel de ce sur quoi repose le monde ? Même les choses les plus simples ne me semblent pas si simples que tu dis à faire fonctionner à l’intuition… Faire la barmaid deux heures durant, embrasser un garçon d’accord. Mais, je ne sais pas, raccorder une maison à la fibre optique, ou à l’eau courante ? Et je ne parle pas de remettre en marche la police, hein, ou l’administration, ou de relancer les places boursières, de fixer les indices des marchés ou les taux de change… On a réussi à se débarrasser de tout ça, et personne n’aura l’idée absurde de le remettre en route… Mais il y a quand même un certain nombre de trucs très chiants et pas intuitifs du tout qui semblent nécessaires pour faire fonctionner un monde. Excuse-moi, mais tu crois que toi, moi, ou n’importe qui des types bourrés ici, ou de mes copains dans la villa d’où je descends, saurait, disons… organiser le trafic aérien, puisque j’espère qu’on va pouvoir continuer à franchir les océans ? Ou tout simplement, tiens, piloter l’avion… Mais je sais, je devine ce que tu vas me dire : de temps en temps, un pilote, enfin un ancien pilote, prendra sur lui d’arrêter ses vacances pour effectuer un vol, pile au moment où une centaine de personnes auront besoin de se rendre à San Francisco ou à Tokyo, c’est ça ? Et le choix du moment sera le fruit naturel de leur intelligence ?

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– Oui, en fait, c’est à peu près ça… Mais tu le sens bien, que c’est à peu près ça ? Ne résiste pas…

– Je ne résiste pas… Mon cerveau va à mille à l’heure, là, j’ai une envie terrible que cela arrive enfin, réellement, et en même temps une sorte de peur atroce… C’est trop con, trop facile, ça ne peut pas marcher pour tout… On ne pourra jamais mobiliser les énergies et les techniques en dehors de la chaîne des dépendances et de l’oppression… Comment faire pour prévoir la météo, pour traiter des ordures ? Pour coordonner des feux de circulation ? Pour distiller de l’alcool ? Tu sais comment t’y prendre pour tout ça, toi ? Tu sais comment extraire du bore ou du silicium, et fabriquer avec ça des puces pour mettre dans un i-phone ? Ou tu penses que les gamins qui étaient réduits en esclavage pour les fabriquer vont continuer à le faire pour le plaisir ?

Avant, quand il y avait des travaux dans la rue, qu’on ouvrait le trottoir devant chez moi pour changer les canalisations, ça me mettait mal à l’aise, je me disais, j’étais peut-être parano, que quelque chose dans ma vie devait payer le prix fort pour l’incroyable complexité de la chose, et pas seulement avec ma facture d’eau. L’entrelacs indémerdable des tuyaux, la prévision des travaux, la constitution des équipes… Tout l’enchevêtrement des techniques, des coopérations et des compétences, pour aboutir à des fins qui m’échappaient complètement, si ce n’est que je supposais qu’elles avaient à voir avec l’arrivée d’eau dans ma salle de bain, et aussi bien sûr avec ma petite aliénation personnelle. Tout cela faisait partie du jeu auquel j’avais jamais demandé de jouer, et en même temps, bien sûr, j’avoue, c’est pas du tout désagréable de pouvoir prendre un bon bain chaud quand on veut…

Et tu crois qu’on va pouvoir se débrouiller avec tout ça, les bains chauds, les puces au silicium, les voyages en avion ? Maintenant qu’on a brisé les chaines, qu’on a détruit les murs et le reste avec ? Tu crois qu’on va retrouver l’architecture immense de tout ça, dans un coin de notre cœur tout neuf ? Tu m’expliques comment on peut s’y prendre ? »

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La fille plonge la fébrilité de Marthe dans un silence plein d’amitié et de compréhension. Et ses questions, au contact de ce silence, se désagrègent et se dissolvent. La fille a ce geste marrant vers elle, entre le haussement d’épaules et l’élan d’affection, alliage magique d’impuissance et d’affirmation. Et Marthe comprend, ressent, la réponse à ses questions. Le bruit et la guerre qu’il y avait sous les cranes, tout l’espace qu’occupait la peur et la méfiance, tout la place que cela a laissé en partant. La place pour des réussites inimaginables, pour des aptitudes inédites, pour des possibilités folles. La fille continue de garder le silence, de tendre la main vers elle. Marthe comprend que ce désir des choses qui l’angoisse, va disparaître avec la fin de la condamnation perpetuelle à les produire, à les acheter ou à les vendre, elle saisit que l’addiction à la consommation n’est peut-être que notre syndrome de Stockholm à tous, séquestrés et brutalisés depuis tant d’années au fond d’un cachot humide, mais décoré de tissus soyeux.

Et puis elle comprend qu’elle se pose trop de questions, qu’il suffit qu’elle aussi elle ouvre les bras et qu’elle tende la main…

*       *       *       *

Elle tend la main, et leurs doigts s’emmêlent, et il y a alors un moment où elle a une conscience aigue de tout ça, elle comprend tout, absolument tout, une lumière d’une seconde, d’une clarté extraordinaire. Puis leurs mains se séparent, et cette seconde leur est de nouveau inaccessible, et elles oublient ce qu’elles viennent d’apprendre…

*       *       *       *

Elle engloutit des litres de jus de fruit, les yeux fixés sur les flammes qui dansent, déchire à pleines dents une côtelette de mouton, avec un appétit d’ogre. Apparaissent devant elle, par-delà les flammes, les corps qui boivent, dansent, continuent de s’étreindre dans la nuit. Elle pense aux révolutions d’autrefois, aux bouleversements mythologiques, 1968, la Commune, l’Espagne de 36, le pouvoir des fleurs. Elle pense aux fêtes de Blaise-Cendrars. « Cette fois la révolution marchera parce que Dieu est avec nous. » Cette pensée la traverse, puis l’effraie, puis elle en a honte. Elle ne croit pas en Dieu, n’a jamais cru en Dieu, quoi qu’en pense Isabelle, qui lui dit qu’elle a viré complètement mystique (mais Isabelle n’a jamais rien compris à ce qu’elle était, n’a jamais rien cherché à comprendre). Elle ne croit pas en Dieu, ou plutôt elle voit Dieu comme l’expression, et l’usurpation, du Divin en chacun de nous. « Cette fois la révolution marchera parce que le Divin restera en nous. »

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Dieu n’existe pas et Ephraïm n’est pas le Prophète et Ephraïm n’est pas le Messie. Ephraïm est juste un passeur, le premier à avoir senti le Divin, en lui, comme en chacun de nous. Nous avons été les suivants, et il y avait d’autres foyers dans ce monde, d’autres foyers dans cette ville, et les foyers se sont embrasés.

Ephraïm m’a transmis quelque chose, m’a transmis le feu, et je l’ai transmis à Isabelle et Jalil.

Au supermarché Carrefour nous l’avons transmis aussi.

Le gars avec sa video sur le net l’a transmis aussi, a transmis la paix et la révolte et l’espoir, à des milliers d’autres.

Maintenant le Divin est partout, absolument partout, dans les yeux, dans les vibrations de chacun sur cette plage. Dans l’onde de chaleur qu’exhale le feu, dans les vibrations d’espoir que transmet la vie.

Le Divin scintille en nous, ondoie, anime nos corps.

Dieu en nous, protège nos mouilles et nos orgasmes, protège nos baisers et nos tétons dressés, protège nos épidermes hérissés….

*       *       *       *

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Le garçon mordille son oreille au moment où il la pénètre, et bientôt elle jouit comme jamais, elle est montée au Palais du plaisir et de la connaissance, seule, avec lui, avec des milliers d’âmes. Dans une micro-seconde elle sera de retour sur terre. Elle est seule avec lui, ils sont seuls sur la plage, la nuit est noire et rassurante, il n’y a personne, il n’y a plus de feu. Ils tapissent leurs peaux de baisers d’une tendresse folle. Il caresse son dos, avec d’infinis égards, fasciné, subjugué. Il la mordille avec dévotion, la marque de ses dents reste sur son omoplate. Ils ne se disent rien, il n’est rien besoin de se dire. Elle entame la descente de l’ecsta de tout à l’heure, elle sait que ça va être une descente douce, une descente qui laissera sur le rivage des choses fabuleuses, tandis que quelque part au large, abandonné par tous, rongé par la rouille, le vieux monde finira de se désagréger, disparaîtra sous les algues et les coquillages.

XIII

« Mektoub, c’est parti ! » Ca lui avait plu, à Jalil, beaucoup plu, la légèreté et l’humour avec lesquels Ephraïm avait accueilli la vidéo d’Antonin trouvée sur YouTube, Picquet râlant, roué de coups par des flics vengeurs, à terre comme le serait bientôt ce régime barbare. Jalil était bien persuadé qu’il y avait dans cette vidéo de quoi venir à bout de la peur, donc de la dictature (car le ridicule tue les dictatures) ; qu’il y avait de quoi communiquer à des foules immenses la révolte qui les animait tous les quatre, et c’était une idée qui lui plaisait bien.

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Cependant, ce qui lui importait davantage encore que les grands bouleversements inéluctables à venir, c’était qu’ils aient lieu sans provoquer, chez Marthe et Isabelle, de ces crises mystiques dont elles étaient coutumières, chacune à sa façon. Jalil les appréciait certes infiniment davantage, ces crises, sous la forme des fellations compulsives sur lui pratiquées par Isabelle, que de l’assaut situationniste qu’ils avaient mené ensemble au Carrefour, mais il les trouvait malgré tout globalement bizarres, imprévisibles et angoissantes.

Alors, puisqu’Ephraïm feignait de prendre cette vidéo à la blague, puisqu’il atténuait sciemment sa portée et évitait peut-être ainsi que les filles en rajoutent une couche dans l’exaltation et la démence, il lui était reconnaissant. Il commençait à changer son regard sur lui : ce type aux longs silences pénétrants, ce type insolemment beau, au charisme irrésistible, mais qu’il voyait surtout, depuis qu’il était arrivé dans leurs vies, comme un séducteur rusé, un chacal affamé de chattes et prêt à toutes les impostures pour les avoir, un peu comme lui en somme, mais plus doué que lui pour ce sport. Jalil le voyait ainsi, et d’une façon d’autant plus aiguë que le chacal était visiblement très sensible aux charmes d’Isabelle (Isabelle, à ce moment-là, pour Jalil : celle qui devient progressivement son ex mais avec qui les liens du cœur et de la pensée sont vifs et le resteront toujours) et que Marthe de son côté le regardait, le chacal, avec des yeux éperdus (Marthe : celle avec qui il entre degré par degré dans un sérieux bain d’amour et de pulsions possessives, combattues par eux autant que possible, mais quand même parfois bien vivaces) et le baisait dès qu’elle le pouvait.

Jalil changeait son regard : le rire d’Ephraïm l’avait rendu plus intéressant, à la fois moins prévisible et moins redoutable, moins connard. Le danger qu’il représentait, par rapport aux filles, restait immense, mais disons que le progrès qu’Ephraïm venait de faire dans l’estime de Jalil rendait à celui-ci le danger plus acceptable, l’homme qui l’amenait plus attirant.

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Depuis les évènements du mois de Mai, Jalil croyait au succès de la Révolution, bien sûr, de cette chose étrange qui s’avançait et qui allait être Leur Révolution, à tous, le Grand Soir, le Grand Bouleversement. Il y croyait comme y croyait Marthe, comme y croyait Isabelle, et comme semblait l’annoncer Ephraïm, dont la venue parmi eux, c’était vrai, c’était incontestable, coïncidait avec toute une série d’événements extraordinaires, sans précédent d’aucune sorte. Il croyait au Grand Soir qui venait, et il était bien forcé d’admettre qu’il s’accompagnait et qu’il dépendait peut-être de forces inexplicables. Mais qu’à peine surgies on réduise ces forces à l’influence obscure d’un gourou ou d’un Dieu, au vieil enfumage, à la grande tradition de la bêtise religieuse, il l’admettait moins. Si Ephraïm avait un rôle dans l’affaire, ce n’était pas de la façon mystique qu’on imaginait, par facilité, par paresse, la réalité était probablement autre : plus subtile ou au contraire bien plus simple. Elle surgirait à fréquenter ce type au plus près, à bavarder avec lui, à essayer de connaître ses plans, ses ambitions, ses secrets, à le mettre en confiance, à lui tirer les vers du nez.

Cependant, entre de tels moments de lucidité et de scepticisme, Jalil en connaissait aussi d’autres empreints d’un grand trouble. Les entorses à la raison qui s’étaient multipliés ces derniers temps ne pouvaient se soigner d’un haussement d’épaule ou d’un rire narquois, à la façon dont ses copines de lycée et lui, comme un seul homme, avaient traité les histoires de Bibles ou de tables tournantes au temps de la terminale, les nuits passées ensemble dans cette même villa où ils étaient revenus à présent.

Il s’était passé des choses, ces derniers temps. Il y avait eu l’exaltation de Marthe, au lendemain de la prétendue apparition d’Ephraïm, une exaltation qui avait été capable de les aspirer tous les deux, Isabelle et lui (Isabelle plus que lui mais quand même), de les embarquer dans cette histoire du Carrefour dont Marthe attendait une révélation sacrée (qui était peut-être maintenant arrivée). Il y avait eu tout ce qui s’est passé à l’étranger, tout ce qui s’est effondré de par le monde et maintenant tout ce qui se produisait en France. Il y avait eu la violence des flics, la hargne suicidaire puis la disparition du gouvernement, la folie furieuse de Picquet et le retour mystérieux d’Ephraïm… Il y avait eu tant de choses encore et surtout cette nuit, cette nuit invraisemblable où Isabelle s’est mise à chanter en hébreu, et où les paroles que chantait Isabelle, et que traduisait Marthe, ne lui parvenaient pas par leurs voix (il regardait bouger leurs lèvres et aucun son n’en sortait) mais s’imprimaient directement sous son crâne, dans un déluge de notes incroyablement mélodieuses, et il ne savait dire dans quelle langue elles venaient en lui, français ou hébreu : simplement, il les comprenait. C’était un truc assez dingue, qui s’ajoutait encore à la dinguerie de voir Isabelle chanter le Cantique des Cantiques, mais comme il avait peut-être été le seul à l’éprouver, cette dinguerie-là, et qu’il en avait eu peur, il avait préféré la mettre sur le compte de l’alcool – ils avaient bien bu sur cette plage cette nuit-là, à eux trois deux excellentes bouteilles de rhum. Il n’en parla donc ni à l’une ni à l’autre, de toutes façons déjà perdues d’extase par ce qu’elles avaient chanté, par ce qui avait chanté en elles cette nuit-là.

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Tout cela avait rejoint la zone en friche de son esprit, le terrain vague ou croissait tout ce que n’acceptait pas son rationalisme. Sous ce rapport, il ressemblait à Isabelle, ils avaient grandi ensemble, ils s’étaient moqués de la même façon, en classe, des élèves qui confessaient des sentiments religieux, qui interrogeaient avec des phrases gauches, naïves, l’évidence de l’athéisme partagé par tous, dans ce Sud-Ouest où l’immersion dans le bain de la Nature pousse à voir l’Eternité autour de soi, comme dans d’autres régions, d’autres pays, elle pousse peut-être à se tourner vers Dieu.

Leurs deux esprits s’étaient formés ensemble, colmataient probablement de la même façon les failles, nombreuses, béantes, où tentaient de s’introduire le vertige, le doute, l’incompréhension, le sentiment de l’absurde et du dérisoire. Adolescents, Isabelle, lui, toute la bande, avec eux les pins et la mer et le vent, et leur conscience surdéveloppée de l’instant, dressés face au vide, face aux infinis de terreur et de solitude, se tenaient chaud, tous ensemble.

Et puis, ces derniers temps… Isabelle semblait avoir craqué, dans la mesure où on pouvait comprendre ce qui lui arrivait…

Et puis Marthe… Les rêves de Marthe, les crises de Marthe et les visions de Marthe…

Et puis Ephraïm… En plus de son plan pour l’approcher, Ephraïm le fascinait, en fait, tout bêtement. Il devait ressentir pour lui un peu de ce que ressentaient les filles, ne pouvait s’empêcher de se rapprocher de lui, saisissait la moindre occasion de plaisanter avec lui, de demander son avis, proposait de lui préparer une Caïpirovska à chaque fois qu’il s’en servait une. Ils descendaient, ensemble, chercher le ravitaillement dans les magasins détruits, se baladaient dans la cité, allaient bronzer sur la plage. Il le poussait à parler de lui (ce qu’il faisait peu), l’écoutait avec curiosité, avec patience, bien sûr au début avec l’idée de démasquer l’imposteur, de le confondre, puis peu à peu charmé, fasciné, éprouvant à l’écouter, à échanger avec lui, de plus en plus de bien-être et de plaisir. Subsistaient pourtant entre eux, comme des ombres, sa disparition, l’énigme de son retour, mais ces mystères l’envoûtaient. Il était là, indéniablement, parmi eux, souvent muet – ou quand il parlait, parlait depuis un au-delà de la raison. Sa présence le rassurait et l’inquiétait à la fois, exhalait une chimie dévorante. Leurs moments ensemble se multipliaient et ils les recherchaient tous les deux maintenant, de longues heures passées à se balader ensemble, à discuter sur la plage.

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Un après-midi, marchant aux côtés d’Ephraïm, dévorant son visage avec une curiosité avide, il lui demanda tout à trac, à sa propre surprise, réellement stupéfait de ce que cette phrase sorte de sa bouche :

« Es-tu réellement mort, Ephraïm ? Es-tu ce qu’on appelle… un revenant ? »

La vague de délire qui vient de le submerger à une vitesse effrayante, reflue très vite également. Sa raison lutte, reprend le dessus, écarte finalement l’adversaire. Il se ressaisit. Pour combien de temps encore ?

« Je veux dire… tu crois vraiment que tu peux nous faire croire ça ? C’est un coup monté, c’est ça ? Avec Picquet et Antonin ? Tu inventes une histoire de martyr, de prophète pour accélérer la révolution ? »

Mais pour Ephraïm, la petite musique qu’il entend dans la voix de Jalil n’est pas agréable du tout. C’est une musique ténue qu’il connaît par cœur, qu’il reconnaîtrait entre mille, même mêlée à d’autres plus fortes, plus évidentes. Toute sa vie il l’a entendue s’imposer à lui, cette petite musique, dans des tonalités variées mais toujours humiliantes. C’est la musique qu’il entend immanquablement dans la voix des petits bourgeois bien français lorsqu’ils s’adressent à lui.

Là, dans les mots de Jalil, il l’entend dans la vertu offensée du « tu crois vraiment », dans l’onction paternelle du « tu inventes une histoire ». Dans un club, il peut la reconnaître dans la familiarité agressive avec laquelle se permet de l’aborder un type qu’il ne connaît ni d’Eve ni d’Adam. Au lycée, il la trouvait, cette musique, dans l’intonation qu’avaient profs et élèves pour lui faire comprendre des choses visiblement très importantes à leurs yeux : comment prendre la parole sans avoir l’air insolent, comment s’habiller d’une façon moins clinquante que celle qu’il adopta un moment, par jeu, par défi, foulards en soie, vestes de créateurs et parfums hors de prix… Dans l’air que prenaient ses potes, d’avoir la clé des choses et de consentir, gênés, à lui prêter, mais à condition qu’il la leur rende très rapidement.

Bien entendu Jalil la possède, cette petite musique : dans une version naïve certes, mais tout de même bien nocive et culpabilisante. Aux lycées qu’Ephraïm a connus, tous savaient la jouer, même ses copains les plus proches, même ses amours les plus purs. Ils avaient toujours, à un moment ou l’autre, une réflexion, un silence, qui lui soufflaient que sa présence parmi eux n’était pas tout à fait naturelle, voire que c’était son existence même qui n’était pas conçue de la même façon, chargée de la même légitimité que la leur. Il avait ce sentiment de façon si intense, parfois,  même s’il espérait qu’il se trompait, qu’il délirait, qu’il était parano.

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Car à bien y penser ça avait quelque chose d’incroyable, cette insécurité, ce malaise qu’ils lui infligeaient – et pour la plupart, il veut bien le croire, en grande partie malgré eux. Car ces copains, ces copines qu’il se faisait dans chaque lycée, dans chaque ville de la grande errance du début de sa vie, n’étaient pas nés comme lui avec une cuillère en argent dans la bouche, et un réseau paternel en or prêt à surgir sur le bout du premier claquement de leurs doigts. Ils venaient parfois de milieux modestes, la plupart du temps de la moyenne bourgeoisie – rarement de la très grande, sauf l’année passée à Lausanne. Il était plus riche que la plupart, possédait les clés d’un monde qui leur était inaccessible. Il lui arrivait, avant que les années Sarkozy n’adviennent, de rencontrer chez son père les cinéastes ou les prix Nobel que ses potes admiraient, et les ministres contre qui ils signaient des pétitions.

Malgré ça, malgré ce privilège relatif – ou peut-être plutôt à cause de lui, en plus du reste – il ne cessait de l’entendre, la petite musique. Elle lui faisait comprendre que, dans les sentiments de ses amis pour lui, il était placé sur un fil, entre la fascination et le mépris, l’engouement et la répulsion, l’adoption inconditionnelle et la désapprobation secrète. Elle le poussait à faire le malin pendant les heures de perm, sur les banquettes du fond des cafés, quand il promettait de grands tours en bagnole de sport et des fêtes dans d’immenses appartements, quand il racontait à la cantonade des histoires de DGSE, de Mossad, de groupuscules islamistes, comme on trahit des secrets de famille. Tout ça pour la faire taire, la petite musique, et n’arriver qu’à la rendre plus criante.

Mais aujourd’hui, dix ans plus tard, il ne parle plus à la cantonade, et il a cessé de faire le malin. Et il sait aussi que les esprits des autres changent, que si dans la voix de Jalil comme dans celle des autres il l’entend encore, il sait qu’elle n’est plus seule, qu’elle est mêlée à de la chaleur, à de l’amitié peut-être, à un attachement en tout cas qu’il n’entendait jamais avant – qu’elle fait déjà moins de mal et que bientôt elle n’aura plus aucune force.

Les choses se mettent en place. Il plonge ses yeux dans les yeux de Jalil, se tait encore un instant.

BenjaminGuilloneau

« Tu inventes une histoire de prophète, de martyr, pour accélérer la révolution ? » Il pense : non, mon gars, pas vraiment, on peut pas dire que j’invente. Ce type est un fou et il m’a vraiment tiré dessus. C’est vrai qu’il ne m’a pas tué, mais il m’a quand même bien blessé. La blessure s’est résorbée alors que je reprenais des forces, caché. Cela dit, elle s’est résorbée étrangement bien, étrangement vite. S’il doit y avoir du merveilleux, il est dans la vitesse de cette guérison – même si je suis sûr que ma détermination et ma foi, seules, sont assez fortes pour l’avoir provoquée.

Je n’ai jamais été mort, évidemment… Pourquoi je le laisse croire ? Parce que ce que j’ai trouvé en moi est si précieux, si important, que je me donne toutes les chances pour qu’on l’écoute. C’est arrivé à ce moment-là, quand j’étais blessé. Ca a à voir avec ce que tout le monde ressent. J’ai mon idée sur ce que c’est mais je ne vais pas te la donner.

Je vais essayer de te la jouer un peu différemment.

« Tu sais, ce qui nous parait incroyable est bien en deçà de ce qui dépasse nos croyances. Je ne peux pas te dire si je suis, techniquement, mort  ou non : je ne suis même plus sûr que la vie et la mort soient deux choses si différentes. Tout ce que je peux te dire, c’est qu’Isabelle et Marthe ont compris quelque chose, ont décidé de se laisser entraîner par elle, et que cette chose va nous mener loin. Nous et tous ces gens qui ont cessé de se raconter des histoires, qui arrêtent de soutenir ce monde puant, qui le balancent aux orties. Tu imagines toute l’énergie, toute la force que c’est en train de délivrer ? Mon rôle est d’emmener une partie de cette force quelque part. Mon rôle est de la mener quelque part. Mais je ne peux pas te dire où exactement. »

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Blablabla, le baratin typique des gourous de sectes. Suivez-moi, aveuglément, et je vous mènerai à la lumière. Pourquoi me prend-il à ce point pour un con, se demande Jalil ? Pourquoi se sent-il obligé de jouer à ça, alors que je suis déjà presque prêt à le suivre ?

Il sourit tristement, regarde Ephraïm d’un regard qui veut dire : « Te fous pas de moi. Je t’en prie, te fous pas de moi… » Ephraïm est touché par son regard.

Il est touché par son regard, mais pas de la façon que Jalil imagine. Il n’est pas touché parce qu’il lui ment, parce qu’il lui raconte n’importe quoi, mais plus simplement par la naïveté, la candeur brute qu’il y a dans les yeux de Jalil et dans laquelle il se sent sale, foncièrement sale de son intelligence plus grande, de sa méfiance, de ses peurs. Il se sent et il se sentira toujours moins pur et moins con que cette sacrée middle-class des villes de province, et cela lui procure un sentiment d’infériorité poisseuse, une culpabilité indépassable.

Et puis il baise avec les deux filles avec lesquelles ce mec couche aussi et dont il semble très amoureux encore – de l’une des deux au moins. Et il n’est pas sûr qu’il ait compris qu’il baise avec elles – et surtout, justement, avec celle dont il est encore dingue…

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Mal à l’aise, il propose qu’ils aillent s’asseoir dans les herbes des dunes, un peu plus à l’abri du vent. Jalil accepte, soulagé par la proposition, avide d’y voir un signe d’amitié, un abandon des faux semblants.

Ils s’assoient et tandis qu’Ephraïm fait tourner une brindille entre ses doigts, cherchant quoi dire, Jalil regarde la mer, genoux repliés, à l’écoute de ses pensées. Il pense beaucoup en ce moment, il explore de larges étendues mouvantes, où ses idées s’enfoncent comme des chenilles aveugles. Assez souvent, il se dit qu’il n’a pas été touché par cette fameuse clarté, par cette lucidité nouvelle qu’à présent chacun proclame et ressent – et il ne met pas celle-ci en doute, il voit bien qu’autour de lui, chez les autres, les consciences s’éveillent, les vies s’éclaircissent. La sienne aussi d’ailleurs. Mais quand il plonge en lui-même pour essayer de saisir les raisons de tout ça – et il y retourne sans cesse, pressé, inlassable – celles-ci ne lui apparaissent, brillant derrière un rocher, que l’espace d’un instant, avant de disparaître dans la vase pour la nuit des temps.

Et pourtant, il sait que ces choses, qu’il comprend sans doute moins bien que les autres, il saura, étrangement, mieux les expliquer qu’eux.

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Croit-il en Ephraïm, en sa résurrection, en un éventuel caractère sacré qui serait le sien ? Non, il ne croit pas même en Dieu, il croit juste que les êtres sont bouleversés et se transforment, quelle qu’en soit la cause, et que l’espoir que porte Ephraïm éclaire leur nouvelle route, les pousse à plus d’intensité et d’intelligence, et que ce message qu’il amène au monde, lui Jalil saura l’écrire à sa place, saura traduire son langage, saura annoncer par exemple que la camisole antique de la civilisation (camisole des peurs et des cruautés) est tombée parce que les peurs et les cruautés sont en train de mourir, parce que depuis quelques semaines on peut réellement ne jamais faire autre chose que ce que l’on aime, que le Paradis est en train de descendre sur terre et qu’il n’y aura bientôt plus personne, vraiment plus personne pour lutter contre, pour l’amputer ou le détruire, ni gouvernement autoritaire, ni concurrence économique ni djihadistes imbéciles, puisque ceux-ci n’existent plus, puisque les forces qui les portaient (forces de la peur et de la cruauté) sont en train de se désagréger, de se disperser dans le monde, et puisque Jalil comprend que c’est ce qu’Ephraïm doit annoncer à tous et que pour cette annonce il a besoin de lui, pour mener ces paroles au bout du monde, et puisque de son côté lui, Jalil, pour écrire ses phrases, de belles phrases surprenantes et nouvelles, a besoin de choses qu’il n’aurait pas trouvées en lui, qu’il n’aurait pas imaginées tout seul, et puisqu’il a envie aussi, écrivant ces phrases surprenantes et belles venues par Ephraïm, de trouver en passant le chemin vers le cœur d’autres filles, puisqu’il écrit avant tout pour cela, que c’est depuis toujours la raison de chacun de ses gestes, de chacun de ses engagements, trouver le chemin vers le cœur des filles, et qu’il sait qu’il est, ce chemin, au bout de ces belles phrases, eh bien alors allons-y, écoutons son message, faisons-en des merveilles et des miracles et suivons Ephraïm sur sa voie.

XIV

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Le temps s’est arrêté et la vie n’a pas cessé.

Le temps : un pont qui s’effondre, la vie : les flots qui l’emportent.

En quelques mois l’activité économique a été réduite à presque rien, c’est à dire qu’on n’a plus rien trouvé qui puisse être compris et mesuré sous le terme « activité économique ». Les bureaux ont été détruits. Les usines ont explosé. Beaucoup de magasins ont brûlé. Tout cela s’est fait dans la joie et le soulagement, en premier lieu des employés, des ouvriers, des commerçants, de tous ceux qui étaient contraints de laisser pourrir leur vie dans ces endroits. Les dernières images télévisées du monde économiquement mesurable furent son entrée dans le chaos.

*       *       *       *

Sur la colline, les cinq se grisent ensemble de la façon dont les aubes et les crépuscules retournent à nouveau leurs cœurs. Cette profondeur des émotions qu’ils avaient atteinte adolescents, qu’ils pensaient ne plus jamais rejoindre.

L’ancienne chambre des parents d’Isabelle offre, au-delà de la forêt de pins, un panorama superbe sur la ville et la côte : pendant une semaine ils ont pu y voir un épais panache de fumée venu de la centrale nucléaire, dix kilomètres plus haut vers le nord. Des discussions qu’Isabelle et Audrey ont eues avec les voisins – soudain réapparus depuis le début de la Révolution et leur ayant assuré n’être jamais partis loin – elles ont appris que cette explosion est l’action ultime d’un groupe radical, qui a voulu célébrer les temps nouveaux avant de se dissoudre.

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Pendant quelques jours, les habitants de la côte souffrirent de maux de tête très violents, puis cela passa.

Puis Marthe remarqua un nouveau progrès de leur intuition commune, un renforcement supplémentaire de cette conscience de l’avenir et des situations, partagée par tous. Comme si tous les cerveaux étaient dopés par une nouvelle hormone, irradiant en eux à doses massives.

Un matin elle se lève et se rend, sans aucune hésitation, en réponse à un appel intérieur aux termes extrêmement clairs et précis – mais qui ne passent pas par le langage, et qu’elle ne saurait donc ni expliquer ni traduire – vers l’un des grands parkings de la zone commerciale, plus précisément celui situé à gauche du Carrefour, entre Flunch, la Halle aux Chaussures et Mr Bricolage.

Là, au centre des bâtiments métalliques peints aux couleurs des marques, certains à moitié détruits et brûlés, d’autres intacts, elle découvre les montagnes habituelles d’aliments et de marchandises, à l’origine inexplicable. cinq personnes s’occupent déjà de les explorer et de les défaire. Tout le temps qu’elle passera là ils resteront six : à chaque départ du parking répondra l’arrivée d’une nouvelle personne, selon une horlogerie invisible, probablement elle aussi installée quelque part dans un repli de leurs cerveaux.

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Il y a du saumon fumé, des pâtisseries grecques, du miel d’oranger, de la viande de chevreau et des meules de parmesan. Il y a des tee-shirts Damien Hirst et Bob l’Eponge, des espadrilles et des casquettes Zara, des capsules de café et de la peinture Farrow and Ball. Et puis il y a des tablettes tactiles, d’un modèle que ni Marthe ni personne ne connaît. Ultra-fines et élégantes, dépourvues de marque, chargées et allumées. On comprend vite qu’un simple geste, esquissé au-dessus d’elles, leur suffit pour satisfaire, d’une information ou d’un contact, un désir inexprimé.

Une nuit elle se lève et se rend – et l’appel, tout aussi pressant, est cette fois doux et sensuel – vers une pinède sous le clair de lune, à dix minutes de la maison. Elles sont là cinq femmes et un homme, six encore. Elle s’imprègne, jusqu’au jour, des autres peaux, des autres odeurs, jouit d’elles et les fait jouir, dilate sa mémoire des corps et des rêves.

Elle parle de ces étranges appels à Ephraïm. Il lui rappelle ce qu’il sait, ce qu’on lui a appris pour qu’il l’enseigne aux autres. « Dis-leur qu’ils seront moins conscients comme séparation et davantage comme ensemble, moins conscients comme souffrance et davantage comme plaisir, moins conscients comme envie, davantage comme présence. » Elle lui demande si l’explosion de la centrale nucléaire les a changés, il lui répond qu’il n’en sait rien. Elle lui demande s’il sait d’où viennent les tablettes tactiles, il lui répond qu’il n’en sait rien.

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Elles se sont répandues partout, ces tablettes, très vite chacun a eu la sienne. Elles donnent accès à de nouvelles applications, de nouveaux réseaux, plus simples et intuitifs que Facebook et tous les précédents. Elles font entrer chacun en conversation fluide et constante avec tous les désirs du monde, centres de chaque vie désormais sans concurrence.

Elles nourrissent la vie nouvelle, organisent des trafics, des trocs généreux ou personne n’arnaque personne. Elles suscitent de belles rencontres, avec lesquelles s’asseoir dans l’herbe d’un parc et parler des heures, d’elles et de soi, de ses désirs et du sens de la vie, de la façon dont la révolution a tout changé – avant de tendre ses lèvres, de s’abandonner à elles, parce que c’est agréable, que ça fait du bien à chacun et aucun mal aux autres… Et s’entendre avec elles ressemble déjà à l’étreinte qui suit…

*       *       *       *

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Et pendant ce temps, pourtant, du sang se met à couler sur le monde.

Marthe n’avait jamais cessé de le craindre, même si la façon dont les choses s’étaient passées jusqu’à présent semblait s’opposer à cette évolution.

Du sang se met à couler, pas beaucoup cependant. Le sang de crapules. Celui de deux trois dictateurs égarés, accrochés à leur pouvoir qui s’effondre, lynchés dans leur palais après avoir demandé à leur police de tirer sur la foule et n’avoir obtenu d’elle que des rires et du mépris. Il coule aussi dans les pays nantis : des exécutions sommaires, par des groupes déterminés ou des foules chauffées à blanc. C’est le sang de détenteurs primaires du pouvoir (hommes politiques, hauts fonctionnaires, éditocrates, chefs de mafias, chefs d’Eglises, rappeurs célèbres) et d’exécuteurs de leurs basses œuvres (experts en profitabilité de toute sorte) – ou plus précisément parmi eux, de ceux assez cons pour avoir clamé que la fête commencée avec la révolution était finie, qu’il fallait maintenant reprendre le travail. De ceux liés au système d’une façon suffisamment profonde et irrémédiable pour n’avoir pas d’autre choix que s’opposer ouvertement à sa mise en pièces.

Des exécutions d’abrutis, en somme, de crétins archaïques, imperméables au monde qui vient, encombrés d’une cupidité et d’une méchanceté si massives qu’elles les avaient rendus aveugles aux nouvelles couleurs – nées sous leurs crânes pourtant, aussi bien que sous ceux des autres.

Oui, des exécutions d’abrutis. Mais des exécutions quand même, et sous une forme très laide et très barbare. Des meurtres à bout portant ou au sabre, face à une caméra. Des panses ventrues extirpées de chemises Brooks Brothers et empalées sur les grilles dorées des grands hôtels et des parcs.

Au début, Marthe est submergée par l’horreur. Puis elle la combat, en se disant que c’est normal, que c’est une horreur juste. Que ça fait du bien que la peur et la douleur changent de camp, que ça rembourse de toutes ces vies gâchées, de ces milliards de vies d’esclaves, perdues, jamais vraiment vécues, perdues à cause de tout ce qu’elles n’ont pas vu, de tout ce qu’elles n’ont pas appris, de tout ce qu’on leur a toujours empêché de vivre, de voir et de comprendre…

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Et puis, malgré ses efforts, l’horreur de la chose revient à la charge, et avec elle l’effroi de Marthe devant la barbarie qui n’a pas, finalement, débarrassé le plancher, et qui est peut-être encore là toute proche, prête à la saisir, elle ou n’importe qui, de ses mains lourdes, et irrésistibles, et impitoyables de bêtise… Non, même du pire salaud, il n’y a pas de souffrance qui justifie le meurtre. Et pourtant l’horreur est de nouveau là comme avant, peut-être encore plus qu’avant… Et ça donne soudain envie à Marthe de hurler ou de s’enfuir en courant (même de ce nouveau monde, mais pour aller où donc), de se rendre compte que la mutation des âmes n’a pas absolument tout changé, ou en tout cas pas encore, et que si elle n’a pas dissuadé certains de s’accrocher à leur pouvoir, de rester stupidement avides d’argent et jaloux de leurs préséances (ces breloques distribuées sadiquement par le roi dément qui commandait le monde, désormais mort), elle n’a pas empêché non plus d’aller chercher ces types au fond de leurs bureaux et de les égorger en place publique, pour la vengeance ou l’amusement.

Et puis, à nouveau, et ces balancements incessants de l’âme lui donnent le tournis et la nausée, elle se dit que tous ces connards en costume ont bien cherché ce qui leur arrive, et que ce costard dont le prix dépassait largement le salaire qu’elle touchait à crever de fatigue et de dégoût d’elle-même derrière sa caisse de supermarché, c’est bien de devoir le payer, à un moment donné… Avoir cette pensée l’effraie, et encore plus le fait que sa lucidité nouvelle ne l’a pas empêchée de l’avoir, et davantage encore qu’elle la lui a peut-être soufflée…

*       *       *       *

Ces moments de doute et d’angoisse arrivent, et partent vite… Les exécutions se passent loin, jamais en ville… Des larmes de sang inondent les écrans des tablettes, puis s’effacent. Et tout s’apaise et tout repart, et on rit et on parle, et on jouit et on boit, et on tend l’oreille, à nouveau, à tous les bonheurs…

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Sarkozy, lui, ne s’est pas accroché au pouvoir jusqu’à ce que des types aient le besoin pressant de le buter : quand il a vu que les médias et les flics le laissaient tomber, quand il a compris qu’il n’y avait plus personne pour prêter attention à ses crises de nerfs, il s’est fait la malle, il a lâché l’affaire. On ne l’a jamais revu. Bien entendu, il ne manque à personne. Dans leur très grande majorité, d’ailleurs, les politiciens-chefs-d’industrie-médiacrates-mafieux-crapules ont pu filer sans encombres, non sans prendre la précaution, à ce qu’il paraît, de siphonner tous les comptes à leur portée, d’embarquer d’himalayesques quantités d’argent qui ne leur serviront jamais à rien – tous : les Laurent Wauquiez, les Alain Minc, les Arnaud Montebourg, les Dieudonné, les Florian Philippot, les Jean-Vincent Placé, les Eric Woerth, les Didier Bompard… Comme ont vidé les lieux aussi, leurs alter-égos moins illustres, les grandes gueules de bistrots et les petits chefs retors, les mecs manipulateurs et les tyrans domestiques et les beaufs glaçants de connerie teigneuse, les intellos imbus d’eux-mêmes et les copines hypocrites, les bourgeois méprisants et les gauchistes imbuvables… Tous aspirés, dans un gros tourbillon sale, par la tuyauterie de l’Histoire…

Mais Didier Bompard ! En voilà un, par exemple, que ça n’aurait vraiment pas gêné Marthe de voir éviscéré en place publique, torturé avec des raffinements de cruauté… Didier Bompard , président des Télécoms Bleues de 2005 à 2010. 53 personnes poussées à la mort sous ses ordres. 53 employés, consciemment poussés à bout parce que jugés dépassés, improductifs, inutiles à l’entreprise… 53 suicides, 53 meurtres, à force de harcèlement, d’humiliations, de brutalité managériale. 53 meurtres. Tout de même.

Elle en parlait souvent, Marthe, du plan sadique de « sauvegarde de l’emploi » des Télécoms Bleues, qui était pour elle le symbole de ces temps de mensonge et de mépris, pendant ses longs monologues dans les bras d’Isabelle, quand elle tentait de surmonter le traumatisme de ses années de vie professionnelle. Elle en parlait enveloppée par l’haleine tendre de son amie, qui lui soufflait son affection, son ennui ou son indifférence, elle ne savait jamais bien…

Ce qu’elle sait, Marthe, aujourd’hui, c’est que le monde a changé. Le monde est nouveau, contre tout ce qui semblait jusqu’à présent être, et elle n’a qu’une envie : abandonner Didier Bompard et toutes les épaves du passé à leurs destinées obscures…

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XV

Par bien des aspects, l’été qui commence ressemble à tous les précédents : l’éclat du soleil, le ronflement des flots, abrutissent et gavent d’énergie les corps allongés sur la plage ; le tube de l’été rend idiot, ultra-sensible, ultra-sensible, idiot ; les romances qui s’inventent entre les tables d’air hockey et les pinces attrape-peluches sont d’une singularité vertigineuse/ d’une banalité folle ; tout cela revient, s’installe normalement avec les beaux jours. Par bien des aspects aussi l’été 2012 est différent : les corps sont moins nombreux (moins de touristes à la station ; sans doute sont-ils restés chez eux, sans doute s’y passe-t-il aussi des choses excitantes), les corps sont moins nombreux et leurs désirs plus précis.

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Plus rares, ils semblent plus présents : leur rareté est compensée par l’intensité de ce qui les lie. Ils sont plus vivants, plus sensibles, plus dépendants, plus accordés. Certains bien sûr, à douze, à cinq ou à deux ont continué de baiser, sur la plage ou dans les chambres, sur le bord des routes, sur la place Albert-Cohen : garçons de douze ans et dames de nonante, mille-feuilles hétéros ou gays, princesses anorexiques et beautés rondes. Les passants font à peine attention à ces désirs noués, rencontrés au hasard : ce n’est pas le plus nouveau, ce n’est pas le plus important. La plupart du temps les gens sont juste heureux d’être ensemble, simplement.

L’effondrement de la police et du travail a eu son rôle dans l’atmosphère nouvelle, bien sûr, autant que la chaleur qui, depuis mai, n’a cessé de monter. Le matin, à l’entrée de la ville, les longs bouchons du rond-point de Vigne-Mûre ont disparu. Sur les trottoirs, devant les bureaux et les administrations, le matériel jeté s’accumule : ordinateurs, casiers, dossiers et mobilier saccagés. Les ordures aussi restent plus longtemps dehors, puent un peu, font le bonheur des chiens. On se relaie pour les ramasser, tout comme autrefois faisaient les éboueurs : mais sans empressement, en les oubliant juste le temps nécessaire pour que se libère une délicate puanteur.

Certaines fois des vestiges du monde d’avant disparaissent de façon étrange et brutale. Au matin, sur un parking, on découvre qu’une voiture sur dix, très exactement une sur dix, qui était en aussi bon état que les autres la veille au soir, est désormais à l’état d’épave, rongée par la rouille, en voie de décomposition. Le lendemain, ce sont vingt pour cent des voitures qui ont vieilli de cent ans en une nuit, et qui font, au milieu des autres, comme des caries dans une bouche, comme des moisissures sur un fruit. Puis la nuit suivante le phénomène s’arrête, semble disparaître définitivement, avant de reprendre quelques semaines plus tard, pour deux nouvelles nuits. Et nul ne sait s’il ira jusqu’à son terme ou si quelques voitures seront épargnées.

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Le ciel a de nouvelles couleurs auxquelles les gens se sont habitués, des aubes jaune vif et des crépuscules carmin, et des nuits dont le bleu vire soudain au vert éclatant. Un matin, le rivage est couvert de tant de pétales de rose qu’il semble un tapis tendre et profond, la robe de chambre d’une déesse partie au bain, oubliée là – et il n’y aura jamais non plus d’explication à cela. Parfois, certains voient venir vers eux, depuis l’océan, des papillons gigantesques, et ils se posent délicatement sur leurs bras, et leur contact est d’une douceur immense.

Un autre matin, à neuf heures précises, tous les êtres du monde entendent à l’intérieur d’eux-mêmes, au tréfonds d’un grand silence, une musique sublime et radicalement nouvelle. Absolument tous sont touchés : aussi bien Ephraïm, Marthe et Jalil, Isabelle et Audrey (que l’on appelle désormais dans les rues de la ville : la bande du Prophète, ou bien : les fous sur la colline) que les gens du centre ou ceux des autres villes. Aussi bien Antonin que les autres flics, aussi bien l’ancien directeur du Carrefour que Picquet s’il est encore en vie. Tous l’entendent, et quelques-uns en sont émus aux larmes, car elle exprime, cette musique, quelque chose qui est en eux depuis toujours, et qu’aucune autre n’avait encore jamais saisi.

Et puis un autre jour, l’eau du robinet est une eau merveilleuse, au goût incroyable et à l’odeur exquise, meilleure que tous les alcools, meilleure que toutes les drogues, shoot extrème d’énergie et d’intelligence – avidement chacun y pose ses lèvres, et d’un cran encore est élevée la lucidité de tous, la conscience de ce qui advient.

* * * * *

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Ce qui advient. Chacun sait, maintenant, que le bonheur est présent, que le champ est libre pour l’amour et le savoir, dégagé du reste, de tout le reste, que c’est à portée de main et une évidence de le saisir, qu’il n’y a plus de modèle, et qu’il n’y a plus de vol. Chacun le sait, et s’y emploie, obstinément, merveilleusement. Et pourtant, même si l’amour est à profusion dans le cœur de chacun, même si l’amour est à profusion offert à chacun – même si les baisers se donnent, au coin de chaque rue, aussi facilement qu’un sourire – deux personnes, en ces temps de découverte de l’amour, sont aimées davantage que les autres, et elles sont aimées pour la force et la pureté de leur amour, aimées parce que les aimer rend un peu plus amoureux, parce que les aimer rend, au comble du bonheur, un peu plus heureux encore. « On n’a plus de maître, on n’a plus de chaînes, mais on a toujours envie de poésie et de symboles, mais on a toujours envie de rêves. On a gardé ça d’avant, parce que c’était bien. » Et ces deux filles, ces deux rêves, ce sont Audrey et Isabelle, les deux filles de chez les fous sur la colline, les deux filles de la maison du prophète. Les gens de la station aiment la façon dont elles donnent le la de la vie en ville, ils aiment cette impression de les croiser sans cesse, partout, dans toutes les rues, dans tous les cafés, dans les reflets de toutes les vitrines. Le bruit de leurs pas et leurs rires qui résonnent.

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La nuit, Audrey et Isabelle écument les fêtes, sur les plages, dans les bars, les big fêtes qui fleurissent et ne désemplissent pas, elles dansent, marathons de danse, dans un luxe scintillant ou sur trois planches de bois, torrents de musique et d’amour, et le jour elles se reposent, ou elles font l’amour, dans les draps de soie des palais de jadis, les palaces 5 étoiles face à la Grande Baie, les hôtels aux lourdes moquettes et aux lustres qui étincellent, réservés autrefois à quelques-uns, black cards, colliers d’émeraude, maintenant occupés par qui veut bien, familles entières, ados rêveurs, hey toi dis-moi que tu m’aimes, fous et clochards dans les fauteuils à présent défoncés d’un hall recouvert de grafs – mais il n’y a plus de clochards, et il n’y a plus de fous – mais il n’y a plus que des clochards, et il n’y a plus que des fous.

Et le jour Audrey et Isabelle vont aussi dans les magasins, les grands magasins du centre, Nouvelles Galeries, Zara et consorts, et certains d’entre eux sont déserts, désolés – et déserts et détruits paraissent encore plus grands – et d’autres au contraire débordent, regorgent de foule, de choses à profusion, au point qu’il est presque impossible d’avancer, de se tailler un chemin parmi elles, choses chères ou pas, enviées ou non, autrefois considérées comme précieuses ou comme la pire des pacotilles, Dolce Gabbana ou Cartier, Rolex ou Calvin Klein, tissus rares et vins italiens, fruits exotiques et bonbons Haribo, dont chacun peut se servir à profusion, absolument comme il l’entend.

Et la nuit, souvent, elles vont au casino, et là non plus les pièces de monnaie ne servent plus à rien, et les seaux de jetons ne servent plus qu’à soutirer aux machines clinquantes des surprises amusées et des montagnes d’autres jetons, pour les convertir en montagnes d’ice-cream-caramel-chantilly-vodka, en montagnes d’argent aussi plaisantes qu’inutiles – avant de les jeter par poignées à la mer depuis la terrasse, en pluie d’étoiles au clair de lune, puis crier de joie avant de se taire, d’écouter dans le silence le bruit qu’elles font quand elles entrent dans l’eau, lestées de vœux de bonheur qui se réaliseront à coup sûr.

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Et une autre nuit elles vont à l’ancien théâtre, au bout de la grande avenue, et elles assistent, au milieu de toute une foule, à une pièce jouée sans cesse depuis le début de la révolution, ou de la fin du monde, ou de la grande chose quelque soit son nom, une pièce qui n’a pas été écrite mais qui n’est pas vraiment improvisée non plus, où les acteurs surgissent de la foule pour monter sur scène, et donnent tout ce qu’ils savent depuis toujours devoir donner.

Et cette fois c’est à leur tour d’y aller, elles sentent bien que c’est ce soir que cela se joue, et sans doute que la foule autour le sent aussi, un silence attentif se fait quand elles se jettent à l’eau, tentent un premier mot un premier geste et le reste vient, et elles déploient alors sur scène (donnent à cette pièce infinie qui a commencé avant elles et se terminera après elles, dans les siècles des siècles) l’énergie folle de leur amour, la chorégraphie sublime de leurs désirs – et lorsqu’elles descendent de scène quelques heures plus tard, pour suivre ailleurs la nuit et la fête, elles entraînent à leur suite une chouette bande de joyeux drilles, qui les accompagneront désormais où qu’elles aillent, toujours là pour de nouveaux délires, de nouvelles danses, pour plonger pour elles du haut des falaises, être les complices d’Audrey pour une surprise à Isabelle, les complices d’Isabelle pour une surprise à Audrey. Implorant, ces joyeux drilles un peu boulets, un peu kamikazes, une place à l’arrière du bolide pendant leurs virées légendaires sur le chemin des falaises : Audrey au volant poussant des cris, Isabelle tordue de rire essayant de lui cacher les yeux, princesses d’opérette dans une décapotable blanche tombée un matin du ciel, à l’entrée de la villa d’Isabelle – cadeau d’Audrey, cadeau des Dieux ou bien des joyeux drilles.

D’autres jours, d’autres soirs elles sont d’une autre humeur, elles font comprendre d’un œil farouche qu’elles ne veulent voir personne, qu’elles ne veulent pas être encombrées de toutes ces fêtes, de toutes ces présences. Qu’elles veulent simplement être seules, elles sont amoureuses ! Alors personne n’ose aller les voir, elles provoquent la distance – et on les aime de loin, on les chérie de loin.

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Et bientôt elles changent encore, on les rencontre moins en ville, et elles passent de moins en moins souvent à la villa d’Isabelle. Elles partagent quelques nuits avec Jalil, pratiquement plus avec Marthe. Ils échangent trois mots quand ils se croisent dans le jardin, puis passent des semaines complètes sans plus se voir. A présent les filles passent une bonne partie de leur temps dans les criques, au delà de la forêt, là où il y a très peu de monde. Elles dansent et courent parmi les pins, cabriolent sur les troncs couchés, rejouent pour elles seules le film de Godard, elle Karina, elle Belmondo. Elles font l’amour sur des lits de sable, y laissent la forme de leur corps et des traces magnétiques de leur amour. Quand elles ont fait l’amour, Audrey, souvent, aime faire ce geste : elle pose sa main sur le torse d’Isabelle, ferme les yeux, et alors elle est sûre que c’est son propre cœur qu’elle sent là, du bout de ses doigts.

C’est novembre et l’été est toujours là, et le temps n’a pas changé depuis juin. Chacun sait que l’hiver ne viendra plus à présent.

* * * * *

En fait, ce qui traduit le mieux l’intensité et le trouble de leur vie, c’est encore la mémoire photo de leurs portables. Elles enregistrent chaque instant comme pour le revêtir d’une seconde peau, plus douce et attirante encore. Celui qui irait fouiller dans ces milliers de clichés et ces milliers de films, dans ce condensé de vie et d’émotions, ressentirait bien sûr de l’amusement, de la joie, de la jalousie ou du désir – mais aussi, parfois, de la répulsion et de la crainte. Tout y serait : les lumières de la nuit, les rues à l’aube, le flux et reflux des vagues, leurs corps qui sourient et s’embrassent. La folie douce en discothèque quand leurs amis passent aux platines, les vitres des magasins détruites à coups de masse, les partouzes tendres et belles sur les plages. Isabelle photographiée par Audrey, Audrey photographiée par Isabelle, toutes deux ensemble, splendides, solaires, heureuses et amoureuses. Des rencontres dans des endroits sombres, chambres d’hôtels, arrières salles de vieux bars, des menaces et des prophéties de mort, des armes qui passent de mains en mains. Un type du groupe qui a fait exploser la centrale nucléaire, un type beau à se damner – encore un avec un charisme de folie ! – expliquant que rien n’est fait encore, qu’il n’est pas question que les salauds s’en tirent, qu’il n’est pas question de pardon, que quelqu’un doit payer pour les souffrances d’avant. Des visages épanouis dans les rues noires de monde, débordant de fierté, d’espoir, de musique et d’alcool. La beauté de la vie, en long, en large, à toutes les heures du jour et de la nuit.

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Quelques semaines plus tard, alors qu’elles sont en ville, elles croisent Ephraïm, drapé dans une drôle de toge, accompagné de Jalil et – lui-aussi – d’un petit groupe d’admirateurs. Etrangement digne malgré son accoutrement, il s’adresse avec ardeur à la clientèle d’une terrasse de café. A cause de leur énergie, de la force d’amour dont elles rayonnent, de leur lien évident avec la magie de l’époque, Isabelle et Audrey sont choyées par tous, mais on commence aussi à s’intéresser aux paroles du Prophète, du fou là-haut sur la colline, que Jalil a commencé à retranscrire et à diffuser sur son blog. Un public s’est formé pour ces écrits, on se rend compte qu’ils saisissent une magie proche de celle que font vivre les deux filles, qu’ils la développent et lui donnent, dans le même mouvement, davantage de clarté et davantage de mystère. Or les gens, aussi étrangement que cela semble, malgré l’évidence de leur bonheur présent, malgré la descente accomplie du paradis sur la terre, ont toujours besoin de lester leur vie de mots, d’images et de raisons. Par la suite, l’intérêt pour Ephraïm va croître encore, surtout après qu’Isabelle et Audrey aient quitté la côte, pour atteindre les proportions extraordinaires que l’on connaît à présent. Pour l’heure, « le Prophète » n’est qu’un petit miracle de plus en cet été de miracles, et, mis à part le petit noyau de ses premiers fidèles, la plupart l’écoutent encore de la même façon que ceux attablés devant une pinte de bière fraîche, à cette terrasse de café : avec une bienveillance amusée, intéressés par ce qu’il dit mais intimement convaincus que les miracles sont les choses les mieux partagées au monde. Cependant, la musique de ses mots commence à faire son chemin, et à modeler leurs cœurs, à sa façon. Il leur dit : « Personne n’a rien de plus ». Il leur dit : « Le chaos du monde était le chaos de l’âme, le chaos de l’âme était le chaos du monde ». Il leur dit : « Etre nu est la seule arme ». Il leur dit : « La peur s’est noyée et l’amour est l’océan. »

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Mais Ephraïm et Jalil aperçoivent les deux filles : Ephraïm s’arrête de prêcher, dit aux fidèles de se disperser et d’aller diffuser la Parole, et ils vont prendre un verre tous les quatre ensemble, un peu plus loin, dans un café désert, sur une rue allant vers les hauteurs. Ils se servent quatre pressions derrière le vieux comptoir en formica. Ils vont s’installer en terrasse autour d’une table en PVC usée par le soleil qui semble les attendre.

Ils sont heureux de se retrouver. Heureux d’être eux-mêmes, en ce moment de leur vie, en ce moment de la vie du monde. Ils se posent sur les sièges de plastique, se contemplent les uns les autres et sourient à l’existence.

Isabelle fixe Ephraïm avec son air narquois, mêlé à des pépites de désir, qui lui dit qu’elle ne croit toujours pas à son baratin religieux, tout en admirant son culot d’essayer d’en convaincre les autres. A la légère ironie d’un compliment qu’elle lui fait (« Bravo, belle performance, le dernier papier sur ton blog ! »), Jalil a la confirmation qu’Isabelle préfère sa petite musique à lui à la philosophie d’Ephraïm, qu’elle est plus sensible à la façon dont celle-ci transforme celle-là – mais aussi, comme il le sait bien, qu’elle voit l’un et l’autre, au fond, comme des escroqueries, des travestissements d’une vie qu’il suffit de vivre. Elle accorde cependant à son ancien amant son sourire le plus doux.

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Audrey ne bouillonne plus de haine pour Jalil, au contraire – depuis qu’Isabelle, peu de temps après avoir posé ses lèvres sur les siennes, lui a dit toute la tendresse et tout l’amour qu’elle avait pour lui. Cela a eu pour effet de redonner à Audrey tout l’appétit qu’elle avait elle-même pour le garçon, délesté de son ressentiment passé et décuplé encore de se sentir approuvé par Isabelle. La chose n’a pas échappée à Jalil qui a de son côté totalement surmonté sa surprenante période sans désir : assis l’un à côté de l’autre, sur un rythme serré de regards gourmands et de confidences à voix basse, ils attisent une grosse envie l’un de l’autre qu’ils ont déjà croquée plusieurs fois, et qu’ils vont s’empresser de satisfaire encore, sur un lit quelque part, dans la moiteur de cet après-midi.

Ephraïm trouve ses trois compagnons amusants, inconséquents, légers… Il trouve toujours Isabelle adorable, malgré la façon qu’elle a de se moquer de lui, et il sait que c’est un sentiment réciproque. Eux aussi feront souvent l’amour avant leurs départs, proches, pour des horizons éloignés au bout de leur chemin.

Pour l’heure, ils trinquent, ils boivent, ils font des blagues vaseuses comme les quatre loosers de la génération X qu’ils n’ont peut-être pas cessé d’être.

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Et ils n’en reviennent pas, quand même, que cette génération, qui n’a jamais rien compris à tout ce qu’elle a pris la première sur la gueule, ait finalement survécu à ce monde vicieux, pour se retrouver l’une de celles à devoir inventer le suivant.

* * * * *

Isabelle et Audrey rentrent à la villa. Écrivant à l’étage, Marthe les voit remonter l’allée, main dans la main, dans la lumière douce de la fin de l’après-midi, et le regret d’avoir quitté Isabelle éclaire de juste ce qu’il faut de mélancolie sa joie de la voir former avec une autre une paire si parfaite, si pleine, si heureuse.

Elle repense à ces semaines pendant lesquelles, en même temps que l’univers, a basculé sa vie. Que serait-il arrivé si elle avait ignoré Isabelle, quand celle-ci l’a abordée au H&M ? Et que serait-il arrivé si elle ne l’avait pas abordée ? Qu’avait-elle en tête en l’emmenant voir Jalil sur la côte ? Marthe n’en saura jamais rien, Isabelle ne le sait peut-être pas plus qu’elle. Ce qu’elle sait juste, c’est que tout le reste a eu lieu parce que cette fille lui a offert davantage d’amour et de chaleur qu’elle n’en avait jamais reçu auparavant. Cette fille qu’adolescente Marthe méprisait parce qu’elle pensait, à juste titre, qu’elle aussi la méprisait – sans doute parce qu’elles sentaient toutes deux qu’elles avaient quelque chose à vivre ensemble, et qu’elles ne le vivaient pas.

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Aujourd’hui, Marthe ne ressent plus pour Isabelle ni haine, ni passion, juste de l’affection et une sorte de soulagement de ne plus être l’objet de son amour – elle n’avait jamais pu se sortir de l’idée qu’elle l’avait été par accident, par erreur ou par méprise ; elle trouve Audrey beaucoup mieux taillée qu’elle pour le rôle. Jalil canalise maintenant sa joie, sa tendresse, sa jalousie, ses tourments (si on met de côté Ephraïm, mais Ephraïm est bien plus souvent désiré que saisi, bien plus rêvé que présent). Elle aime Jalil calmement, sans angoisse, sans volonté de vengeance et de destruction – sans haine tapie au fond. Son histoire avec Isabelle l’a poussée vers lui sans le vouloir, mais maintenant que sont franchis les récifs, passées les pluies acides, maintenant que l’horizon est libre, elle n’en voue pas moins à son amie une reconnaissance absolue, viscérale. Et tant pis si la Chouquette de la classe de première n’y est pour rien, et n’a jamais cessé de se moquer d’elle.

XVI

Descendant l’escalier une chaude après-midi de plus, elle entend des éclats de voix, des cascades de rires coupées de protestations tranquilles et reconnaissables entre mille, venir à sa rencontre à travers la fenêtre aux volets fermés : Isabelle et Audrey asticotent Ephraïm encore une fois, « l’imam caché » comme elles l’appellent, et s’amusent en l’assaillant de questions à lui soutirer des moues mystèrieuses et des réponses laconiques. Ca fait quelques temps déjà qu’elles tournent un peu bizarres, toutes les deux, qu’elles se la jouent starlettes moqueuses et puériles, étonnants précipités d’intelligence et de bêtise. Elles taquinent le garçon comme si elles espéraient d’obtenir un fort-en-thème imperturbable une colère noire ou une protestation d’amour, au milieu de la cour du lycée. Retour express à Blaise-Cendrars, avec pas mal de points de QI balancés ostensiblement par les fenêtres, mais sans doute est-ce un nouveau rôle, un jeu mystérieux qu’elles sont les seules à comprendre. « Et donc, là-haut t’as vu Amy Winehouse, c’est ça, et la nana est vraiment trop chanmé, et c’est pour ça que tu es revenu, pour avoir un peu de calme, c’est ça ? Ou non, attends, non non non non, au contraire, t’étais au Paradis, mais Dieu est vraiment trop vieux, vraiment trop con, et tu es revenu là pour nous dire, arrêtez tout, c’est nul là-haut, faites plutôt un truc qui DEFONCE ici, je vais vous dire comment faire, et… » La voix calme et posée d’Ephraïm leur confirme que c’est à peu près ça, et les deux filles se mettent à rire comme des baleines, de magnifiques, graciles et irrésistibles baleines qui ont perdu la tête.

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A la recherche d’un peu de fraîcheur, songeant toujours à ses amis, ses doubles, à leurs chemins qui se rapprochent ou s’éloignent, faisant naître dans son imagination de torrents glacés dévalant les montagnes qui aiguisent encore un peu plus sa soif, Marthe descend se servir un verre d’eau dans la cuisine, puis revient allumer le poste dans l’obscurité tiède du salon. Sur l’écran elle voit encore une fois apparaître le visage rayonnant, plein de gratitude, de la journaliste de BFM amoureuse de la révolution, cette fois couchée dans l’herbe tendre. Si Marthe avait allumé trois secondes plus tard, elle ne l’aurait sans doute pas reconnue, faute d’avoir vu son visage : la caméra entame un mouvement large qui dévoile d’abord le beau corps nu de la fille, puis se rend à la source de son bonheur, un jeune homme aimable qui active sa langue et ses doigts entre ses cuisses ouvertes. Un insert monochrome, puis d’autres, coupent le plan à intervalles rapprochés et rythment la séquence avec des slogans venus des années 60 et 70. « Faire l’amour. » « Ecrire partout. » « Jouir sans entraves. » Le choix de l’infinitif donne à ces phrases un regain de douceur, un caractère d’évidence. Elle les débarrasse, avec l’impératif, des inflexions gueulardes et vaniteuses des révolutionnaires de 68 pour les faire entrer dans l’univers modeste de leur mise en pratique. Le cadre continue de s’élargir, et on voit apparaître d’autres couples nus, d’autres groupes enlacés, atteints par la même ardeur de vivre. De s’embrasser, de danser, de faire l’amour, d’oublier les années de mouise. Marthe reconnaît le parc Montsouris, recouvert par la foule ondoyante, noyé sous la même chaleur accablante que celle qui règne sur la Côte. Malgré cela, elle n’a aucune envie de rentrer à Paris. Son coin de paradis, désormais, c’est ici. Elle éteint la télévision. Elle se dit qu’il aura fallu attendre qu’il meure, ou qu’il se transforme en tout autre chose, pour que ce média produise quelque chose d’intéressant, et que ce quelque chose est un délicat dosage d’art, de sexe, de générosité et d’amour. Ce à quoi est arrivé également, et dans les mêmes circonstances, la civilisation dans son ensemble.

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Des bruits de pas et des roulements de chaise l’informent alors d’un mouvement de Jalil dans la chambre du haut. La pensée inopinée de son chéri lui offre, dans un même shoot, excitation et apaisement. Le cliquetis d’un clavier s’éveille dans le silence. Son chéri est probablement en train de relever ses messages sur les nouveaux réseaux, les applications inédites apparues sur les ordis, attentionnées et intuitives, à l’efficacité parfaite. Marthe sait qu’il les utilise pour différents usages. C’est bien sûr par leur biais qu’il contacte chaque jour ses multiples complices sexuelles, filles incandescentes habitées par la même fièvre que lui (en cela ressemblant à Audrey, à la différence qu’Audrey, se jette maintenant sur lui quasiment chaque fois qu’ils se croisent, dans les escaliers, le jardin ou n’importe où ailleurs, donne toujours à Jalil l’impression de ne faire aucun cas d’un détail aussi futile que son consentement – qui certes n’est jamais long à venir, mais ça le gêne quand même un peu) (ses aventures, avec ces filles-là, ont au contraire l’harmonie profonde des rêves).

Il se sert aussi d’elles pour d’autres rencontres, faites dans un but différent. Il contacte des types et des filles qui, lorsqu’ils viennent à leur rendez-vous, se révèlent lui ressembler de façon frappante. Comme lui des personnes taciturnes, qu’on ne peut plus arrêter quand elles commencent à parler. Comme lui des êtres farouches qui s’ouvrent brusquement, sans prévenir, d’une façon inhabituelle et perturbante, et qui semblent partager avec lui quelque chose de plus fondamental encore que le cul. En général, il est dans les 15 heures quand le ou les invités de Jalil sonnent à la porte. Ils peuvent avoir tous les âges, entre quinze et soixante ans mais toujours la même grâce fragile, la même tension juvénile du regard. Un « J’arrive » vibre depuis l’étage, et Jalil descend en trombe pour les accueillir, attrapant au passage une bouteille et des verres dans la cuisine avant de les conduire au fond du jardin.

Ils s’installent à la table ombragée, à l’orée des pins.

Ils y discutent longtemps, de cette façon étrange de discuter qu’ils ont en commun tous ensemble : gauche en apparence, un peu précieuse, faite de phrases inachevées continuées par des silences… Cette façon d’avancer sans faire tout le chemin, où le partenaire est là pour pousser les phrases un peu plus loin, pour accueillir les pensées de l’autre, leur donner une direction, en tombant souvent juste, parfois à côté, cela en fonction du moment, en fonction du hasard et de l’intuition. Mais l’intuition est souvent bonne : c’est en tout cas ce qu’ils pensent, et ça suffit pour qu’ils avancent, pour qu’ils arrivent ensemble dans des lieux secrets, rarement visités. Illuminations intimes, bribes de visions étranges puisées au fond de soi avec une audace fragile, ramenées à plusieurs et étalées sur la table, entre les bouteilles vides, avec un petit sourire, un air de connivence, le triomphe modeste. Ce qui n’empêche pas une part de ruse, une part de jeu… « Sans doute que je me trompe en disant ça… » Cette phrase de Jalil avec laquelle il capte leur attention, et qui en annonce pourtant à chaque fois une autre, lumineuse, portant en elle sa part de la compréhension du monde. Cette façon, qu’ils ont en commun avec lui, d’être en marge mais au cœur du monde, d’être ailleurs mais incroyablement présents. De ne rien raconter de sûr, de ne rien évoquer de précis, mais de se reconnaître, lui et eux, comme étant de ceux, peu nombreux, capables d’entendre le monde.

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Et puis à un moment Ephraïm vient les rejoindre, et ils continuent de boire, jusqu’à être vraiment extrêmement ivres. Ephraïm parle à son tour, et il complète leurs intuitions par ses paroles claires, par des mentions de ce qu’il sait, de ce qui lui a été donné à voir.

Jalil prend alors des notes sur un bout de papier, concentré, attentif à saisir les mots d’Ephraïm, à les graver en lui et sur la page, rehaussés des couleurs belles et profondes de l’alcool. Et Ephraïm lentement, avec force et douceur, féconde les visiteurs par la Parole qu’ils porteront chacun, qui se mêlera à leur talent, à leur beauté singulière, à leur intelligence ; qu’ils porteront dans cette ville, et à travers le monde.

Parfois Marthe vient les rejoindre : pour se rafraîchir à l’ombre des pins, pour s’asseoir entre ses deux hommes et face à leurs invités silencieux à présent ; par intérêt pour ce qui se dit, bien sûr, mais aussi pour l’étrange sensation que lui procurent ces séances. Lorsqu’elle se concentre pour les observer depuis un lieu indéterminé mais lointain (utilisant ainsi l’une des nouvelles facultés qui sont données aux êtres), elle apprend, sans savoir précisément comment, que ces séances marquent le début d’une histoire immense, elle sait qu’elle se trouve là par la grâce d’une probabilité infime, assise auprès d’Ephraïm sur une pointe minuscule de l’infini du Temps, et pour assister à des instants où s’originera un jour une légende, des instants auxquels, dans deux ou trois éternités, rêveront toujours des rêveurs, penseront encore des millions d’hommes…

XVII

CarlosAyestaGuillaumeBreston

Le monde n’est plus une perte de temps. Tu n’as plus peur de ton semblable, parce que tu sais que lui-même a mieux à faire que te considérer en ennemi. Le monde n’est plus la somme de vos peurs, immense, accumulée en chaos.

Plus rien ne s’impose à toi et l’angoisse est levée.

Il ne viendra plus à l’idée de personne de lever une armée, d’organiser la police et les lois, de te demander ton vote, de voler ton travail. Gouverner contraindre employer ne trouvent plus de volontaires ; ordonner et asservir ne provoquent plus que l’ennui et le dégoût. Plus personne n’est assez fou pour donner ces formes à son désir. Plus personne n’est assez malade pour vouloir y obéir. Chacun sait son désir et la façon la plus aimable de t’y lier, si tu le souhaites. Ce savoir condamne à très court terme le chaos.

Les livres continuent d’être lus car ils n’imposent pas leur langage. Les enfants continuent d’apprendre et de progresser. Le désir est la seule loi.

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Ton semblable ouvre les yeux pour comprendre le monde, il n’essaie plus de t’imposer quoi que ce soit. Il en est de même pour toi.

L’avenir n’est plus un problème, le monde n’est plus un danger. Tu sais quel geste faire, de la main, à quel moment, pour cueillir le fruit de l’arbre – et ce fruit est doux et sucré. Tu sais sans que personne ne te l’ait dit où sont les sources de l’eau la plus fraîche. Tu sais ce dont les autres ont besoin et tu n’éprouves pas de difficulté à le leur donner ; tu y tires beaucoup de plaisir pour toi-même.

Tu n’as pas renoncé à la technique et à son langage ; tu sais toujours construire des immeubles à mille étages.

Tu continues d’utiliser la chimie pour tes boissons gazeuses, tes livres de couleur ; tu sais opérer à cœur ouvert pour empêcher que les malades meurent.

Mais la nature cependant reprend la place dont tu n’as plus besoin ; coupe certaines routes, disloque des parking, répand la forêt, engloutit des villes et les bunkers passés.

KazSenju

Tout continue de pousser, tout continue de grandir, tout continue de mourir.

Tu n’es pas au paradis.

Les animaux sauvages te déchirent (parfois).

Les maladies te tuent (moins qu’avant).

Tu continues de vieillir (plus lentement).

Mais rien d’autre ne s’impose à toi.

Et tout cela, tu le sais déjà.

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XVIII

Le murmure du clavier diminue progressivement, s’arrête. D’autres petits bruits prennent le relais, préviennent Marthe d’une joie prochaine : froissements de papier, bref déplacement de la chaise à roulettes, la porte de la chambre qui pivote et la succession de pas dans l’escalier, jouant un rythme euphorique sur son cœur. Descente vers elle de son amour, insouciante arrivée du bonheur, sous la forme du corps de Jalil qui maintenant la rejoint, de ses lèvres qui lui apportent un baiser, le posent sans trembler, délicatement cependant, sur elle l’admirative, elle l’implorante pour rire, mais un peu pour de vrai quand même, allongée sur le canapé du salon, la tête tournée vers lui. Et lui qui l’aime, lui qui la regarde, qui la couve et la supplie avec cette même fièvre étrange de l’amour, qui l’embrasse encore et qui lui dit des choses gentilles, des choses insignifiantes, qui lui dit des choses tendres.

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Il se détache d’elle doucement, lui demande si elle veut une Caïpirovska. Elle vient de boire un grand verre d’eau glacée mais pourquoi pas, une Caïpirovska, préparée par son amour, sa gourmandise, pour rafraîchir encore cette chaleur qui ne veut pas finir, cet été qui ne veut plus finir, oui, je veux bien, une Caïpirovska.

Et pendant qu’elle admire son dos, planté à vingt pas d’elle devant le plan de travail de la cuisine, pendant qu’elle contemple son mignon petit cul, sa carrure un peu maigre, pendant qu’elle l’observe découper les quartiers de citron et piller la glace, de ses gestes si incroyablement métissés de résolution et de gaucherie, elle sent monter dans ses entrailles, pensant à lui et pensant à elle, pensant à Ephraïm, à Isabelle et à Audrey, puisque leur amour est une alliance d’amours, quelque chose aussi qui ne veut pas finir.

Il apporte les cocktails. Ils boivent lentement, elle trouve le sien délicieux. Il lui en fait un autre, elle le boit plus vite, elle est pressée de l’attirer à elle, de le tenir contre elle, de lui faire l’amour. Ils font l’amour, elle est sur lui, son cul aimanté à sa queue, son cul branlant fiévreusement sa queue, elle shootée à lui, collée à lui par la chaleur et le sexe et la tendresse. La jouissance arrive bientôt, suivie d’un grand silence : coulée de lave emportée par une vague fraîche.

Quelque chose ne veut pas finir – même si ces heures passent.

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Ephraïm, très bientôt, s’en ira – la journée il tient son rôle, il distribue des accolades, accorde une extrême attention à ceux qui viennent l’après-midi rendre visite à Jalil mais attendent avant tout de le voir lui. Et ils ne sont jamais déçus : il n’est jamais à court de bonne parole, jamais avare de prédictions, d’explications – qui d’ailleurs la plupart du temps n’expliquent rien, des explications à la Ephraïm quoi… Mais la nuit il ne dort pas, il ne tient pas en place, part subitement nager, loin, ou se consume en courses, en longues marches sur le rivage, ne revient qu’au matin. D’autres fois, il descend sur la terrasse et n’en bouge plus, fume jusqu’au matin, un paquet, deux paquets, descend une bouteille de whisky, deux bouteilles. Et quand on le rejoint, qu’on lui demande ce qui ne va pas, il répond que ce n’est pas bon de rester là, qu’il devrait être parti, qu’il était prévu qu’il soit déjà loin, ailleurs, que c’est ce qu’il doit faire, qu’il n’a pas le choix…

Audrey et Isabelle, aussi, partiront – elles sont déjà parties. Elles vont, viennent, profondément solaires parfois – souvent – joyeuses, heureuses, entourées de gens formidables, entourées de types à l’ouest ou de crevards, puis seules, inaccessibles, farouches, épuisées. Elles manifestent leur profonde intelligence, ou se vautrent joyeusement dans la bêtise la plus pure. Elles peuvent aider leurs amis à grandir, par une réflexion pénétrante, par une remarque qui fait mouche, ou au contraire régresser au ras du sol et donner l’envie irrésistible de se perdre avec elles dans le néant. Inattendues, insaisissables… Elles parlent de retourner à Paris : un truc énorme qui les attend, grandiose, inévitable, pas le choix. Elles sont déjà parties. Elles repartiront.

Ces heures passeront.

C’est difficile de trouver des mecs plus imprévisibles, moins fiables qu’Ephraïm et Jalil. Mais c’est difficile de se sentir davantage vivante qu’entre leurs doigts.

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Il y a ce truc, entre leurs paroles qui caressent et leurs gestes qui assurent : la certitude du monde, la certitude d’être aimée.

Jalil restera, peut-être.

Ces heures passeront. Ces heures passent.

Mais quelque chose restera.

Quelque chose ne voudra pas finir.

Les autoroutes continuent de partir en morceaux comme des peaux mortes. Sur les bas-côtés, des remorques de poids-lourds servent d’abris aux rongeurs, aux singes.

Depuis quelques semaines, des orages drus se sont mis à tomber, rafraîchissant l’air, favorisant une végétation tropicale. Le paysage change. On ne reconnait plus certains endroits du centre-ville.

A Paris il n’y a plus d’entreprises, plus d’administrations, plus de bureaux. A la place des serres luxuriantes, des cafés improvisés, des fêtes à profusion. L’Elysée est un squatt, le président s’est enfui et les gens ne savent déjà plus vraiment qui c’était.

Il y a peu un cliché sépia, daté de 2012 ou de 1958, a fait le tour des réseaux ; sur un mur de la rue de Seine, quelqu’un a peint en majuscules : « NOUS AVONS TERMINE LE TRAVAIL. »

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XIX

Dans le hall de l’hôtel de luxe, lustres et dorures se réfléchissent sans fin dans les grandes glaces, sûrs de leur faste et de leur beauté. Installés dans des fauteuils éparpillés sur un océan vert pâle de tapis, quatre ou cinq types en costume fument le cigare et jouissent de la séduction des lieux : familiers avec elle, ils pensent qu’ils l’ont assimilée, inclinent à penser qu’elle est devenue la leur. L’apparition des deux filles balaie cruellement leur fatuité.

Une blonde opulente sertie dans une robe blanche, sous un manteau blanc, une brune électrique dans un ensemble bleu au décolleté profond : si intensément belles qu’elles déclassent sur le champ l’univers autour, le décorum pompier de l’hôtel, les types fatigués dans leurs fauteuils. Deux pierres brutes dans un écrin à pacotille, deux légendes d’Hollywood égarées dans le bar à hôtesses d’un quartier de gare. Elles traversent le hall d’un trait, sans un regard pour les mâles humiliés par tant de beauté, et ivres de jalousie envers celui qu’elles vont rejoindre.

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Elles se dirigent vers le grand escalier central à double volée, taillé dans une pierre à la couleur crémeuse, aux courbes presque organiques, entrailles d’un monstre de conte de fées, devant lequel elles bifurquent brusquement vers un ascenseur sur la gauche. Celui-ci les propulse rapidement au troisième étage, dans un murmure discret et efficace -silencieux lançant deux balles en or.

Elles avancent à présent dans l’atmosphère ouatée du couloir.

Les numéros de chambres se succèdent, comme autant de codes ou de numéros de loto. Sauf qu’il n’y a aucun mystère, aucun hasard : elles savent très précisément qui elles vont rejoindre.

Dans la chambre, l’homme leur tourne le dos, assis sur le rebord opposé du lit immense.

Nu, massif, les mains serrées sur le bord du matelas, le corps chargé d’hostilité muette, de volonté de puissance.

La clarté de midi filtrée par les rideaux jaunes pourrait être celle du paradis, ou de l’enfer.

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Sa voix claque sur leurs respirations retenues : « Déshabillez-vous ! Devant moi ! »

Il les regarde obéir, avancer, surprises par sa brutalité sans doute…

Il regarde ces deux pouffiasses qu’il a rencontrées une semaine plus tôt, juste en bas de chez lui sur le boulevard Malesherbes. Lui, il était descendu voir les derniers dégâts de cette révolution de débiles, et tromper un ennui sans fond. Sa vie se traînait maintenant qu’il n’avait plus d’employés à humilier, à contraindre sans limites, d’occasions de mettre en pratique des sophismes brillants qui permettent de se gaver de millions en produisant des merdes, sa vie se traînait : de parties d’échecs contre son ordi en tentatives stériles pour contacter des putes qui ne se connectaient plus, de pâtes aux truffes englouties par kilos en branlettes frénétiques devant un écran 85 pouces, seul dans un appartement effrayant de clarté. Dehors, c’était toujours le même spectacle qui s’étalait sur le boulevard, désolant : des bouteilles vides, des cartons éventrés, des déchets humains qui dormaient ou baisaient dans leur vomi, au milieu de vêtements oubliés sur des matelas sales – une fête infernale, qui l’avait empêché de dormir plusieurs nuits de suite, et qui s’était achevée aujourd’hui, au petit matin. Plus loin sur le boulevard, des vitrines brisées, des voitures incendiées, un couple qui s’embrasse sur un banc. Mais cette fois-ci, juste en face de son immeuble, plantées là comme si elles n’attendaient que lui, il y a ces deux greluches, la brune avec les épaules nues et les bretelles de soutien-gorge apparentes, la blonde avec une jupe ras la chatte, l’air candide et évaporé. Typiquement le genre de femelles de l’époque (qu’il imaginait bien se faire baiser sur un claquement de doigts, par leurs mâles répugnants, derrière une poubelle) mais en même temps beaucoup moins laides que la moyenne : des filles sexy et excitantes qui soutenaient sans problème la comparaison avec les call-girls qu’il payait, il y avait de cela un mois à peine, quand elles avaient encore besoin d’argent.

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Aujourd’hui, plus personne n’a besoin d’argent. Les filles ont de plus en plus besoin ou envie de baiser, c’était en tout cas ce qu’il constate, partout, dehors, dans la rue, à la télévision, sur internet – mais visiblement, pas avec lui. Il ne comprend rien aux règles qui régissent ce nouveau monde, ce putain de nouveau monde. Ce monde qui leur appartient, à présent, à ces branleurs, ces traînées qui ne veulent pas bosser et qui n’ont plus peur de rien. C’est eux les rois, à présent. Lui n’arrive même pas à décrocher un plan cul sur le réseau – c’était pourtant le b-a ba, le truc simple comme bonjour, à ce qu’il paraît. La vie lui semble une chatte avide, mouillée et grande ouverte, dont il est le seul à ne pas trouver l’entrée. Moins les filles sont farouches, et plus elles se détournent de lui. Plus les hommes les baisent, et moins il est de la partie. Comme s’il émanait de lui, même via ses tentatives sur le net (comment est-ce possible ? par ses stratégies d’approches, trop brutales ? par la tournure de ses phrases ?) une substance bizarre, une marque qui le signale comme paria, et le fait échouer à chaque fois. C’est ça, il devient un paria, il perd la main avec les femmes. En vérité, la main, il ne l’avait jamais eue. Il avait eu de l’argent.

Voilà les tristes conclusions auxquelles il était arrivé, avant que ces nanas l’accostent. La blonde s’était avancée la première, droit sur lui, pas dégoûtée par le rictus qui lui tordait la bouche et, il le savait, la haine incontrôlable qui suintait de tout son corps. La brune la suivait à trois pas, mutique, les yeux brûlants d’un brasier qui laissait tout imaginer à un mâle en manque de sexe. C’est la blonde qui s’est mise à parler la première. La voix émue et tremblante, mais le discours clair, elle lui explique qu’elles l’ont vu se balader sur le boulevard, l’avant-veille, pendant que la party battait son plein – prises dans la folie de la fête elles l’avaient remarqué quand même, ça voulait dire quelque chose. Elles avaient carrément flashé sur lui, et elles avaient décidé de faire le pied de grue devant son immeuble, d’attendre le temps qu’il faudrait, il allait bien ressortir. Et maintenant il est là, et elle lui raconte ce truc extraordinaire qui s’est passé entre eux, genre un coup de foudre, un signe du destin, ni lui ni elles n’y pouvaient rien, mais il fallait absolument qu’ils se revoient. Car quand elle y repense, c’est évident qu’il est « leur idéal de maturité » : elles ont toujours rêvé de « connaître un homme plus âgé » qui leur permette de « varier les expériences » tout en « vivant plus intensément l’instant présent »… Des fantasmes de petites bourges de seize ans, sauf que manifestement, elles en ont à peu près le double…

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Il les observe. Est-il possible d’avoir le cerveau à ce point ravagé, ou bien est-ce que, plus simplement, ces deux connasses sont en train de se foutre de sa gueule ? Elles l’appâtent avec la grosse artillerie, un baratin de pute en chaleur, et au moment où il commence à y croire, trois ou quatre jeunes mecs baraqués, aux cheveux longs, ceux qui les baisent, surgiront de l’immeuble d’à côté pour le tabasser à mort, lui écraser la gueule dans le caniveau. Il fait comprendre à la blonde qu’il ne croit pas un mot de ce qu’elle raconte. Elle le regarde, la mine défaite, complètement paniquée. Les yeux de la brune, derrière elle, s’assombrissent brusquement. La blonde essaie de rassembler ses esprits. Elle le supplie de les croire, elles ne se moquent pas du tout de lui. Il ne peut pas savoir à quel point c’est important, pour elles, qu’il leur donne un peu de son temps – juste une heure, juste un moment, juste une étreinte. Elle a l’air sincère, cette conne ! Alors, ça veut dire que ça y est ? La punition est terminée ? Il peut revenir chez les vivants ? Il n’est plus la méchante bête noire, snobée par le troupeau ? Il va tenter, de toutes façons, il n’a pas le choix : tellement envie de baiser…

Alors ok, les mignonnes, vous allez l’avoir, votre expérience inédite, enrichissante… Vous allez prendre cher, vous n’imaginez pas… Et essayez de me piéger, vous verrez bien… Vous savez vraiment pas dans quoi vous êtes embarquées… Et s’il n’y a pas de piège, c’est encore mieux, vous paierez pour votre gentillesse. Abruties… On fait ça quand, les filles ? Maintenant ? Vous voulez monter ?

Tout de suite, ça ne les arrange pas. C’est trop rapide, elles veulent ressentir le plaisir de l’attente… Ou alors les chakras et les astres ne sont pas bien alignés. Ou elles ont leurs règles. Ou une autre connerie de ce genre.

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Alors il leur propose l’hôtel où il avait ses habitudes à l’époque où il payait des filles, et forçait ses employées – l’époque où il était riche et puissant, incroyablement puissant, où les choses avaient un sens. Il sait que ce palace débordant de luxe est toujours en activité et fonctionne même très bien, ça fait partie des aberrations de l’époque. Autrefois réservé aux quelques-uns qui pouvaient se le payer, il est aujourd’hui ouvert à tous, même si le tout-venant des pauvres hésite encore à s’y aventurer, les habitudes ont Dieu merci la peau dure. C’est toujours la même ruche apaisante et somptueuse, sauf que ceux qui s’y activent maintenant n’en retirent rien, pas de salaires, et ceux qui s’y reposent ne les payent plus. Ce qui les motive tous, paraît-il, c’est juste le plaisir de faire fonctionner l’endroit, le goût gratuit du luxe, de l’apparat. Le plaisir de servir et de se faire servir. Il ne faut pas chercher à comprendre. C’est la philosophie du temps, obscure, incompréhensible. Régressive. Malgré tout, il préfère ça, plutôt que ces sauvages aient foutu l’hôtel en l’air. Il aime bien cet endroit, il en garde de bons souvenirs, de sacrées parties de jambes en l’air.

Il donne l’adresse aux deux filles, arrivant à éviter, de peu, qu’elles lui sautent au cou et le couvrent de baisers. C’est formidable ! On va vivre quelque chose de magique, d’inoubliable ! Quelle hâte ! A la semaine prochaine ! C’est ça, c’est ça… A la semaine prochaine !

Et lui aussi, pendant la semaine suivante, a beaucoup de mal à gérer son impatience. Il fait les cent pas dans son appartement vide, il boit beaucoup, il se branle continuellement en pensant à elles, sur des scénarios très brutaux, à en avoir mal.

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Leurs vêtements tombent un à un sur le sol, dans un silence tendu. Il leur ordonne de venir à lui.

« Très bien… Maintenant touchez-vous, gouinez-vous… »

Et Isabelle et Audrey s’embrassent alors, commencent à se boire les lèvres à petites lampées, à se caresser les hanches, à se masser le bout des seins, la courbe des fesses, les premiers plis de la chatte, à obéir scrupuleusement aux instructions de l’homme.

Il les observe, une main fouillant sous son ventre pour branler sa queue molle. Puis il s’adresse à la brune, celle qui a l’air la plus salope, la plus mangeuse de bite : « Viens là… Fous-toi à genoux… »

Et Audrey fléchit lentement les jambes pour venir s’agenouiller devant lui. Elle soupèse sa bite et ses couilles avec un luxe de précautions, et commence à le masser, en soutenant son regard de l’air le plus insolent et excitant possible. Et la bite se déploie, et son branlage prend un rythme de plus en plus rapide tandis que la respiration de l’homme, rageuse, dominatrice, se fait plus forte. Elle ouvre doucement la bouche, avance la tête pour enfourner la bûche, puis elle stoppe soudain. Ses lèvres s’ourlent d’un sourire et elle ne bouge plus d’un pouce. Il s’impatiente. « Qu’est-ce qu’il y a ? Allez, avale-moi ça… » Mais elle n’en fait rien, elle reste là, bouche ouverte et immobile à trois centimètres du gland enflé de ce gros porc. Il a très clairement l’impression qu’elle se fout de lui, et il ne comprend pas ce qu’elle attend.

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Puis une douleur atroce le happe, l’arrache au bonheur qui venait et le tire en arrière. C’est derrière lui que la brune regardait : la blonde qui rampait vers eux et préparait son coup en silence. Il comprend très vite qu’il ne peut plus rien faire, qu’il a été un abruti de ne pas se méfier, et qu’il va mourir. Il essaie quand même de desserrer le lacet, la corde qui l’étrangle, mais ses mains sont impuissantes et se recroquevillent malgré lui. Il est contraint de lâcher prise et de s’affaisser sur le lit, comme si la Mort elle-même serrait les poings pour le terrasser. Sa bite dressée fait un étendard absurde à son corps qui se débat. Sa gorge est un piège immense qui se referme sur lui. Isabelle serre implacablement, de plus en plus fort. Le cerveau de l’homme est envahi par une rage immense – qui passe – puis il disparaît dans un flot de désespoir et de peur.

Elles regardent le corps énorme allongé sur le lit, plus mort qu’un chien en chaleur écrasée par un trente-huit tonnes, sur le bas-côté d’une route.

Bien sûr, l’idée de trancher le sexe traverse l’esprit d’Isabelle.

Mais elle préfère le prendre en photo, puisqu’il bande encore. Elle demande à Audrey de le saisir à sa base, pour bien le redresser. Elle le cadre en gros plan et choisit un filtre rouge sanguin, funèbre – seule référence clandestine aux circonstances. Le résultat est beau, racé, il pourra rejoindre sans problème sa série de bites sur son compte Instagram – elle seule, avec Audrey, saura qu’il s’agit de Didier Lombard, grand patron français, responsable direct de la mort de 53 personnes, poussées autrefois au suicide, dans un autre monde, par la gestion du personnel la plus cynique et brutale qu’il soit. Elle seule saura qu’il s’agit du sexe d’un homme mort, qu’elle aura tué avec un plaisir immense. Elle se souvient des frissons sur la peau de Marthe quand elle lui parlait de ce tortionnaire. De la peur et des larmes de son amie qui ont guidé sa rage, jusqu’à ce corps qui va pourrir.

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Et puis elle repense à l’idée de la photo, et ça ne va pas. Ces images qu’elle aime poster, tous ces instantanés de sexes en majesté, ce sont des souvenirs de beaux moments, des célébrations du bonheur de vivre – et des portraits des garçons qui ont partagé ces moments-là. Des grappes de fruits du paradis, et un hommage à ceux qui les offrent. Ce porc n’a rien à faire parmi eux, ce porc et ceux de son espèce n’ont plus leur place nulle part.

Elle efface la photo quand elles reprennent l’ascenseur.

EPILOGUE

Journal de Marthe.

1 an et 10 mois après la Fin du Travail.

Aujourd’hui notre fille s’est réveillée avec une belle petite fièvre – enfin pour être plus précise, elle avait toujours au matin la fièvre qu’elle traînait depuis le début de la nuit. Elle n’a pas vraiment dormi, et en conséquence nous non plus. Guidée au radar, pendant que Jalil essayait d’amuser notre chérie avec un épisode de Chapi-Chapo trouvé sur le net, j’ai déclenché le plan d’urgence habituel. En deux gestes au-dessus de ma tablette, j’ai expliqué la situation sur le réseau, et une demi-heure plus tard est arrivé ce gars depuis la plage, surgi des flots pour ainsi dire : un surfeur aux yeux verts et à la peau dorée, une cascade de cheveux blonds sur des épaules crépitant de muscles. Il est monté à la villa, s’est annoncé d’un geste de la main, avant d’avancer me saluer d’un bécot sur les lèvres, comme c’est d’usage entre deux personnes qui ne se connaissent pas encore. Il avait lu mon message en allant à son spot du matin, qui se trouve être la plage d’en bas. Il était médecin dans le monde d’avant, et il s’est dit qu’il allait passer nous voir, histoire de rendre service, et d’entretenir ses réflexes professionnels avant de retourner surfer, occupation qui absorbe maintenant l’essentiel de ses jours…

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Notre petit amour a une pharyngite : pas grand-chose à faire sinon lui donner du doliprane et attendre que ça passe. Comme nous n’en avons pas, le surfeur m’a indiqué cette fille, à trois maisons d’ici. Une nana que je croise de temps en temps dans la forêt, un peu babos (mais c’est une définition qui n’a pas trop de sens, tout le monde aujourd’hui est un peu babos). Elle se consacre à l’observation et à l’inventaire des oiseaux du secteur, les anciennes espèces comme celles qui se sont installées dernièrement. Elle enregistre et diffuse leur chant sur internet, et essaie de le comprendre. Elle sait que c’est important – elle me le dit à chaque fois qu’on se rencontre, et je la crois.

Le surfeur m’a appris qu’elle était pharmacienne, que je pouvais trouver des médicaments chez elle. Pour le remercier, je lui ai offert 20 grammes de shit qui traînaient sur la table basse, et une bouteille de rhum, à peine entamée. Il m’a dit que c’était cool, on a parlé de choses et d’autres, notamment d’un bouquin qu’il venait de lire, « Demande à la poussière », il pensait qu’il pouvait me plaire. J’irai le chercher cet après-midi, au grand dépôt de livres d’occasion qui est apparu près du port, à la place d’une compagnie d’assurance. Je le lirai en pensant à lui.

Une accolade, un baiser infiniment agréable et il est reparti planer sur l’océan. Je suis allé chercher les médocs chez la fille aux oiseaux, puis je suis descendu un moment sur la plage avec la petite, qui va déjà beaucoup mieux.

rebecca rutten

J’aime chaque jour un peu plus comment le monde fonctionne, comment on gère les difficultés à présent. Beaucoup ont disparu, celles qui naissaient de la méfiance, de la peur et des tares de chacun. Pour les autres, la solution arrive très souvent d’elle-même, un peu comme quand on tombe par hasard, au coin d’une rue, sur l’ami à qui on est justement en train de penser, sauf que le hasard n’a rien à voir dans l’histoire. Le réseau relie sans cesse, inlassablement, les problèmes et les solutions, les désirs, les goûts et les rencontres, remplace la magie des coïncidences par celle des équations. Mais le réseau n’est qu’un outil, hérité de l’ancien monde, ayant aidé à le vaincre, que les petits génies invisibles qui l’administrent à présent rendent chaque jour plus efficace, effacé et docile. Et s’il peut contribuer au bonheur, c’est parce qu’en chacun de nous l’idée du bonheur est très claire, parce qu’en chacun de nous quelque chose a vraiment, radicalement changé. L’enfer qui nous submergeait est détruit à présent, tombé en poussières… Cela on s’y attendait depuis un moment, et avec impatience, mais ce qui a vraiment surpris c’est que ça se soit passé sans drame. Les flots de sang du printemps 2012 se sont résorbés si vite, ont disparu si vite des mémoires que je me demande parfois moi aussi si je ne les ai pas rêvés. L’humanité s’est juste détournée sans bruit des choses pesantes et nocives dont elle n’avait plus besoin. La police, le marketing, le gouvernement. Le travail. Ces vieilleries, ces saletés sont tombées d’elles-mêmes, comme des peaux mortes. Nous vivons, éveillés, la vie que nous rêvions depuis des millions d’années, et ça n’a pas été difficile à faire, nous avons juste, à un moment, commencé à la vivre.

Ilka-Kramer

En écrivant, j’écoute la musique de Lifetime in a Candy Box, venue de la terrasse de la grande plage. Le groupe a pris l’habitude d’y répéter plusieurs fois par semaine, cheveux et musique dispersés par le vent.

Leur musique aussi a changé : moins grandiloquente, elle a pris un tournant électro laid back, que j’aime mieux. Elle s’est éloignée de Mogwaï pour se rapprocher davantage de The XX, si vous voulez. Tout à l’heure on est passé les regarder jouer, la petite chérie et moi. J’ai fait un petit signe amical à Antonin et au bassiste, ils m’ont souri – sans rancune. Bien sûr, je le sais bien, j’ai été injuste avec Antonin, au moment des évènements. Bien sûr, je ne regrette rien. Si on ne l’avait pas fait réagir lors de cet horrible contrôle d’identité, il n’aurait pris conscience de rien, il n’aurait jamais fait, ensuite, ce qu’il a fait. Ma joie quand j’ai compris que c’est lui qui avait tourné la vidéo du commissariat ! Rien ne serait arrivé sans elle, en tout cas pas aussi vite, pas aussi fort… Cette vidéo, c’est elle qui a accéléré les choses, qui a provoqué la chute du régime. C’est grâce au geste d’Antonin que la France s’est enfin mise à bouger, et si Antonin a bougé, c’est sans aucun doute grâce à nous… C’est étrange de se dire qu’en terminale on était dans le même cours d’anglais qu’un type qui a provoqué une révolution. C’est encore plus étrange de se dire que soi-même et ses amis, on a eu un rôle plus déterminant encore. Quand je pense à ma vie, à mon parcours, à tout ce qui est arrivé cette année-là, à ce qui est arrivé depuis… J’ai du mal encore à croire que ce soit possible, que ce soit réel – tout ça ressemble tellement à un rêve. Ma rencontre avec Isabelle, l’idée de redescendre ici, l’assassinat d’Ephraïm, son retour devant moi et ses prophéties, la force que nous avons eue pour attaquer le magasin… Et puis le monde entier qui s’effondre, les miracles et les bouleversements immenses sous les crânes… Et le bonheur, ici et maintenant. Et tout cela serait passé par nous, pauvres glandeurs nés à la fin du XXème siècle dans une ville de province balayée par le vent…

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Cela tiendrait du miracle, mais je sais bien qu’être soi, et être en vie, est un miracle invraisemblable. Etre en vie, et se savoir vivant : c’est-à-dire éprouver le fait d’être là, présent, ici-même au centre du temps, entre deux infinis d’absence. Se savoir là, précisément là, sur cette tête d’épingle, à un endroit où la probabilité d’être est quasi-nulle pourtant. C’est un miracle, et je sens que ce miracle doit se confirmer, au cours de la vie, par un miracle encore plus grand. Mon grand miracle aura été de changer le monde, avec mes amis, de le bouleverser pour toujours… Et peut-être est-ce simplement parce que changer le monde est quelque chose auquel je donne un prix. Peut-être que la vie est un rêve, dont le but est de réaliser ce à quoi on donne le plus grand prix. La vie est un rêve, et elle accomplit le rêve du rêveur. Comprendre cela, en un flash de lucidité totale, donne le vertige, fait flotter étrangement le monde autour de soi. Quand cela m’arrive, j’arrête d’écrire, et je fixe intensément quelque chose de banal et concret, le stylo que j’utilise, la forme des mots sur la feuille ou la lueur bleutée, à côté, de l’ordi sur lequel Jalil travaille – et le vertige passe.

* * * * *

Entre deux assauts de ses doigts sur le clavier, une joie calme affleure sur le visage de Jalil, imperturbable, concentré. Ce qu’il écrit l’absorbe totalement. Deux explications possibles : ou bien il est occupé à caler un énième plan cul (sa façon à lui, mais qu’il partage avec beaucoup de monde, de socialiser sur le réseau), ou bien il travaille à l’un de ses incroyables textes, aux fulgurances frôlant peut-être la folie, qu’il postera ce soir ou demain sur le site de l’Echo, et qui aura, comme les autres, un succès phénoménal (incroyables, car si on y réfléchit un peu si éloignés de lui, de sa banalité profonde, à la fois si douce et accablante – incroyables car si inexplicablement sortis de lui). De ces hypothèses, je penche plutôt pour la seconde, l’écriture d’un texte que les gens trouveront sublime : d’abord parce que je l’aime, et puis parce que la première des deux, je l’avoue avec un peu de honte, doit quand même un peu me taper sur les nerfs, malgré tous les efforts de ma conscience éclairée…

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Ces textes phénomènes : à l’origine, les piges que lui commandait l’Echo de l’Atlantique, et qui au gré des livraisons ont commencé à muter, à prendre le large, pendant que le site du journal lui aussi dérivait, devenait un patchwork de poésie, de pamphlets, de journaux et de créations intimes. La rubrique de Jalil en est aujourd’hui le rendez-vous phare, la page la plus attendue, reprise et commentée, source d’admiration et d’inspiration pour des milliers de blogueurs habitant la même étoile. Moi, je ne la lis presque jamais, je préfère le Jalil banal avec lequel je vis et qui me rassure, mais il me semble qu’il essaie d’y saisir les vibrations du monde, et de continuer de transmettre les enseignements d’Ephraïm – en usant pour les unes d’images fragiles et cristallines, et pour les autres de ce lyrisme énigmatique à la limite de l’obscur. Et ça marche du feu de Dieu ! Sa messagerie explose, m’a-t-il dit, de courriers délirants de lecteurs passionnés et – ce sont évidemment ceux-là qui le font le plus kiffer – de lectrices en pâmoison. Pourtant rien de ce qu’il écrit n’est inconnu de ceux qui le lisent, évidemment, rien… Ni les phénomènes physiques extraordinaires qui nous confortent dans la maîtrise de notre destin parce que nous en sommes les témoins vivants (le ciel nocturne qui change subitement de couleur, les incendies spontanés de bâtiments, l’été qui ne finira pas), ni la découverte continue de nos capacités nouvelles, ni la certitude que nos vies sont meilleures, ni l’intelligence et le désir en lois universelles. Les gens, étrangement, doivent aimer lire ce qu’ils connaissent, ce qu’ils savent déjà, ce qui leur est intime et familier. Peut-être que la force de la prose est là, dans cette façon de mettre au jour de façon nouvelle, mais reconnaissable, ce qui fait l’évidence de la vie – et quand le quotidien est extraordinaire comme le nôtre, le goût de la reconnaissance se double, paradoxalement, de la contemplation du miracle…

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La petite regarde s’écraser une vague sur le rivage, pousse un cri d’étonnement et de joie. Son cri, rencontrant en moi un écho si pur et si profond, me redit que moi aussi, je suis heureuse.

Etrange, aussi : la façon qu’a Jalil de s’étendre sur le sexe et le plaisir, d’être le chantre de cette liberté débridée à laquelle nous tenons tous (et moi aussi bien sûr, malgré mes allergies passagères au défilé de petits culs sur son portable), et qui ne l’empêche pas d’être un sentimental incurable, submergeant de poèmes et de louanges, genoux à terre, poing sur la poitrine, ses partenaires qui n’en demandent sans doute pas tant – mais qu’il se refuse par contre, je suppose par une sorte de respect superstitieux pour moi, à conduire dans la villa (résultat, ils baisent dans le vieux bunker de la Grande Plage ou sur les dunes alentour, sable et puces de mer garantis dans la raie, je me demande comment ces pauvres filles supportent ça). Ainsi obstinément, malgré sa sexualité compulsive, il se comporte comme si le sexe était toujours une chose sérieuse, alors qu’il ne cesse d’écrire que c’est juste le moyen le plus agréable de passer du temps avec quelqu’un qui a la même idée en tête. Il continue d’offrir des roses, des phrases et des morceaux de son cœur, comme s’il n’était pas tout à fait certain que tout le monde soit d’accord là-dessus, et ne se sente pas floué par les termes simplissimes du contrat – et c’est pourtant bien le cas, que tout le monde soit d’accord, à l’exception peut-être de lui-même.

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A part ces escapades et ce romantisme indélébile (qui ont le don de m’énerver, parfois, mais juste parce que je n’ai pas l’impression d’être l’objet de tant d’égards !) Jalil est un bon compagnon, fier et fou de sa fille, heureux je pense que l’on défriche tous les trois, ensemble, les temps nouveaux… Et pour être honnête, maintenant que l’on a gagné, que la civilisation est vaincue, qu’Ephraïm a repris la route et que les deux filles ont disparu sans laisser d’adresse, on ressemble, Jalil et moi, à un couple tout à fait banal et sans histoire, noyau primitif de l’espèce, rêvant le soir à l’avenir de sa fille en écoutant la respiration apaisante de l’océan… Pourtant, c’est vrai, j’ai eu des doutes, quelque temps, quand Ephraïm a décidé de partir… J’ai eu peur que la présence fragile et intermittente de Jalil ne suffise plus à mon bonheur, amputé de ce pilier plus solide où je pensais pouvoir l’adosser – la force mystérieuse d’Ephraïm. Peur aussi, c’est vrai, qu’une bouche, deux mains et une seule queue ne me soient plus tout à fait suffisantes. Finalement, ça n’a pas été le cas : Jalil, avec toutes ses hésitations, ses lâchetés, ses petites faiblesses, suffit bien à mon bonheur. Je les aime même, ces défauts, ils me libèrent et me rassurent. Jalil me libère et me rassure. Il le fait tendrement, à la façon dont un arbre au feuillage clairsemé permet de s’abriter à moitié du soleil ; et quand je veux trouver une ombre plus dense, il y a toujours d’autres hommes, il y a toujours d’autres femmes…

Et il y a aussi notre merveille : deux prunelles, un rire étonné, bien décidés à faire de la vie quelque chose d’immense. Elle est née six mois après le départ d’Ephraïm, il y a plus d’un an déjà. Oh, je devine ce que vous pouvez penser, lecteurs imaginaires de ce journal, le fin sourire sur vos lèvres… Eh bien non, je n’en sais rien : la couleur et l’éclat de ses yeux sont bien ceux d’Ephraïm, mais son petit air malicieux et délicat tient vraiment de Jalil… C’est Jalil qui est là, et c’est vers lui qu’elle va, c’est lui qu’elle appelle Papa…

Ephraïm a donné la braise de ses yeux, avant de repartir, irrésistiblement poussé vers les terres de son histoire, l’Espagne, l’Algérie et Israël… C’est par la télé (ce qu’il en reste), par les réseaux, par les discussions dans les cafés du port qu’on a commencé à suivre son périple, à avoir de ses nouvelles. Puis, j’ai reçu quelques mails, où il me donnait des infos plus complètes, et me confiait ses impressions.

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* * * * *

Partout où il est allé, il a d’abord été tenaillé par la peur, de ne connaître ni les raisons qui le poussaient là, ni l’accueil que lui réserveraient les gens, ni quel serait précisément son destin. Mais, comme il me le raconte, avec ses mots plus majestueux que les miens : « Chacun de mes pas, aux pays de ma Légende, a mille fois vaincu mes craintes : sur les visages des foules rassemblées, sur les murs des villes et les pierres du désert, venaient à ma rencontre l’espérance et la joie. Le vent dans les oliviers chantait une mélodie pure, le vol des hirondelles écrivait sur le ciel une poésie sublime, et j’avançais, un pas devant l’autre, embrassant mes frères, saisissant leurs mains, sentant à chaque étreinte progresser en eux le Miracle. »

C’est ainsi qu’il a découvert, bien après nous, la joie grisante qu’il nous avait apportée. Il n’avait pas pu la ressentir pendant la Révolution : il avait fini par nous avouer qu’il avait traversé celle-ci absolument seul, terré dans la villa d’à-côté, aux confins de la folie et de la peur, certain que les flics allaient finir par le trouver.

Dans le dernier message que j’ai reçu, il m’écrit (et cette fois je simplifie un peu, je rationnalise) que ses voix intérieurs le laissaient enfin en paix, libre d’agir selon son vouloir, de profiter du bonheur qu’il donne et de celui qu’il reçoit – et il en a maintenant en réserve mille fois davantage. Il vit vraiment un très très gros kif, et quoi qu’on pense de son destin de prophète, ou de ses talents d’illusionniste, ou peut-être de sa folie, il bouleverse de fond en comble les régions qu’il traverse et les gens qu’il rencontre.

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Quand il est arrivé en Espagne (cette Espagne qu’il avait en commun avec Jalil et dont ils parlaient souvent), il a découvert les places où les foules immenses (celles qui, refusant de voter il y a deux ans, nous avaient donné à tous le signal de la révolte), se retrouvent encore, et ne se lassent pas de s’aimer et de reconstruire le monde, ivres et sobres à la fois, pacifiques et ardentes. Il est arrivé au moment où les foules savaient qu’elles devaient faire un pas en avant, sans savoir précisément lequel. Il s’est assis au milieu d’elles, et entre elles et lui le courant est passé, une rencontre inoubliable, et toute une nuit et tout un jour et toute la nuit suivante ils ont parlé ensemble, ils ont dansé ensemble (au son de l’électro qu’il écoutait autrefois à Berlin, il y a si longtemps, Prodigy, DJ Shadow, Chemical Brothers), cherchant comme tous les danseurs dans la danse et la fête le lieu secret de la sagesse.

Et quand il est reparti, quittant la Puerta del Sol à Madrid, quittant la Plaça de Catalunya à Barcelone, quittant la Plaza del Carmen à Grenade, ce secret ils l’avaient atteint ensemble : il est reparti serein, rassuré, et elles savaient, indignées et heureuses, quelle direction suivante il leur fallait prendre.

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Alors, il a traversé la Méditerranée, le ferry d’Alméria à Oran (avant cela il aura fait, en Andalousie, cette fois totalement seul, un dernier tour des night-clubs de sa jeunesse, pour y jouir de la mélancolie qu’il aime tant, pour y danser, danser, danser encore, seul dans la jungle mnémonique des fumigènes, jusqu’à ce que la fatigue radieuse du petit matin, entrant avec le jour par la baie vitrée, lui découvre son âme nue, endormie dans la boîte déserte, pelotonnée sur les sofas usés, et qu’il s’écroule bientôt un peu plus loin, sur le parking ou le sable d’un camping, pour s’endormir à son tour d’un sommeil foisonnant de rêves, transporté par cette vision, sûr de la plénitude de ce qui maintenant va venir) et arrivé en Algérie c’est à nouveau la liesse, et la foule infinie qui l’attend. Et cette fois c’est sur la plage d’Oran, au pied de la montagne de l’Aïdour, qu’ont été installés les immenses amplis d’un sound-system, et tandis que la musique commence à déployer ses ailes sur la baie, et que d’innombrables cœurs se mettent à frémir, il trouve à ce paysage magique et sauvage, et à la vie qui y vibre, des airs de version démesurée de notre petite station, du miracle qui s’y est déroulé, qu’il avait provoqué mais n’avait pas vécu. (Mais cette fois pas de doute, c’est bel et bien son moment.) Dans le pays, Bouteflika s’est fait la malle, comme Sarko Obama et les autres, bien sûr : comment Boutef et sa clique auraient-ils accepté ce festival qui commence, ces cris de rage, cette jeunesse qui improvise un exorcisme de tous leurs mensonges ? Et comment la jeunesse aurait-elle toléré une seconde de plus ce roi des cadavres et ses marionnettistes ? Remisés au musée des horreurs, avec les autres… Mais voilà qu’Ephraïm prend conscience, aidé grandement en cela par ses capacités cérébrales révélées, mais peut-être aussi par le truc chelou que des teufeurs ont dû mettre dans son verre, et qui ajoute encore à sa perception des choses trois ou quatre dimensions de plus, et parce qu’avec une précision étonnante (distinguant à plusieurs kilomètres de distance la texture d’un cheich, la goutte de sueur perlant sur le duvet d’une tempe, les petites pierres incrustées dans une main de Fatima) il les voit affluer en cohortes joyeuses et intarissables jusqu’à lui, sur cette plage, au centre temporaire et étincelant du monde – juste là, sous son crâne – que des milliers, peut-être des millions de nouveaux fidèles rejoignent la fête, venus non seulement d’Oran et d’Algérie, mais aussi de Mauritanie, du Maroc, du Soudan, d’Egypte ou de Lybie, de tous les pays d’Afrique et d’Orient, de tous les pays en guerre. Beaucoup de filles parmi eux. Venus vers lui pour danser et célébrer, car ils savent que de cette célébration dépend le destin du monde. Il y a des soldats de la Syrie lointaine, ayant jeté leurs armes, toutes leurs armes. Tous les soldats de l’armée de Bachar, qui avant de tomber l’uniforme pour venir danser avec Ephraïm, ont pendu Bachar – et la vidéo de la pendaison passe sur l’écran derrière la scène, provoquant chez chacun, selon les différents plans de conscience, de la joie ou de l’effroi, des rires ou du dégoût. Tous les rebelles sont là aussi, « les islamistes avec nous ! » qui ont renié leur allégeance et amené pour la fête les étendards noirs proclamant qu’il n’y a de dieu que Dieu, et que les filles leur piquent en riant pour les étendre sur la plage, comme de grands draps de bains sur lesquels elles plongent à quatre ou cinq, nues et fières, et entraînent les mecs pour tremper ensemble ces drapeaux de mort de sperme et de cyprine, de liberté et d’amour… Et le soir passe, et la nuit passe, et d’autres journées passent, presque cent heures à danser, crier, jeter les bras au ciel, boire et faire l’amour sans jamais manger ni dormir, et Ephraïm qui expérimente dans ce laps de temps (un battement de cil et cinq siècles en même temps) le fait de chevaucher, au-dessus de la foule, un dragon d’une couleur inconnue aux têtes pourvues de millions d’yeux, de se faire sucer par des elfes et de manger des nappes de musique, aura la confirmation, quand il en reparlera plus tard avec un des compañeros de ces nuits de délire, qu’il y avait bien un truc dans son Red Bull : une petite surprise qu’ils avaient mises dans son verre pour voir quels effets féériques cela aurait sur lui, presque une offrande, un mélange de captagon amené à la fête par les djihadistes et d’un produit inconnu, apparu quelques jours auparavant sur les trottoirs d’Oran, à la façon, habituelle à présent, dont peuvent apparaître les choses dans les rues du monde entier.

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Mais pour l’instant Ephraïm se réveille sur la plage de Madagh, au quatrième jour, bien après que les basses se soient tues, entouré par des milliers de corps enlacés. Son premier regard est pour la mer, et il croit alors qu’il se réveille au milieu du cauchemar d’un fou, ou face aux traces d’un crime monstrueux. Les flots de la Méditerranée, à perte de vue, depuis l’horizon noir parsemé d’écarlate jusqu’à l’écume rose et maladive laissée par des vagues rouges, sont tout entiers faits de sang. Alors il ferme les yeux, puis il les rouvre sur les corps paisibles autour de lui, teufeuses, fidèles, soldats, certains déambulant lentement sur la plage, un verre à la main, pour dégourdir leurs membres fatigués, la plupart toujours endormis ou à demi-éveillés, se caressant, faisant paresseusement l’amour – et il comprend alors, le regard à nouveau tourné, fasciné, vers les flots noirs, que tout le sang qu’il voit là est celui qui ne sera plus versé.

Il reprend la route de l’Orient, franchit toutes les frontières, tous les points chauds, toutes les anciennes zones de guerre, pacifie la Lybie et l’Egypte, laisse les combattants s’incliner devant lui mais essaie de leur faire perdre leur sérieux par des grimaces absurdes, libère les camps macabres du Sinaï et arrive en Israël. Là, les foules juives et arabes, qui depuis plusieurs mois déjà avaient convergé l’une vers l’autre pour détruire les murs de sécurité, l’accueillent elles aussi pour une fête immense, tout aussi empreinte de spiritualité et de drogues, mais avec un élan sexuel plus vif, plus marqué – une gigantesque orgie sous psychotropes, si vous voulez. Gang-bangs, godes ceintures, ecstasy et langues mêlées de Tel-Aviv à Ramallah. Simultanément, dans tout le pays, un mouvement se lève qui célèbre et glorifie en Ephraïm la part arabe du judaïsme et fait de lui le Messie d’Israël (lui, à son habitude, laisse dire, répond par de beaux silences et d’étranges paraboles, ne dit ni oui ni non). Palestiniens et Arabes de la région demandent avec ferveur à se convertir, certains d’être les vrais descendants des tribus d’Israël, et les rabbins leur accordent, extatiques, secoués par des pleurs d’enthousiasme. Dans quelque temps, et sans doute assez vite, on ne saura plus qui est juif, qui est musulman, qui est druze, qui est israélien ou palestinien, mais comme partout les frontières retournent au néant comme des rides à la surface de l’eau, ça n’aura plus aucune sorte d’importance. Mon idée personnelle et que tout le monde va devenir juif – Ephraïmien, dira-t-on sans doute – et ce sera très bien car la vérité est juive – et c’est une vérité qui n’existe pas. Déjà dans toute la région on n’entend plus une explosion et les dernières rafales de kalachnikoff ont été tirées en l’air pour solder le compte de l’abrutissement patriote. Les colons, les djihadistes, les tueurs du Hamas et du Foyer Juif ont abandonné leurs visions du monde – sauf quelques irréductibles, qui ont quand même eu le tact inédit (et en soi nouvelle preuve du Miracle) de se réserver leur dernière balle. Les leaders nationalistes et les Docteurs de la Loi de tous bords ont ouvert leur cœur à l’amour, à la complexité des choses, à l’hypothèse de l’absence de sens. Devant le Mur des Lamentations comme à des milliers de kilomètres de là à la Mecque, dans l’enceinte sacrée de la Kaaba, hommes et femmes se dénudent et s’allient à se faire jouir. Les Docteurs de la Loi approuvent, disent qu’il n’y a pas d’offense, que l’acte charnel est la seule vraie célébration de Dieu. On a envie de leur dire : sans blague ? Vous avez trouvé ça tout seuls ? Mais on n’en fait rien : même à l’encontre de ces cons-là, l’animosité n’est plus de mise.

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Les djihadistes, surtout, ont enfin trouvé une vraie lumière : ils s’enculent à n’en plus finir en remerciant le ciel, où ils ne sont plus sûrs qu’il y ait autre chose que l’inaltérable magie de la conscience humaine. Une série porno gay, où le Prophète tient à ce qu’on l’appelle  « ma Belle Orgueilleuse » quand on le fait jouir, a remplacé leurs vidéos macabres. Et je me demande quel serait aujourd’hui le monde, quel autre chemin sombre et amer il aurait pris si en 2012 Ephraïm n’était pas venu parmi nous ?

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A des milliers de kilomètres d’ici, à des milliers de kilomètres du cliquetis d’un clavier qui entretient l’écho de ses paroles, d’une petite fille qui ouvre les yeux sur une vie plus belle et d’une mère qui fond de bonheur à regarder sa fille, Ephraïm continue de bouleverser le monde… Ou bien est-ce le monde qui l’emporte, comme un torrent qui trimballerait une grenouille folle et mégalomane convaincue de choisir le sens du courant ? Au fond, c’est la même question pour nous tous, mais quelle importance ?

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J’ai vraiment cru au début qu’il était le Messie – j’étais amoureuse. Je ne le crois plus du tout, et je suis sûre que les millions de « fidèles » qui le suivent ne croient pas plus que moi en sa nature divine. Il y a juste, d’un côté, cette intelligence aigüe qui permet d’être enfin au monde, débarrassés de l’amertume et de la peur, de l’autre le déchaînement de la magie, dans laquelle nous vivons constamment, et dont notre acuité même avertit qu’elle restera incompréhensible. Et entre les deux, il y a l’espace laissé libre pour admirer cette magie, de façon désintéressée, extérieure : un espace investi chez certains par une passion gratuite, mais dévorante et essentielle, un peu comparable à celle que l’on peut avoir pour un groupe de rock ou un chanteur, à l’adolescence. Quelque chose d’à la fois pas totalement sérieux, et fondamental. Et c’est Ephraïm qui squatte cette place nouvelle dans les consciences… A un moment il me semble que ça a pu être la place tenue, aussi, par l’adulation que provoquaient Audrey et Isabelle, ou l’engouement presque irrationnel pour les textes de Jalil.

Dans certains consciences, mais pas dans la mienne. Ce n’est pas que je n’en ai pas besoin, ce n’est pas une question de besoin. Je n’en ai plus envie, tout simplement.

Au bord des flots, mon petit amour tente de stopper la vague qui avance, d’une tape du plat de la main. Déséquilibrée par son mouvement elle tombe sur les fesses dans l’écume qui reflue, et elle accueille le tour que son corps vient de lui jouer d’un nouvel éclat de rire. La fièvre de cette nuit n’est plus qu’un lointain souvenir.

Tout autour le mouvement de la vie, alors que j’observe ma fille depuis le rivage, laisse lui aussi une mousse légère.

Notre existence à tous s’est installée depuis longtemps dans une fin d’été qui ne finit pas, sans touristes, sans Tour de France et sans perspective de rentrée des classes. Le mercure est bloqué sur 30 et des pluies tropicales, intenses et brèves, tombent souvent vers le soir, laissant derrière elles un parfum organique qui tourne les têtes. Le trafic automobile a quasiment disparu, le goudron des routes part en lambeaux, les boulevards sont envahis de plantes vivaces et d’herbes folles. Les affiches publicitaires, jaunies, usées, deviennent peu à peu illisibles. Des zones entières de la ville sont laissées à un abandon apparent, au milieu duquel des êtres heureux flânent ou s’affairent. Voilà ce qui a survécu au Travail, à la planification forcée des vies, aux parties sans fin ni gain sur l’échiquier des convenances, voilà ce qui a suivi la résiliation joyeuse du contrat social.

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Tout n’est pas défraîchi et usé pour autant. Au milieu des ruines, on découvre au hasard d’une balade, dans un coin qui semblait la veille abandonné pour longtemps, une oasis nouvelle, une zone où la vie s’épanouit à nouveau. Un vieux mur de pala se trouve un matin recouvert d’un motif indescriptible, aux couleurs folles, digne d’un trip à l’acide rêvé par le plus génial des peintres, qui provoque l’émerveillement. Des raves de milliers de personnes, aux sonos gigantesques, s’installent dans les hangars à l’abandon. En bas de l’allée qui mène à la maison, à l’ancien emplacement d’une jungle de fougères et de ronces, une villa neuve aux volets bleus est sortie de terre en quelques jours. Y habitent des gens adorables, toujours prêts à vous accueillir pour partager un thé, un joint, un jeu de société. Ils prêtent souvent leur jardin pour des pièces de théâtre, jouées par l’une ou l’autre des innombrables troupes qui se sont créées dans la région. Les feux d’artifice, aussi, ont survécu de l’ancien monde. Il y a toujours, chaque nuit, quelqu’un pour en tirer un, sur la colline ou depuis la plage…

Notre vie. Pleine et dense comme une œuvre d’art, comme une étreinte. Et qui ne suffira pas à explorer toutes les rencontres, toutes les sensations, tous les nouveaux savoirs rendus possible par notre mutation. Pourtant, ce sera une vie plus longue, mieux à l’abri des accidents que toutes les vies précédentes. Nous savons mieux nous protéger, nous soigner, nous connaissons des remèdes et des gestes simples qui nous apparaissent avec la clarté de l’évidence et ne seraient jamais venus à l’esprit auparavant. Notre esprit, d’ailleurs, est maintenant d’une ingéniosité prodigieuse : les médecins, les informaticiens, les techniciens parmi nous – et probablement tous les autres, s’ils devaient y consacrer un moment – peuvent fabriquer en un rien de temps, presque sans y penser, un scanner avec un vieil i-phone, un générateur électrique avec deux micro-processeurs et une fontaine à eau. Et surtout, nous ne nous méfions pas des autres, la haine et l’hostilité ont fini par disparaître totalement. Et vous n’imaginez pas les réserves d’énergie, les possibilités infinies qu’elles ont libérées en partant.

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Notre vie. Faire l’amour, faire la fête, prendre son temps et découvrir chaque jour de nouveaux prodiges. Et toutes les vibrations, toutes les intuitions, toutes les rencontres et les opportunités sont encore amplifiées par le réseau. Oui, je sais, on dirait une pub pour Intel ou Apple, et je sais aussi ce que vous pensez maintenant : comment est-ce possible qu’il fonctionne encore, le réseau ? Comment les data-centers peuvent-ils continuer d’alimenter les tablettes que nous utilisons sans cesse, sans les milliards de dollars et de kilowatts nécessaires à leur fonctionnement ? Et, si cette énergie est cachée quelque part, qui la garde, qui la possède, maintenant qu’il n’y a plus d’entreprises et plus d’argent ? Qui possède le contrôle et les algorithmes? J’avoue que je n’ai pas de réponse à ces questions, et mon intelligence, sachant que c’est une réponse que je ne comprendrais pas, me pousse sans cesse à ne pas la chercher. Mais ma curiosité résiste. Ces tablettes, comme tous ces cadeaux, ces bouleversements venus du ciel, seraient-elles l’œuvre d’une conscience commune surpuissante, née de la somme de nos esprits surdéveloppés ? Sont-elles l’œuvre, et la preuve, du Divin en nous, du Divin extérieur à nous, ou bien du Divin que nous constituons ensemble ?

Ou bien sont-elles la création de nerds géniaux et providentiels, qui descendent cinq minutes de leur hamac ou de leur planche de skate pour bricoler les programmes qui rendent la vie meilleure, avant de rouler un trois-feuilles et de se remettre à rêver ? Ou au contraire, celle d’une société bien dégueulasse, bien old-school, qui dans la coulisse ferait trimer des enfants esclaves, en Corée du Nord ou ailleurs, pour nous donner l’illusion d’une liberté sans failles ? Tout cela serait-il juste un coup publicitaire, une arnaque totalitaire de grande ampleur ? Ou, allons jusqu’au bout, une liberté trompeuse et provisoire, qui nous est donnée juste le temps de nous attendrir, avant de nous mener à nouveau, et pour de bon cette fois, à l’abattoir ?

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Mais je déraille… C’est mon côté paranoïaque, ce vieux réflexe de mon esprit d’avant, qui ressurgit encore… Ca arrive assez souvent, ça part vite, je n’y prête pas attention… Je préfère croire aux nerds géniaux et paresseux, touchés comme nous par la grâce… Je préfère ça. Je préfère tellement ça. Croire jusqu’au bout à notre intelligence profonde, à nos intuitions ultra-sensorielles comme à des dons d’amour, faits par nous-mêmes à nous-mêmes. Croire, contre toute vraisemblance, que l’humanité ait été touchée par la grâce, enfin, au bout de tout ce temps.

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Ma fille remonte la plage de sa démarche décidée et chaloupée. Une fois arrivée sur le sable sec mêlé de minuscules bris de coquillages, elle se laisse tomber à nouveau: ses petites jambes se couvrent d’une fine pellicule blanche et or. Je la regarde. Je pense à elle. Je pense à son père – à ses pères ? Je pense à la déflagration d’amour qu’est la naissance d’un enfant. Je me revois il y a trois ans, écrasée de peur et de désespoir, dans l’obscurité de ma chambre, pressée par le réveil du boulot qui sonnait pour la troisième fois.

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Je revois l’époque : le régime Sarkozy qui allait vers la dictature, les arrestations arbitraires, la propagande continuelle à la télévision, la bourse qui décidait de tout et surtout du calvaire des pauvres…

Elle ne connaîtra pas ça, ma merveille pailletée d’or… Elle ne connaîtra pas la bestialité des hommes, leur jalousie, leurs désirs meurtriers.. Elle n’aura jamais à se lever le matin, esclave contrainte et humiliée, pour se rendre dans un coin quelconque d’une tour quelconque, où des machines et des hommes, indifférents, seront la pour la vider, et ses sœurs et ses frères avec elle, machinalement, aveuglément, de leur vie, de leurs espoirs, de leur jeunesse.

Elle n’aura pas, pour se rendre à ce Travail, à ce monstrueux Travail, à supporter à demi-réveillée, à travers la vitre sale du métro, des affiches lui proposant des voyages qu’elle ne fera jamais, parce qu’avant qu’elle puisse se les payer, elle sera morte de fatigue– ou les destinations de rêve auront été détruites par la guerre, ou englouties par les flots.

Elle attrape une algue sèche, l’observe avec toute l’attention et l’étonnement d’un nouvel être, pour qui le monde est une promesse souriante et indéfinie.

Elle ne connaîtra pas l’ancienne laideur des hommes. Il n’y aura pas de moment de désespoir, de fond du désespoir, où ils lui apparaîtront tous, sans exception, comme des criminels, des abrutis et des lâches.

Elle ne croisera pas de tels hommes.

Elle connaîtra ces mots : guerre, travail, sida, pollution, chômage comme je connaissais ceux-là : peste, choléra, torture, inquisition – les noms de légendes oubliées.

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Elle allumera ses cigarettes sans se demander combien d’instants de vie elles lui coûteront : pas forcément dans le compte à rebours vers un éventuel cancer, mais à coup sûr dans l’addition du temps de travail idiot nécessaire à l’achat d’un paquet.

Toujours assise sur son banc de sable, elle jette devant elle son morceau d’algue, puis s’intéresse à un gros coquillage. Quand elle sera en âge de revenir s’asseoir ici, et de contempler de longues minutes l’océan, elle n’aura pas, comme nous l’avions, la peur enfouie qu’un jour vienne de lui la marée noire ou la destruction.

Elle n’aura pas à voter sans cesse pour éviter le pire, et à voir que le pire arrive quand même. Elle n’aura pas à manifester de République à Nation comme si ça changeait quelque chose. Elle n’aura pas besoin de croire que ça puisse changer quoi que ce soit.

Elle saura juste que pour qu’un monde s’effondre, il suffit de ne pas le retenir.

Je ne sais pas vraiment ce que ce monde est devenu, s’il en subsiste quelque chose quelque part. Je ne veux pas le savoir. Je connais toute sa cruauté et savoir qu’elle ne la connaîtra certainement pas m’emplit d’une joie violente. Son père et moi ne lui apprendrons pas le monde qui a été le nôtre, mais le monde qui sera le sien.

Nous y sommes préparés, depuis des millions d’années : le monde attendu par tous est enfin devenu le monde.

Elle se lève, m’aperçoit et marche vers moi en riant, toujours de son pas volontaire et clopinant, toujours recouverte de la même poudre d’or qu’on croirait semée par le soleil.

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Elle marche de plus en plus vite, jusqu’à courir quand j’ouvre grand les bras. « Maman ! Mer! Grand ! »

Ce sont ses premiers mots.

Elle tombe dans mes bras, puis, pour la faire rire, je la lance en l’air et on fait l’avion.